Cyberpoète

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dimanche, juillet 3 2016

Jean Anouilh - La Cigale

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La cigale ayant chanté
Tout l’été,
Dans maints casinos, maintes boîtes
Se trouva fort bien pourvue
Quand la bise fut venue.
Elle en avait à gauche, elle en avait à droite,
Dans plusieurs établissements.
Restait à assurer un fécond placement.
Elle alla trouver un renard,
Spécialisé dans les prêts hypothécaires
Qui, la voyant entrer l’œil noyé sous le fard,
Tout enfantine et minaudière,
Crut qu’il tenait la bonne affaire.
« Madame, lui dit-il, j’ai le plus grand respect
Pour votre art et pour les artistes.
L’argent, hélas ! n’est qu’un aspect
Bien trivial, je dirais bien triste,
Si nous n’en avions tous besoin,
De la condition humaine.
L’argent réclame des soins.
Il ne doit pourtant pas devenir une gêne.
À d’autres qui n’ont pas vos dons de poésie
Vous qui planez, laissez, laissez le rôle ingrat
De gérer vos économies,
À trop de bas calculs votre art s’étiolera.
Vous perdriez votre génie.
Signez donc ce petit blanc-seing
Et ne vous occupez de rien. »
Souriant avec bonhomie,
« Croyez, Madame, ajouta-t-il, je voudrais, moi,
Pouvoir, tout comme vous, ne sacrifier qu’aux muses ! »
Il tendait son papier. « Je crois que l’on s’amuse »,
Lui dit la cigale, l’œil froid.
Le renard, tout sucre et tout miel,
Vit un regard d’acier briller sous le rimmel.
« Si j’ai frappé à votre porte,
Sachant le taux exorbitant que vous prenez,
C’est que j’entends que la chose rapporte.
Je sais votre taux d’intérêt.
C’est le mien. Vous l’augmenterez
Légèrement, pour trouver votre bénéfice.
J’entends que mon tas d’or grossisse.
J’ai un serpent pour avocat.
Il passera demain discuter du contrat. »
L’œil perdu, ayant vérifié son fard,
Drapée avec élégance
Dans une cape de renard
(Que le renard feignit de ne pas avoir vue),
Elle précisa en sortant :
« Je veux que vous prêtiez aux pauvres seulement… »
(Ce dernier trait rendit au renard l’espérance.)
« Oui, conclut la cigale au sourire charmant,
On dit qu’en cas de non-paiement
D’une ou l’autre des échéances,
C’est eux dont on vend tout le plus facilement. »
Maître Renard qui se croyait cynique
S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique.

dimanche, juin 5 2016

Jean Pellerin - l'Autobus ivre

Pellerin_Dufy_s.jpgJean Pellerin est un poète membre de l'école fantaisiste. Né en 1885 et mort en 1921 d'une tuberculose sans doute contractée lors de la grande guerre. Il a fait partie de milliers d'hommes ayant participer a la rude bataille d'Ypres.

Son œuvre est parsemée de pastiches, art dans lequel il excellait, Le poème ci après est un extrait du recueil "Le Copiste indiscret" un ensemble de textes "à la manière de..." publié chez Albin Michel en 1919. 

L’Autobus ivre

Jean-Arthur Rimbaud

Comme je descendais une rue impossible,
Je ne me sentis plus guidé par le chauffeur.
Des grévistes hurleurs le choisissant pour cible
L’écartelaient tout nu sur le seuil d’un coiffeur.

J’étais insoucieux des cargaisons moroses.
Porteur de ronds de cuir, d’un contrôleur hongré,
Je quittai mon chemin comme un vers sort des proses ;
Le volant m’a laissé me ruer à mon gré.

Dans les hululements farouches de la rue,
Moi, l’autre jour, plus fou qu’un cerveau d’éléphant,
Je bondis, et l’avion qui pétarade et rue
N’a pas connu d’envol plus large et triomphant.

Et je me suis saoulé de la ville conquise,
Des vitrines, miroir paré comme un étang,
Du pavé savoureux où, confiture exquise
Et fraîche, un écrasé joyeux parfois s’étend.

