Cyberpoète

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dimanche, novembre 19 2017

Jean de la Fontaine - Le savetier et le financier

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Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu’aucun des Sept Sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
Chantait peu, dormait moins encore :
C’était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l’éveillait ;
Et le Financier se plaignait,
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ? – Par an ? ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur,
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année :
Chaque jour amène son pain.
– Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin. »
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans,
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
L’argent, et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis :
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l’oeil au guet ; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus. »

Livre VIII - fable II

dimanche, novembre 12 2017

Marina Tsvetaeva - Cheveux blancs

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Ce sont les cendres qui restent de l’or perdu –
Après tant de pertes, tant d’humiliations
Et chaque rocher se brise et s’émiette
Devant de telles cendres.

La colombe éclatante et nue
Á nulle autre pareille.
La sagesse de Salomon
Sur toutes les vanités du monde.

Blancheur terrible, craie
D'un temps sans fin.
Mais si le feu incendiait mes murs
Dieu lui se tenait à mon seuil!

Délivré de toutes les contraintes,
Triomphant des songes et des jours,
Flamme née de ce blanc précoce
L'esprit monte tout droit !

Non vous ne m'avez pas trahie,
Années, ni prise en traître!
Dans ces cheveux déjà blancs
C'est l'éternité qui l'emporte.

dimanche, novembre 5 2017

Leon Tolstoi - Le Journal d'un Fou

Leon_tolstoi.jpgLE JOURNAL D’UN FOU
20 octobre 1883.



AUJOURD’HUI on m’a amené à la Chancellerie, pour examiner mon état mental. Les opinions étaient partagées. Ils ont discuté, puis décidé que je ne suis pas fou. Mais ils en ont décidé ainsi parce que, pendant l’examen, je me suis tenu sur mes gardes, mettant toutes mes forces à ne pas me montrer sous mon vrai jour. Je n’ai pas dit tout, par crainte de la maison des fous. Je crains que, là-bas, on ne m’empêche de poursuivre mon idée folle. Ils m’ont reconnu comme sujet à des arrêts de conscience, et encore quelque chose, mais sain d’esprit. Ils ont reconnu cela, mais moi, je sais que je suis fou. Le docteur m’a prescrit un traitement en m’assurant que, si je m’y soumets strictement, cela passera. Tout ce qui m’inquiète passera. Oh ! que ne donnerais-je pour que cela passe ; je souffre trop ! Je raconterai tout en ordre, comment et pourquoi je fus examiné à la Chancellerie, comment je devins fou et comment ma folie s’est trahie.

Jusqu’à l’âge de trente-cinq ans j’ai vécu comme tout le monde ; on ne remarquait en moi rien de particulier. Étant enfant, avant ma dixième année, il se manifesta en moi quelque chose de semblable à mon état actuel, et encore ce n’était que par accès et non constamment comme maintenant. Je me rappelle qu’une fois, j’avais cinq ou six ans, ma vieille bonne Eupraxie, une femme maigre, grande, la peau pendante sous le menton, en robe brune et un bonnet sur la tête, m’avait déshabillé et voulait me mettre au lit.

— Tout seul, tout seul, j’irai tout seul ! dis-je, et j’enjambai mon lit.

— Eh bien, Fedinka, couchez-vous, couchez-vous. Vous voyez, Mitia dort déjà, dit-elle en désignant de la tête mon frère.

Je sautai sur le lit toujours tenant sa main. Ensuite je lâchai sa main, gigotai sous la couverture, puis m’enveloppai. Et j’éprouvai un tel bien-être ! Tout d’un coup, je me tins tranquille et pleurai : « J’aime nounou ; nounou m’aime et elle aime Mitenka. Moi j’aime Mitenka ; Mitenka m’aime et aime nounou. Nounou aime Tarass et moi j’aime Tarass et Mitia l’aime aussi, et Tarass m’aime et aime nounou. Et maman m’aime, et elle aime nounou ; nounou aime maman, m’aime, aime papa ; tous aiment et tous sont heureux. »

Tout d’un coup j’entends entrer l’intendante ; en colère, elle crie quelque chose à propos du sucrier. Nounou répond aussi avec colère qu’elle ne l’a pas touché. Alors la peur me saisit. Je ne comprends pas ; la terreur, une terreur froide, m’envahit et j’enfonce ma tête sous la couverture. Mais même dans l’obscurité, sous la couverture, je ne me sens pas plus à l’aise. Je me rappelle avoir vu battre devant moi un enfant ; je me rappelle ses cris et le visage terrible qu’avait Foka, pendant qu’il le frappait. « Ah ! tu ne le feras plus ! Tu ne le feras plus ! » disait-il en continuant à frapper. L’enfant disait : « Je ne le ferai plus ! » Et lui continuait à le battre en répétant : « Tu ne le feras plus ! » Une sorte de folie m’envahit. Je me mis à sangloter, à sangloter, et, pendant longtemps, personne ne pouvait me calmer.

Eh bien, ces sanglots, ces désespoirs, étaient les premières manifestations de ma folie actuelle.

Je me souviens qu’une autre fois cela me prit en écoutant ce que ma tante nous racontait du Christ. Elle parlait et voulait s’en aller. Nous lui avons dit :

— Raconte encore quelque chose de Jésus-Christ.

— Non, maintenant je n’ai plus le temps.

— Si, raconte.

Mitia lui demandait aussi de raconter, et la tante se mit à nous répéter ce qu’elle nous avait déjà dit. Elle raconta qu’on l’avait tourmenté, battu, crucifié, et que lui continuait à prier et leur pardonnait.

— Tante, pourquoi donc l’a-t-on tourmenté ?