Je sais les pastels mous sur les quais en délire,
La poubelle accroupie et brûlant ses parfums.
L’immeuble de carton vibrant comme une lyre
Pleurant à mon galop tous ses rêves défunts.

J’ai suivi librement vos chaînes d’émeraudes,
Baisers phosphorescents, lampadaires à arc,
Peignoirs éclos d’amour devant les maisons chaudes,
Somnolence viride et revêche du parc.

Et moi, l’autobus G, au vilebrequin ivre,
Avaleur de refuge et peigneur de trolleys,
Plus affamé d’essence et d’azur qu’une guivre,
Raclant mes garde-boue au ventre des palais,

Je regrette le calme et morne itinéraire,
Le wattman orgueilleux, au signe inattentif,
La voix du quémandeur hargneux de numéraire,
L’arrêt obligatoire et le facultatif.

Assez ! j’ai trop chauffé ! J’ai vidé tout mon rêve !
Le macadam est fade et sent le galipot.
Que fondent mes segments, que mon réservoir crève,
Que s’évade une roue et que j’aille au Dépôt

vendredi, mai 27 2016

Aimé Césaire - Partir

Aimé Césaire est un grand poète martiniquais, né en 1913 et mort en 2008.

En 1939, il pubiie les "Cahier d'un retour au pays natal", un texte en vers libre inspiré du surréalisme et qui sera encensé par André Breton. C'est le point de départ du mouvement de la négritude et du combat de Césaire contre le colonialisme.

Oeuvre incantatoire, puisant son inspiration au plus profond de la conscience universelle, ce texte majeur de la poésie francophone marque le point de départ d'une prise de conscience profonde des écrivains noirs et créoles. 

Ces un texte hypnotique, fort à lire absolument, en voici un extrait.




Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourries d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes

Il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi je découvre toujours à même distance de mirage – mille fois plus natale et dorée d’un soleil que n’entame nul prisme – la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »

dimanche, mai 22 2016

La ballade des gens qui sont nés quelque part - Georges Brassens

C'est vrai qu'ils sont plaisants tous ces petits villages
Tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités
Avec leurs châteaux forts, leurs églises, leurs plages
Ils n'ont qu'un seul point faible et c'est être habités
Et c'est être habités par des gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts
La race des chauvins, des porteurs de cocardes
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

Maudits soient ces enfants de leur mère patrie
Empalés une fois pour toutes sur leur clocher
Qui vous montrent leurs tours leurs musées leur mairie
Vous font voir du pays natal jusqu'à loucher
Qu'ils sortent de Paris ou de Rome ou de Sète
Ou du diable vauvert ou bien de Zanzibar
Ou même de Montcuq il s'en flattent mazette
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

Le sable dans lequel douillettes leurs autruches
Enfouissent la tête on trouve pas plus fin
Quand à l'air qu'ils emploient pour gonfler leurs baudruches
Leurs bulles de savon c'est du souffle divin
Et petit à petit les voilà qui se montent
Le cou jusqu'à penser que le crottin fait par
Leurs chevaux même en bois rend jaloux tout le monde
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

C'est pas un lieu commun celui de leur connaissance
Ils plaignent de tout cœur les petits malchanceux
Les petits maladroits qui n'eurent pas la présence
La présence d'esprit de voir le jour chez eux
Quand sonne le tocsin sur leur bonheur précaire
Contre les étrangers tous plus ou moins barbares
Ils sortent de leur trou pour mourir à la guerre
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

Mon dieu qu'il ferait bon sur la terre des hommes
Si on y rencontrait cette race incongrue
Cette race importune et qui partout foisonne
La race des gens du terroir des gens du cru
Que la vie serait belle en toutes circonstances
Si vous n'aviez tiré du néant tous ces jobards
Preuve peut-être bien de votre inexistence
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
- Texte soumis aux Droits d'Auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

samedi, mai 7 2016

Edith Thomas - Léve toi et marche

Édith Thomas est une romancière, journaliste et résistante française né en 1909 et décédée en 1970.

Elle est une pionnière de l'histoire des femmes avec des textes sur Jeanne d'Arc, George Sand ou Louise Michel. 

