— C’étaient des hommes méchants.

— Mais lui, il était bon…

— Eh bien, assez ; il est huit heures passées, vous entendez ?

— Pourquoi l’ont-ils battu ? Il avait pardonné, alors pourquoi le battait-on ? Est-ce qu’il avait mal ? Tante, a-t-il souffert ?

— Voyons, assez. Je vais aller prendre le thé.

— Mais ce n’est peut-être pas vrai ? On ne l’a peut-être pas battu ?

— Je vous dis, assez…

— Non, tante, ne t’en va pas.

Et de nouveau ma folie me reprit, je sanglotai, sanglotai, puis commençai à me frapper la tête contre les murs.


Voilà comment se manifestait ma folie dans l’enfance. Mais à partir de l’âge de quatorze ans, quand la passion sexuelle s’éveilla en moi et que je m’adonnai au vice, tout cela disparut, et j’étais un garçon comme tous les autres. Comme tous, nous étions élevés avec une nourriture grasse, abondante ; nous étions gâtés : aucun travail manuel et toutes les tentations possibles pour enflammer la sensualité ; de plus, nous étions entourés de pareils enfants gâtés. Les garçons de mon âge m’apprirent le vice et je m’y livrai. Plus tard ce vice se remplaça par un autre : je connus les femmes. Et ainsi, en cherchant les plaisirs et les trouvant, je vécus jusqu’à trente-cinq ans. J’étais tout à fait bien portant, sans aucun indice de folie.

Ces vingt années de ma vie d’homme bien portant ont passé pour moi de telle façon que je ne me rappelle presque rien ; et ce que je me rappelle me cause maintenant de la tristesse et du dégoût.

Comme tous les garçons de notre milieu, sains d’esprit, j’entrai au lycée, puis à l’université où je terminai les cours de la faculté de droit. Ensuite je servis quelque temps, puis je fis connaissance de ma femme actuelle et me mariai. Je servais à la campagne, comme on dit : j’élevais mes enfants, je m’occupais de mes biens, et j’étais juge de paix. La dixième année de mon mariage je fus repris, pour la première fois depuis mon enfance, d’un accès de folie. Avec l’argent provenant de l’héritage fait par ma femme, uni à celui qu’on m’avait versé pour les terres rachetées lors de l’émancipation, nous avions résolu, ma femme et moi, d’acheter un domaine. J’étais très désireux, comme cela devait être, d’augmenter notre fortune, et je tenais à le faire de la façon la plus intelligente, mieux que les autres. Je me renseignais partout où l’on vendait des propriétés et lisais les annonces des journaux. Je voulais acheter de telle façon que la vente du bois de la propriété pût couvrir le prix d’achat, de sorte que la propriété me serait restée pour rien. Je cherchais un imbécile n’y comprenant rien, et, comme il me sembla, je le trouvai. Dans le gouvernement de Penza, on vendait une propriété avec un grand bois. D’après les renseignements que je m’étais procurés, le vendeur était précisément l’imbécile que je cherchais, et le bois paierait le prix de la propriété. Je fis mes préparatifs et partis. D’abord nous voyageâmes en chemin de fer (j’avais emmené mon domestique), ensuite avec des chevaux de poste. Le voyage m’était très agréable. Mon domestique, un garçon jeune, de bonne humeur, était aussi gai que moi. De nouveaux endroits, de nouvelles gens, tout nous réjouissait. Jusqu’à la propriété, il y avait plus de deux cents verstes. Nous résolûmes d’y aller sans nous arrêter sauf pour changer de chevaux. La nuit vint, nous allions toujours. Je commençais à somnoler, puis je m’endormis. Tout d’un coup, je m’éveillai. J’avais peur. Comme il arrive souvent, je m’étais éveillé, effrayé, excité, et il me semblait que je ne me rendormirais jamais. « Pourquoi vais-je ? Où vais-je ? » me passa-t-il tout d’un coup en tête. L’idée d’acheter à bon compte la propriété ne me déplaisait cependant point, mais, tout d’un coup, il me parut que je n’avais pas besoin d’aller dans ce trou, que je mourrais là-bas, dans cet endroit étranger. Et je sentis l’angoisse me saisir. Serge, mon domestique, s’éveilla. Je profitai de l’occasion pour causer avec lui. Je me mis à lui parler du pays que nous traversions. Il me répondit en plaisantant et j’éprouvai de l’ennui. Je parlai de ma famille, de la manière dont nous achetions la propriété, et j’étais surpris de la gaîté avec laquelle il me répondait. Tout lui paraissait bien et gai, et moi, tout me dégoûtait. Toutefois, pendant que je lui parlais, je me sentais mieux. Mais, outre que je m’ennuyais, je me sentais angoissé, je commençais à éprouver de la lassitude ; j’aurais voulu m’arrêter. Il me semblait que si je rentrais à la maison, voyais du monde et, principalement, m’endormais, cette angoisse passerait. Nous approchions d’Arzamass.

— Ne vaudrait-il pas mieux attendre ici, nous nous reposerions un peu ?

— Fort bien.

— Quoi ! Y a-t-il encore loin jusqu’à la ville ?

— De la station prochaine, sept verstes.

Le postillon était un homme posé, exact, mais taciturne. Il n’allait pas trop vite mais d’une façon ennuyeuse.

Nous nous mîmes en route. Je me taisais et me sentais plus à l’aise, parce que j’entrevoyais le repos et espérais que, là-bas, tout passerait. Nous avancions dans l’obscurité. Ces sept verstes me parurent sans fin. Nous approchions de la ville. Tout le monde dormait déjà. Dans l’obscurité parurent des maisonnettes, les grelots tintaient, et les sabots des chevaux, comme cela arrive dans le voisinage des maisons, résonnaient particulièrement. Par endroits se dressaient de grandes maisons blanches. Et tout cela n’était pas gai. J’attendais le relai, le samovar, et le repos — me coucher.