Lève toi et marche

Peuple mort, peuple muet,
peuple muré, peuple affamé,
avec un gros poids de pierre sur la tête
et sur le cœur ;
Peuple du métro de tous les jours,
avec ses chaussures de bois,
et son livre qu'il lit, comme on s'évade
par une fenêtre ouverte, un jour de printemps.

Peuple français, peuple roumain,
peuple bulgare, peuple grec,
peuple serbe, et toi, peuple allemand,
quand le temps sera-t-il venu ?

La liberté n'a-t-elle plus de nom
elle qui chaque matin était plus belle,
comme une femme qu'on aime
est plus jeune chaque matin.

La liberté qui faisait crouler les châteaux
et qui faisait lever les faux,
et battre les fausses justices,
la liberté n'a-t-elle plus de nom pour toi, ce matin ?

Peuple sous le tas de pierre du silence.
Peuple aux lèvres serrées,
peuple aux membres brisés,
au corps pantelant sous les bottes
qui s'éloignent sur le trottoir,
le miracle ne viendra que de vous
et personne d'autre que vous ne dira
comme à Lazare en son tombeau :
" Lève-toi et marche… "

jeudi, mai 5 2016

Boccace - Decaméron (le jardinier et les nonnes)

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Extrait de la troisième journée du décaméron, nouvelle I

Masetto de Lamporecchio s’étant fait passer pour muet, devient jardinier d’un couvent de nonnes qui finissent toutes par coucher avec lui.

« — Très belles dames, il y en a beaucoup de ces hommes et de ces femmes assez sots pour croire que dès qu’on a posé sur la tête d’une jeune fille le bandeau blanc et sur son dos la robe noire, elle n’est plus femme et ne se sent plus d’appétits féminins, comme si, en la faisant nonne, on l’avait tait devenir de pierre ; et si par hasard ils entendent dire quelque chose contre cette croyance qu’ils ont, ils se fâchent comme si un grand crime contre nature avait été commis, sans songer qu’eux-mêmes ne se peuvent rassasier par la pleine licence qu’ils ont de faire tout ce qu’ils veulent, ni sans vouloir réfléchir à la grande force de l’oisiveté et de la solitude. Et semblablement, il y en a encore beaucoup de ceux qui croient trop que la pioche, la bêche, la mauvaise nourriture et les fatigues enlèvent entièrement aux travailleurs de la terre les appétits de la concupiscence, et les rendent très grossiers d’intelligence et de jugement. Combien se trompent tous ceux qui pensent ainsi ? Mais il me plaît, puisque la reine me l’a commandé, et que je ne m’écarte pas du sujet proposé par elle, de vous le démontrer plus clairement par une petite nouvelle.

« Dans nos contrées était autrefois et est encore un couvent de femmes très renommé pour sa sainteté, et que je ne nommerai pas, pour ne diminuer en quoi que ce soit sa réputation. Il n’y a pas longtemps que dans ce couvent, où ne se trouvaient alors que huit nonnes avec une abbesse, toutes fort jeunes, était un pauvre homme chargé de cultiver un beau jardin que les religieuses possédaient. Mécontent de son salaire, il régla un beau jour ses comptes avec l’intendant des nonnes et s’en retourna à Lamporecchio, d’où il était. Là, parmi ceux qui l’accueillirent joyeusement, était un jeune ouvrier fort, robuste et, pour un campagnard, très beau de sa personne, et qui avait nom Masetto. Ayant demandé au bonhomme où il était resté si longtemps, celui-ci, qui s’appelait Nuto, le lui ayant dit, Masetto l’interrogea sur ce qu’il faisait dans le couvent. À quoi Nuto répondit : « — Je travaillais dans leur grand et beau jardin, et, en outre, j’allais quelquefois au bois pour la provision ; je puisais de l’eau et faisais quelques autres semblables besognes, mais les nonnes me donnaient un si mince salaire que je pouvais à peine payer mes chaussures. En outre, elles sont toutes jeunes, et il me semble qu’elles ont le diable au corps, car on ne peut rien faire à leur goût. Au contraire, souvent, quand je travaillais au jardin, l’une disait ; Porte ceci là, et l’autre disait : Porte-le ici ; une autre m’enlevait la bêche des mains et disait : Ceci n’est pas bien : et elles me causaient tant de tracas que je laissais là l’ouvrage et que je sortais du jardin. De sorte que, soit pour une chose, soit pour une autre, je n’ai plus voulu y rester, et je m’en suis venu. Leur intendant, quand je suis parti, m’a prié, si j’avais sous la main quelqu’un qui pût faire ce service, de le lui envoyer, et je le lui ai promis ; mais Dieu le fasse solide des reins comme je lui en chercherai et lui en enverrai un ! — »