Enfin nous arrivâmes à une maison à colonnes. La maison était blanche, mais elle me parut effroyablement triste, si triste que je me sentis tout angoissé. Lentement je descendis de voiture.

Serge vivement, allègrement, retira de la voiture tout ce qu’il fallait ; il courait en frappant des bottes sur le perron. Mais le bruit de ses pas décidés me causait aussi de l’angoisse. J’entrai. Dans le petit couloir sommeillait un garçon du relai, ayant une tache sur la joue. Cette tache me parut horrible. Il me montra une chambre. La chambre était comme toutes les chambres. J’y entrai et me sentis encore plus angoissé.

— N’avez-vous pas une chambre pour me reposer ?

— Mais voilà, celle-ci.

C’était une chambre carrée, récemment blanchie. Je me souviens qu’il m’était très pénible que cette chambre fût carrée. Elle n’avait qu’une seule fenêtre avec des rideaux rouges ; une table en bois de bouleau, et un canapé aux côtés recourbés.

Nous entrâmes. Serge chauffa le samovar et prépara le thé. Je pris l’oreiller et m’allongeai sur le canapé. Je ne dormais pas ; j’écoutais comment Serge buvait son thé et m’invitait à boire. J’avais peur de me lever, de dissiper le sommeil, et j’avais peur de rester dans cette chambre. Je ne me levai pas et commençai à sommeiller. Il est probable que je m’endormis ; quand je m’éveillai il n’y avait personne dans la chambre et il faisait noir. De nouveau je m’éveillai comme dans la voiture. Je sentais qu’il ne m’était aucunement possible de m’endormir. « Pourquoi suis-je venu ici ? Où vais-je ? Me voilà ici. Aucune propriété, ni à Penza ni ailleurs, n’ajoutera ni ne diminuera rien en moi. J’en ai assez de moi. Je me suis à charge. Je veux m’endormir, m’oublier, et je ne puis pas, je ne puis pas m’en aller de moi-même. »

Je passai dans le couloir. Serge dormait sur un banc étroit, un bras ballant. Il dormait calmement. Le garçon à la joue tachée dormait aussi. J’étais allé dans le couloir pensant m’enfuir de ce qui me tourmentait, mais cela me suivait et envahissait tout mon être. J’avais encore plus peur.

« Mais quelle est cette sottise ? me dis-je. De quoi ai-je peur ? Pourquoi cette angoisse ? »

« On ne m’entend pas, répondit la voix de la mort. Je suis là. »

Un frisson parcourut mon corps.

Oui, la mort ! Elle viendra, elle est là et ne doit pas être. Si en effet je devais mourir, je n’aurais pas pu éprouver ce que j’avais éprouvé. Alors j’aurais peur ; tandis que maintenant je n’avais pas peur ; mais je voyais que la mort arrivait et en même temps je sentais qu’elle ne devait pas être. Tout mon être sentait le besoin de la vie, le droit à la vie, et, en même temps, sentait la mort qui était là. Ce déchirement intérieur était épouvantable. J’essayai de secouer ce cauchemar. Je trouvai un bougeoir de cuivre avec une chandelle à demi consumée. Je l’allumai. La lumière rougeâtre de la chandelle et sa dimension, un peu moindre que le bougeoir, tout me disait la même chose : Il n’y a rien dans la vie ; il y a la mort, et elle ne doit pas être. J’essayai de penser à ce qui me préoccupait, à l’achat, à ma femme… Non seulement il n’y avait rien de gai, mais tout cela était néant. L’horreur de voir disparaître ma vie obscurcissait tout.

Il fallait dormir. Je me couchai. Mais, aussitôt, je bondis d’effroi. L’angoisse, l’angoisse morale, comme l’angoisse physique avant la nausée. L’horreur et l’angoisse me saisirent. Il me semblait que c’était la mort qui me faisait peur, mais quand je me rappelais la vie, alors j’avais peur de cette vie qui meurt, et la vie et la mort se confondaient en moi. Quelque chose déchirait mon âme, mais ne pouvait la déchirer complètement. Une fois encore j’allai voir les dormeurs, une fois encore je tâchai de m’endormir ; toujours la même horreur, rouge, blanche, carrée. Quelque chose était en train de se déchirer et ne se déchirait pas. Angoissé, tourmenté, colère, je ne sentais pas en moi une once de bonté ; je sentais seulement la colère uniforme, tranquille contre moi et contre mon auteur. Qui est-ce qui m’a fait ? Dieu, dit-on… « Il faut prier, » me rappelai-je. Depuis longtemps, depuis une vingtaine d’années, je n’avais pas prié et ne croyais à rien, bien que, pour le monde, je communiasse chaque année. Je me mis à prier : « Seigneur Dieu, aie pitié de moi. Notre Père, Sainte-Vierge… » J’improvisai même des prières. Je me mis à faire des signes de croix et à m’incliner jusqu’à terre, en regardant autour de moi et craignant qu’on ne m’aperçût. Cela parut me distraire. La crainte d’être vu me distrayait. Je me couchai. Mais aussitôt dans le lit et les yeux fermés, le même sentiment d’horreur me saisit, me souleva. Je n’y tenais plus. J’éveillai le garçon de relai, Serge ; je donnai l’ordre d’atteler et nous partîmes.

À l’air, avec le mouvement, je me trouvai mieux, mais je sentais que quelque chose de nouveau envahissait mon âme et empoisonnait toute ma vie passée.

Vers la nuit nous arrivâmes à destination. Pendant toute la journée j’avais lutté contre mon angoisse et l’avais vaincue ; mais il restait dans mon âme un résidu affreux, comme si un malheur m’était arrivé, et la seule chose dont j’étais capable, c’était de l’oublier pour un moment. Mais il était là, au fond de mon âme, et me tourmentait.

Nous arrivâmes le soir. Un petit vieillard, le gérant, me reçut bien, quoique sans plaisir (il était ennuyé qu’on vendît la propriété). Il y avait des chambres propres, avec des sièges moelleux. Le samovar neuf brillait, le service à thé était de grande dimension ; il y avait du miel pour le thé. Tout était bien. Mais, comme s’il se fût agi d’une vieille leçon oubliée, j’interrogeai nonchalamment sur la propriété. Je ne me sentais pas en train. Cependant je m’endormis sans angoisse. Je l’attribuai à ce que j’avais prié avant de me coucher.

Je recommençai alors à vivre comme auparavant, mais la peur de cette angoisse restait désormais suspendue sur moi pour toujours. Je devais vivre sans m’arrêter, et, principalement, dans les conditions habituelles, vivre par habitude. De même qu’un écolier récite sans penser la leçon apprise par cœur, de même moi, pour ne pas retomber au pouvoir de cette horrible angoisse, parue la première fois à Arzamass, je devais vivre toujours de la même façon.

Je suis retourné chez moi, dispos. Je n’avais pas acheté la propriété, qui était trop chère pour moi ; et je repris ma vie d’autrefois avec cette seule différence que je commençai à prier et à fréquenter l’église. Il me semblait que c’était comme auparavant, mais je me rends compte maintenant que ce n’était pas comme auparavant. Avant je vivais, et je continuais à glisser sur les rails posés alors avec la force d’autrefois, mais je n’entreprenais plus rien de nouveau. Je prenais déjà moins de part à ce qui était commencé. Tout m’ennuyait. Je devins pieux. Ma femme l’ayant remarqué m’en fit l’observation et me le reprocha. À la maison l’angoisse ne reparut pas. Mais, une fois, je partis à l’improviste pour Moscou. J’avais fait mes préparatifs dans la journée et je partis le soir. Il s’agissait d’un procès. Je suis arrivé à Moscou de très bonne humeur. En route j’avais lié conversation avec un propriétaire du gouvernement de Kharkoff ; nous avions parlé des propriétés terriennes, des Canques, de l’hôtel où descendre, des théâtres. Nous avions décidé de nous arrêter dans un hôtel de la rue Miasnitzkaia, et, le soir même, d’aller entendre Faust. Nous arrivâmes. Je pris possession d’une petite chambre. J’avais dans les narines l’odeur lourde du couloir. Le portier apporta ma valise. La femme de chambre alluma la bougie. La bougie n’éclaira que quelques instants après ; au commencement, comme toujours, la flamme était faible. Dans la chambre voisine quelqu’un toussota, probablement un vieillard. La fille sortit. Le portier me demanda s’il fallait ouvrir la valise. La flamme de la bougie s’anima et éclaira le papier bleu à bandes jaunes, l’alcôve, la table dévernie, un petit canapé, une glace, une fenêtre et toute la petite chambre. Et, soudain, la frayeur d’Arzamass s’éveilla en moi. « Mon Dieu ! Comment passerai-je la nuit ici ? » pensai-je. — Ouvre, mon ami, dis-je au portier pour le retenir un peu. « Je m’habillerai le plus vite possible et irai au théâtre. »

Le portier ouvrit les bagages.

— Je t’en prie, mon ami, va chez le monsieur de la chambre N° 8, qui est venu avec moi, et dis-lui que je suis prêt, et que je vais tout de suite passer le prendre.

Le portier sortit, et je commençai à m’habiller hâtivement, ayant peur de jeter un regard sur le mur. « Quelle sottise ! » pensai-je. « De quoi ai-je peur comme un enfant ? Je n’ai pas peur des revenants ? Oui, des revenants… Il vaudrait mieux avoir peur des revenants que de ce que je crains. Quoi ? Rien. Moi-même… Quelle sottise !… »

Je passai une chemise raide, empesée, froide, mis des boutons aux manchettes, pris ma redingote, des bottines neuves, et j’allai chez le propriétaire de Kharkoff. Il était prêt. Nous partîmes entendre Faust. En route il alla se faire friser les cheveux. Moi aussi, je me fis tailler les cheveux chez le coiffeur français ; je bavardai avec la Française, sa femme ; j’achetai des gants ; tout allait bien. J’avais totalement oublié ma chambre oblongue et l’alcôve. Au théâtre c’était aussi très agréable. Après le théâtre, le propriétaire de Kharkoff proposa de souper. Cela n’était pas dans mes habitudes, mais quand il me le proposa à la sortie du théâtre, je venais de me rappeler l’alcôve, aussi acceptai-je.

Il était une heure du matin quand nous rentrâmes. J’avais bu deux verres de vin, je n’étais pas accoutumé à cela, et j’étais gai. Mais aussitôt qu’entré dans le couloir, dont la lampe était baissée, je sentis l’odeur de l’hôtel, un frisson d’effroi parcourut mon dos. Cependant, il n’y avait rien à faire. Je serrai la main de mon compagnon et entrai dans ma chambre.

Je passai une nuit terrible, pire qu’à Arzamass. Ce n’est que le matin, quand derrière la porte le vieillard commençait déjà à toussoter, que je m’endormis, et encore, pas dans le lit, où je m’étais couché plusieurs fois, mais sur le divan.