« Quand Masetto eut entendu ce que lui disait Nuto, il lui vint en l’esprit un si grand désir d’être avec ces nonnes qu’il s’en consumait tout entier, comprenant bien aux paroles de Nuto qu’il pourrait venir à bout de ce qu’il désirait. Mais avisant qu’il n’y arriverait pas s’il ne lui parlait point, il lui dit : « — Et ! comme tu as bien fait de t’en revenir ! Un homme est-il fait pour vivre avec des femmes ? Il lui vaudrait mieux vivre avec des diables. Elles ne savent pas, six fois sur sept, ce qu’elles veulent elles-mêmes. — » Mais dès que leur entretien eut cessé, Masetto se mit à songer à la façon dont il s’y devait prendre pour s’introduire près d’elles ; et comme il se savait parfaitement apte aux services dont parlait Nuto, il ne craignit pas d’être refusé pour ce motif, mais parce qu’il était trop jeune et de bonne mine. Pour quoi, avoir ruminé en soi-même de nombreux projets, il se dit : « — L’endroit est très loin d’ici et personne ne m’y connaît. Si je sais faire semblant d’être muet, certainement j’y serai reçu. — » Et s’arrêtant à cette ruse, sa cognée au cou, sans dire à personne où il allait, il s’en vint au monastère comme un pauvre homme. Y étant arrivé, il y entra et trouva par hasard l’intendant dans la cour. Alors, par gestes, comme font les muets, il lui témoigna le désir d’avoir à manger pour l’amour de Dieu, lui donnant à entendre que, s’il en avait besoin, il irait lui fendre du bois. L’intendant lui donna volontiers à manger, puis il le mit devant quelques souches que Nuto n’avait pas pu fendre, et que lui, qui était très robuste, fendit toutes en peu de temps. L’intendant, qui avait besoin d’aller au bois, l’emmena ensuite avec lui et, là, lui fit couper des fagots ; puis ayant mis l’âne devant lui, il lui fit comprendre par signes de le conduire au couvent. Masetto s’en acquitta fort bien ; pour quoi l’intendant le retint plusieurs jours pour certains travaux qu’il y avait à faire.

« Or il advint qu’un jour l’abbesse le vit et demanda à l’intendant qui il était. Celui-ci lui dit : « — Madame, c’est un pauvre homme sourd et muet, qui, un de ces jours derniers, est venu me demander l’aumône, de sorte que je lui ai fait du bien et lui ai donné à faire plusieurs choses qui devaient être faites. S’il savait travailler le jardin et qu’il voulût demeurer ici, je crois que nous aurions un bon serviteur, car il nous en faut un et il ferait ce qu’il pourrait. En outre, vous n’auriez point à craindre qu’il parlât à vos jeunes nonnes. — » À qui l’abbesse dit : « — Sur ma foi en Dieu, tu dis vrai ; sache s’il sait travailler, et essaie de le retenir ; donne-lui quelque paire de mauvais souliers, quelque vieux capuchon ; flatte-le ; soigne-le ; donne-lui bien à manger. — » L’intendant dit qu’il le ferait. Masetto n’était guère loin, mais faisant semblant de balayer la cour, il entendait toute cette conversation, et, joyeux, il disait en lui-même : « — Si vous m’y introduisez, je vous travaillerai si bien le jardin, que jamais il n’aura été travaillé de la sorte. — » Bref, l’intendant ayant vu qu’il savait très bien travailler, et lui ayant demandé par signes s’il voulait rester, et Masetto lui ayant répondu également par signes qu’il y consentait, il l’occupa, lui enjoignit de travailler le jardin et lui montra ce qu’il avait à faire ; puis il alla vaquer aux autres affaires du couvent et le laissa.