Toute la nuit j’avais souffert intolérablement. De nouveau, de la façon la plus épouvantable, l’âme se détachait du corps. Je vis, j’ai vécu, je dois vivre, et autour la mort, l’anéantissement de tout. Pourquoi donc la vie ? Mourir ? Se tuer tout de suite ? J’ai peur. Attendre que la mort vienne ? J’ai peur encore davantage. Alors il faut vivre. Pourquoi ? Pour mourir ? Je ne pouvais sortir de ce cercle magique. Je prenais un livre, lisais ; j’oubliais pour une minute, et de nouveau la même question et la même horreur. Je me mettais au lit, je fermais les yeux, c’était encore pire. Dieu a fait cela, pourquoi ? On répond : N’interroge pas mais prie. Bon. J’ai prié, et je vais prier encore et encore, comme à Arzamass. Mais alors je priais tout simplement, comme un enfant ; maintenant la prière avait un sens : « Si Tu existes, révèle-Toi à moi. Pourquoi suis-je ? Oui suis-je ? » Je me prosternais ; je récitais toutes les prières que je savais, j’en composais et ajoutais : « Alors révèle-Toi, » et j’attendais la réponse. Mais la réponse ne venait pas, comme s’il n’y avait personne pouvant répondre. Et je restais seul avec moi-même. Alors je me donnai la réponse à la place de celui qui ne voulait pas répondre : « Pour vivre dans la vie future, » me répondis-je. « Alors pourquoi ce vague, cette torture ? Je ne puis croire à la vie future. J’y croyais quand je n’interrogeais pas de toute mon âme, mais maintenant je ne puis pas, je ne puis pas. Si tu existais, tu l’aurais dit à moi et aux autres hommes. Mais non, la seule chose qui existe de toi c’est le désespoir. Mais je ne le veux pas. » Je me suis révolté, je Lui ai demandé de se révéler à moi ; j’ai fait ce que font tous les fous, mais il ne s’est pas révélé. « Demandez et vous recevrez, » me rappelai-je, et je priai. Cette prière m’apporta non la consolation, mais le repos. Peut-être n’ai-je pas prié assez ? J’avais renoncé à Lui ; je ne croyais plus en Lui, cependant je priais. Mais Il ne se révéla point à moi. Je Lui adressai des reproches ; tout simplement je ne croyais pas en Lui.

Le lendemain, je fis mon possible pour terminer toutes mes affaires, afin de ne pas être obligé de passer la nuit à l’hôtel. Sans terminer tout, je repartis chez moi, dans la nuit. Je n’eus pas d’angoisse.

Après cette nuit passée à Moscou ma vie, qui commençait à changer depuis Arzamass, se modifia encore davantage. Je m’occupais encore moins des affaires ; je devenais apathique ; ma santé s’altérait. Ma femme exigeait que je me soignasse. Elle disait que mes raisonnements sur la foi et sur Dieu tenaient à ma maladie. Tandis que je savais que ma faiblesse et ma maladie venaient de ce que n’était pas résolue la question sur la foi et sur Dieu. Je m’efforçai de ne pas m’appesantir sur cette question, et je tâchai de vivre dans les conditions habituelles. J’allais à l’église tous les dimanches et jours de fêtes ; je communiais ; même je jeûnais, comme je le faisais depuis mon voyage à Penza, et je priais. Mais tout cela était machinal, je n’attendais rien de cela ; c’était comme si, au lieu de le déchirer, je faisais protester un billet à ordre malgré la certitude qu’il ne serait jamais payé. Je faisais tout cela machinalement. Je remplissais ma vie en m’occupant de mon domaine ; cela, à cause de la nécessité de la lutte, me répugnait, et je n’en avais pas le courage ; mais je lisais des revues, des journaux, des romans, je jouais aux cartes, et la seule manifestation de mon énergie c’était la chasse, par vieille habitude. Toute ma vie j’avais chassé.

Une fois, en hiver, un voisin, un chasseur, vint avec ses chiens pour chasser le loup. J’allai avec lui. Arrivés sur place, nous mîmes des raquettes et nous allâmes à l’endroit où étaient les loups. La chasse ne fut pas heureuse. Les loups avaient forcé la battue. Je l’entendis de loin, et suis allé dans la forêt en suivant la trace fraîche d’un lièvre. Cette trace me conduisit loin, sur une clairière. Là je l’aperçus ; mais tout d’un coup il fit un bond et disparut. Je retournai par la forêt. La neige était profonde, les raquettes s’y enfonçaient. La forêt devenait de plus en plus épaisse. Je commençais à me demander où j’étais. La neige avait tout changé ; et, tout d’un coup, je sentis que je m’étais perdu. Arriver à la maison, rejoindre les chasseurs… mais je n’entendais rien. J’étais exténué, tout en sueur. Si je m’arrête je puis geler. Avancer, les forces m’abandonnent. Je criai. Tout était silencieux. Personne ne répondit. Je retournai. Ce n’était pas encore là. Je regardai ; tout autour la forêt. On ne peut savoir où est l’Est, l’Ouest. De nouveau je retourne. Mes jambes sont fatiguées. J’ai peur. Je m’arrête, et toute l’horreur d’Arzamass et de Moscou me saisit, mais avec cent fois plus de force. Mon cœur bat, mes jambes flageolent. Mourir ici ? Je ne veux pas. Pourquoi la mort ? Qu’est-ce que la mort ? De nouveau je veux interroger, adresser des reproches à Dieu ; mais ici, tout d’un coup, je sentis que je n’osais pas, que je ne devais pas discuter avec lui, qu’il a dit ce qui est nécessaire et que moi seul suis coupable. Je me mis à implorer son pardon, et ressentis du dégoût pour moi-même. L’horreur ne dura pas longtemps. J’étais immobile. Je me suis ressaisi ; j’ai tourné d’un côté, et bientôt je me trouvai non loin de la lisière de la forêt.

J’atteignis la lisière et débouchai sur la route. Mes bras et mes jambes tremblaient toujours ; le cœur me battait, mais j’étais joyeux. Je retrouvai les chasseurs et, ensemble, nous retournâmes à la maison. J’étais gai. Je savais qu’il m’était arrivé quelque chose d’heureux que j’analyserais quand je me trouverais seul. Il en fut ainsi. Je restai seul dans mon cabinet et me mis à prier en demandant pardon et me rappelant mes péchés. Il me semblait qu’ils étaient peu nombreux. Mais je me les rappelai et ils me causèrent du dégoût.

Depuis, j’ai commencé à lire les saintes écritures. La Bible m’était incompréhensible, me scandalisait ; mais l’Évangile m’attendrissait. Je lisais surtout la vie des saints et cette lecture me consolait, en m’offrant des exemples qui me paraissaient de plus en plus imitables. À partir de ce moment, les affaires de ma propriété et de ma famille m’intéressèrent de moins en moins ; elles me répugnaient même. Tout me paraissait mal. Comment les choses devaient-elles être, je l’ignorais, mais ce qui était jusqu’alors ma vie cessait de l’être. Je m’en rendis compte quand, de nouveau, je voulus acheter une propriété. Non loin de nous on vendait dans de bonnes conditions une terre. J’allai la voir. Tout allait bien ; tout se présentait avantageusement ; ce qui, surtout, était avantageux, c’était que les paysans n’avaient de terre qu’en potagers ; j’en conclus que pour avoir le droit de faire paître leurs bêtes, ils devaient travailler dans les champs du propriétaire. C’était bien ainsi. J’avais apprécié cela tout de suite, par vieille habitude, et cela me plaisait. Mais en revenant à la maison je rencontrai une vieille femme qui me demanda le chemin. Je causai avec elle ; elle me raconta sa misère. J’arrivai à la maison. En commençant à exposer à ma femme combien avantageux était cet achat, j’eus honte. Je fus dégoûté de la propriété, et je dis que je ne pouvais l’acheter parce que notre avantage serait basé sur la misère et la souffrance des gens. Je dis cela, et, tout d’un coup, la vérité de ce que je disais m’éclaira. La vérité principale que les paysans, comme nous, désirent vivre, qu’ils sont des hommes, nos frères, les fils du Père, comme il est dit dans l’Évangile. Tout d’un coup ce fut comme si quelque chose qui m’oppressait, qui me serrait depuis longtemps, se détachait ; comme si quelque chose était né en moi.

Ma femme se fâcha, me fit des reproches. Je me sentais joyeux. C’était le commencement de ma folie. Mais ma folie complète ne se manifesta qu’un mois après cela.

Elle débuta ainsi. J’étais allé à l’église où j’avais entendu la messe très bien, et j’étais attendri. À un moment donné on m’apporta le pain de la communion ; ensuite on alla baiser la croix. On se pressait. À la sortie de l’église se trouvaient des mendiants. Tout d’un coup, il me parut clair que tout cela ne devait pas être, que cela n’était pas, qu’il n’y avait pas la mort ni la peur de la mort. Il n’y avait plus en moi le déchirement ancien, et je ne craignais plus un malheur. Ici la lumière m’éclaira tout à fait et je devins ce que je suis. S’il n’y avait rien de tout cela, alors, cela ne pourrait être en moi. Ici même, sur le parvis, je distribuai aux mendiants tout ce que j’avais sur moi, trente-six roubles, et je rentrai à la maison, à pied, en causant avec le peuple.

dimanche, octobre 15 2017

La Fourmi et la cigale

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Une fourmi rêvait de devenir reine des animaux.
Tout les jours,
toutes nuits,
elle ne pensait plus qu’a cela,
ça en devenait une obsession.

La Cigale, sa voisine
qui passait ses journées a chanter
ses nuits a danser,
voyait bien que la fourmi n’allait pas bien.
Elle qui d’habitude était si industrieuse,
se laissait aller.

Son jardin, d’habitude si bien entretenu
était envahit pas les mauvaises herbes.
Sa maison était,
quand a elle,
envahit par la poussière
çà et là traînaient des vêtements sales
la vaisselle s’amoncelait dans l’évier.

La Fourmi passait ses journée
à rêver de gloire,
à faire des plans de conquête du pouvoir.
Elle descendait le matin sur la place publique,
haranguant les autres animaux
pour qu’ils l’élisent reine des animaux
à la place de ce gros balourd de Lion
qui passait son temps à dormir.

Elle criait à qui voulait bien l’entendre
que sous sa gouvernance
tous aurait travail et prospérité,
citant en exemple ses pareilles
qui étaient restées a la fourmilière,
travaillant encore et encore,
sans relâche,
au bien être de leur colonie.

Mais, les autres animaux, n’avait que faire de ses discours.
Ils finirent par fuir la place publique,
lassés par l’oratrice.
Un matin,
la place resta déserta,
la fourmi s’y retrouva seule.

Elle attendit le matin suivant,
se disant que les autres animaux
finiraient bien par revenir,
mais rien ne se passa.
Et il en fut de même les jours suivants.

La Cigale, voyant cela, essaya de la raisonner.
De lui faire comprendre
que les autres animaux
n’étaient pas des fourmis,
qu’ils n’avait que faire de travailler
puisque tout leur étaient donné par Dame Nature.