« Masetto travaillant tous les jours, les nonnes commencèrent à le taquiner et à se moquer de lui, comme il arrive souvent qu’on fait avec les muets, et lui disaient les plus scélérates paroles du monde, croyant n’être pas entendues de lui ; et l’abbesse, qui pensait sans doute qu’il était sans queue comme sans parole, ne se préoccupait en aucune façon de cela. Il advint toutefois qu’un jour Masetto ayant beaucoup travaillé et se reposant, deux toutes jeunes nonnes, qui se promenaient par le jardin, s’approchèrent de l’endroit où il était et se mirent à le regarder pendant qu’il faisait semblant de dormir. Pour quoi, l’une d’elles, qui était plus hardie, dit à l’autre : « Si je croyais que tu me gardasses le secret, je te dirais une pensée que j’ai eue plusieurs fois, et qui pourrait te faire aussi plaisir à toi. — » L’autre répondit : « — Parle en toute sûreté, car certainement je ne le dirai à personne. — » Alors la jeune effrontée commença : « — Je ne sais si tu as réfléchi à la façon dont nous sommes tenues enfermées, et que jamais un homme n’ose entrer ici, si ce n’est l’intendant qui est vieux, et ce muet. Pour moi, j’ai plusieurs fois entendu dire à des dames qui sont venues nous voir, que toutes les autres douceurs du monde sont une plaisanterie en comparaison du plaisir que la femme goûte avec l’homme. Pour quoi, il m’est plus d’une fois venu à l’esprit, puisque je ne puis le faire avec d’autres, d’éprouver avec ce muet s’il en est ainsi. C’est l’homme le mieux du monde choisi pour cela, car, même quand il voudrait, il ne pourrait ni ne saurait le redire. Tu vois que c’est un jeune sot, vigoureux plutôt qu’intelligent. Volontiers j’écouterai ce qu’il t’en semble. — » « — Hélas ! — dit l’autre — qu’est-ce que tu dis ? Ne sais-tu pas que nous avons promis notre virginité à Dieu ? — » « — Oh ! — dit la première — combien de choses on lui promet tout le long du jour, dont on ne tient aucune ! si nous la lui avons promise, que les autres la tiennent. — » À quoi sa compagne dit : « — Et si nous devenions grosses, comment ferions-nous ? — » L’autre dit alors : « — Tu commences à penser au mal avant qu’il arrive. Quand il sera venu, alors on y pensera. Il y aura mille moyens de faire que cela ne se sache jamais, pourvu que nous ne le disions pas nous-mêmes. — » Entendant cela, l’autre, qui avait meilleure envie que sa compagne d’éprouver quelle bête c’était que l’homme, dit : « — Or bien, comment ferons-nous ? — » À quoi la première répondit : « — Tu vois que c’est l’heure de none ; je crois que les sœurs sont toutes endormies, excepté nous. Regardons par le jardin s’il n’y a personne, et nous n’aurons plus autre chose à faire qu’à le prendre par la main et le mener dans cette cabane où il se met à l’abri de la pluie ; et là l’une se tiendra avec lui et l’autre fera la garde. Il est si niais, qu’il fera comme nous voudrons. — » Masetto entendait toute cette conversation, et, disposé à obéir, n’attendait plus que d’être pris par l’une d’elles. Les jeunes nonnes ayant bien regardé partout, et s’étant assurées que d’aucun côté elles ne pouvaient être vues, celle qui avait pris d’abord la parole, s’approcha de Masetto et le réveilla ; aussitôt, il se leva tout debout. Sur quoi, lui prenant la main avec des airs engageants, et tandis qu’il riait d’un air niais, elle le mena dans la cabane où, sans se faire trop inviter, il fit ce qu’elle voulut. La nonne en loyale compagne, ayant eu ce qu’elle désirait, céda la place à l’autre, et Masetto se montrant toujours aussi simple, fit encore à leur volonté. Pour quoi, avant qu’elles s’en allassent, elles voulurent éprouver chacune plus d’une fois comment le muet savait chevaucher. Et depuis, causant souvent entre elles, elles disaient que c’était bien la plus douce chose dont elles eussent entendu parler : et prenant le temps à heure convenable, elles s’en allaient s’ébattre avec le muet.