Elle essaya de montrer à la fourmi
que tant que chacun respectait l’équilibre naturel,
tous pourraient vivre a leur gré
qu’ils n’avaient nul besoin de travailler.

La fourmi ne voulut rien entendre.
La cigale lui dit alors de conquérir
au moins sa fourmilière,
qu’une fois reine des fourmis,
elle pourrait peut-être conquérir
le royaume des animaux.

C’est ainsi que la Fourmi retourna vivre dans la fourmilière
qu’elle tenta en vain de conquérir le pouvoir.
Jamais elle n’y parvint
les fourmis n’avaient que faire d’un bavarde.

Elle finit pas mourir seule,
abandonnée de tous,
se disant qu’elle aurait du naître chez les hommes,
eux au moins l’auraient écoutée.




mercredi, octobre 11 2017

tout un monde

il y a ceux qui papotent
il y a ceux qui bougeottent
il y a les gueulard,
   les crieurs,
     les cracheurs de vérité

il y a les oiseaux de nuit
   les oiseaux de jour
   les amis d'un jour
   les ennemis d'un soir

il y a les enfants
   les gourmands
     les déments
     les plaisantins
    les p'tit malins

il y a les hurluberlu
   qui croient ce qu'ils ont vu
il y a les croyants
   qui ne croient que ce qu'ils voient

il y a les zozos
   qui font le beau
il y a les bobo
   qui se croient beau

il y a les philosophes
   d'une heure
      d'une nuit d'ivresse
         d'un jour de liesse 
            d'un mois de jeune
               d'une année sabbatique

il y a ceux là qui crient la nuit
   ceux ci qui meurt le soir
   seul sur leur trottoir
devant ceux qui passe
  sans rien voir

il y a la vie
  si courte
    si longue.

dimanche, octobre 8 2017

Jean Cocteau - Discours du Grand Sommeil - Visite

Discours du Grand Sommeil - Visite



J'ai une grande nouvelle triste à t'annoncer : je suis mort. Je peux te parler ce matin, parce que tu somnoles, que tu es malade, que tu as la fièvre. Chez nous, la vitesse est beaucoup plus importante que chez vous. Je ne parle pas de la vitesse qui se déplace d'un point à un autre, mais de la vitesse qui ne bouge pas, de la vitesse elle- même. Une hélice est encore visible, elle miroite ; si on y met la main, elle coupe. Nous, on ne nous voit pas, on peut nous traverser sans se faire de mal. Notre vitesse est si forte qu'elle nous situe à un point de silence et de monotonie. Je te rencontre parce que je n'ai pas toute ma vitesse et que la fièvre donne une vitesse immobile rare chez les vivants. Je te parle, je te touche. C'est bon le relief ! Je garde encore un souvenir de mon relief. J'étais une eau qui avait la forme d'une bouteille et qui jugeait tout d'après cette forme. Chacun de nous est une bouteille qui imprime une forme différente à la même eau. Maintenant, retourné au lac, je collabore à sa transparence. Je suis Nous. Vous êtes Je. Les vivants et les morts sont près et loin les uns des autres comme le côté pile et le côté face d'un sou, les quatre image d'un jeu de cubes. Un même ruban de clichés déroule nos actes. Mais vous, un mur coupe le rayon et vous délivre. On vous voit bouger dans vos paysages. Notre rayon à nous traverse les murs. Rien ne l'arrête. Nous vivons épanouis dans le vide.

Je me promenais dans les lignes. C'était le petit jour. Ils ont dû m'apercevoir par une malchance, un intervalle, une mauvaise plantation du décor. J'ai dû me trouver à découvert, stupide comme le rouge-gorge qui continue à faire sa toilette sur une branche pendant qu'un gamin épaule sa carabine. J'arrangeais ma cravate. Je me disais qu'il allait falloir répondre à des lettres. Tout à coup, je me suis senti seul au monde, avec une nausée que j'avais déjà eue dans un manège de la foire du Trône. L'axe des courbes vous y décapite, vous laisse le corps sans âme, la tête à l'envers et loin, loin, un petit groupe resté sur la terre au fond d'atroces miroirs déformants.

Je n'étais ni debout, ni couché, ni assis, plutôt répandu, mais capable de distinguer, ailleurs, contre les sacs, mon corps comme un costume oté la veille. Surtout que j'avais souvent remarqué à Paris, dans ma chambre, au petit jour, cet air fusillé d'une chemise.

J'avais cet air là de vieux costume, de chemise par terre, de lapin mort, sans l'avoir, puisque ce n'était pas moi, comme la chambre à laquelle on pense et la même chambre dans laquelle on se trouve. Alors, j'eus conscience d'être la fausse chambre et d'avoir franchi par mégarde une limite autour de laquelle les vivants, sans lâcher prise, arrangent leurs jeux dangereux.

Avais-je lâché prise ? Je me sentais sorti de la ronde, débarqué en somme, et seul survivant du naufrage. Où étaient les autres ? Je te parle de tout cela, mais sur le moment, je ne pouvais les situer, ni toi, ni moi, ni personne.

Une des premières surprises de l'aventure consiste à se sentir déplié. La vie ne vous montre qu'une petite surface d'une feuille pliée un grand nombre de fois sur elle-même. Les actes les plus factices, les plus capricieux, les plus fous des vivants s'inscrivent sur cette surface infime. Intérieurement, mathématiquement, la symétrie s'organise. La mort seule déplie la feuille et son décor nous procure une beauté, un ennui mortels.

Constater cela me suppose sorti du système. Il est donc anormal que je constate. Je ne constaterai plus dans quelques temps. Ce temps représentera-t-il chez vous une seconde ou plusieurs siècles ? Bientôt, je ne comprendrai plus ce que je suis, je ne me souviendrai plus de ce que j'étais, je ne viendrai plus parmi vous. Ah, solitude ! Nageur noyé, déjà je fonds ! déjà je suis écume ! Tu sais, j'ai peine à trouver des mots qui répondent aux choses que j'éprouve. Aucune puissance ne m'a défendu cet essai d'éclaircir les mystères, mais je me sens un drôle de coupable, car je suis déjà l'organisation que je dénonce. Et je ris moi-même, comme les affiliés se voyant trahis par un novice mal au courant de leurs secrets, tellement j'ai de peine à expliquer ma pénombre.

Mais du reste, ce que je te raconte n'est-il pas un simple reflet de ce que tu penses ? Je ne dis pas cela pour construire autour de toi un piège en glaces. Je m'exprime encore trop humainement pour ne pas me méfier de moi.

Ce qui t'étonne, c'est que je parle comme tes livres, que je sache si bien ce qu'ils contiennent. J'étais de ceux qui doutent. Tu ne me grondais pas. Tu ne m'expliquais pas. Tu me traitais comme un enfant, comme une femme. J'étais naïvement ton ennemi.

Je te demande pardon. C'est pour te demander pardon que j'ai fait l'étrange effort d'apparaître. La poésie ressemble à la mort. Je connais son oeil bleu. Il donne la nausée. Cette nausée d'architecte toujours taquinant le vide, voilà le propre du poète. Le vrai poète est, comme nous, invisible aux vivants. Seul, ce privilège le distingue des autres. Il ne rêvasse pas : il compte. Mais il avance sur un sable mouvant et, quelquefois, sa jambe s'enfonce jusqu'à nous.

Maintenant je dénombre tes mécanismes. Je comprends ta pudeur que je confondais avec ma nuit.

Avec le public, j'ai souvent pris pour des ébauches tes pages discrètes comme les blocs de quartz où l'eau solide pense une forme dont un angle seul apparaît.

Et tes givres, tes décalcomanies, ce mot de l'énigme écrit à l'encre sur une feuille pliée vite en deux que tu ouvres ne contenant plus qu'un catafalque. Et, dis moi, lorsque les naufragés du Ville de Saint-Nazaire racontent qu'ils virent tous, la nuit en pleine mer, un Casino avec des marches, des lampions, des massifs de lauriers roses ; la mer, la brume et la faim, ne firent-ils pas oeuvre de poète ? Voilà qui ne relève pas de cette hallucination individuelle que te reprochent tant d'aveugles. Mais ces gens de la felouque étaient accordés par la souffrance. Je ne souffrais pas avant de mourir. Maintenant, ma souffrance est celle d'un homme qui rêve qu'il souffre. Ce rêve est généralement provoqué par quelque douleur.

Tout cela, tout cela s'apparente au tour dont je viens d'être victime. On dirait que c'est un vieux mort qui te parle. Il est si tôt que la relève ne m'a même pas encore trouvé. Je suis aussi auprès de ma mère. Je te vois dans ton lit et je me vois dans la pose d'un homme myope qui cherche son lorgnon sous un meuble. Je commence à me dissoudre. Pour que tu comprennes, il faudrait multiplier à l'infini le mensonge que fait une boulette qu'on roule avec le bout de ses doigts croisés l'un sur l'autre.

Je voudrais qu'on me dise depuis combien de temps je suis mort.

dimanche, septembre 17 2017

Percy Bysshe Shelley - Ozymandias

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I met a traveller from an antique land
Who said: "Two vast and trunkless legs of stone
Stand in the desert. Near them, on the sand,
Half sunk, a shattered visage lies, whose frown,

And wrinkled lip, and sneer of cold command,
Tell that its sculptor well those passions read,
Which yet survive, stamped on these lifeless things,
The hand that mocked them and the heart that fed,

And on the pedestal these words appear:
'My name is Ozymandias, king of kings:
Look on my works, Ye Mighty, and despair!'

Nothing beside remains. Round the decay
Of that colossal wreck, boundless and bare,
The lone and level sands stretch far away."


J’ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
Qui m'a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,

La lèvre plissée et le sourire de froide autorité
Disent que son sculpteur sut lire les passions
Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.

Et sur le piédestal il y a ces mots :
"Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Voyez mon œuvre, vous puissants, et désespérez !"

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »

vendredi, août 25 2017

Nakashima Kiyoshi

Un billet a regarder avec les yeux de l'enfant qui est en nous.
Je vous propose de découvrir le peintre Nakashima Kiyoshi
Cet artiste né en 1943 était à ses début publicitaire et illustrateur de livres pour d'enfants.




Ciel Embrasé





La constellation d'hivers





Si j'étais une fleur

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La complainte de Mi

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Sur l’île d'Océalys est organisé tout les ans un grand concours de troubadours. Le meilleurs d'entre eux se verra offrir la protection du roi Arl pendant une année.

Peyre, un noble issu de l’île des vertes vallées, rêve de participer au concours, ce qui n'est pas du tout du goût de son père, Pelras, le chef de la ligue des mercenaires, une confrérie de nobles défendant un retour aux valeurs guerrières anciennes.
Le jeune homme décide de fuir le destin tout tracé par son père avec son amie d'enfance Zinèle.

Pendant ce temps, se trame sur Océalys des événements étranges ;
une secte religieuse annonce la venue d'un Élu qui va changer le monde,
un mouvement de révolte parmi des peuples anciens du royaume apparaît autour d'un archer qui sème la terreur,
le propre frère du roi : Jam l'insurgé, complote pour prendre le pouvoir.


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