« Il advint un jour qu’une de leurs compagnes, s’étant aperçue de la chose par la fenêtre de sa cellule, le fit remarquer à deux autres. Toutes trois délibérèrent tout d’abord d’aller le dénoncer à l’abbesse ; mais bientôt, changeant d’avis, elles s’accordèrent avec leurs compagnes pour éprouver elles aussi la puissance de Masetto. Au bout d’un certain temps, par suite de divers incidents, les trois autres nonnes vinrent se joindre aux premières. Enfin, l’abbesse, qui ne s’était pas encore aperçue de ces choses, se promenant un jour seule au jardin, par une chaleur grande, trouva Masetto — lequel, pour avoir trop chevauché la nuit, était assez peu disposé à travailler le jour — étendu tout endormi à l’ombre d’un amandier ; et comme le vent avait relevé le pan de devant de sa chemise, tout restait à découvert. Ce que regardant la dame, et se voyant seule, elle tomba dans ce même appétit où étaient tombées ses nonnains. Ayant réveillé Masetto, elle l’emmena avec elle dans sa chambre où, pendant plusieurs jours, au grand déplaisir des nonnes qui ne voyaient plus le jardinier venir travailler le jardin, elle le retint, éprouvant à diverses reprises cette douceur qu’elle avait auparavant coutume de blâmer chez autrui. Enfin, elle le renvoya de sa chambre à son logis ; mais comme elle voulait le revoir souvent, et qu’elle lui demandait plus que sa part, Masetto, ne pouvant satisfaire à telle besogne, s’avisa que son métier de muet pourrait bien, s’il durait plus longtemps, lui causer un dommage par trop grand. Et pour ce, une nuit qu’il était avec l’abbesse, rompant le silence, il se mit à dire : « — Madame, j’ai entendu dire qu’un coq suffit bien pour dix poules, mais que dix hommes peuvent mal satisfaire une seule femme ; d’où je ne puis, moi, en servir neuf ; à quoi je ne pourrais durer : au contraire, en suis-je venu par ce que j’ai fait jusqu’ici, à un tel point, que je ne puis plus faire ni beaucoup ni peu. Et pour ce, laissez-moi aller à la grâce de Dieu, ou bien trouvez un moyen d’arranger cela. — » La dame, entendant parler celui qu’elle tenait pour muet, toute surprise, dit : « — Qu’est cela ? je croyais que tu étais muet. — » « Madame — dit Masetto — je l’étais aussi, mais non de naissance ; la parole m’avait été enlevée par une maladie, et seulement de cette nuit je me la sens rendue ; dont je loue Dieu tant que je puis. — » La dame le crut, et lui demanda ce qu’il voulait dire par ces neuf femmes qu’il avait à servir. Masetto lui dit le fait. Ce qu’entendant l’abbesse, elle s’aperçut qu’aucune de ses nonnes n’avait été plus sage qu’elle ; pour quoi, en femme discrète, sans laisser partir Masetto, elle résolut de s’entendre avec ses nonnes pour trouver un moyen d’arranger les choses de façon que le couvent ne fût pas couvert de scandale par le fait de Masetto. L’intendant étant mort un des jours précédents, les nonnes, d’un mutuel consentement, chacune sachant ce que toutes avaient fait, et avec l’assentiment de Masetto, s’arrangèrent pour faire croire que, grâce à leurs prières et au mérite du saint dont le couvent portait le nom, la parole avait été rendue à Masetto après avoir été longtemps muet ; elles le firent leur intendant, et lui répartirent la besogne de façon qu’il pût la supporter. Aussi, bien qu’il eût engendré nombre de moinillons, les choses se passèrent cependant si discrètement, qu’on n’en sut rien, sinon après la mort de l’abbesse, Masetto étant alors bien près d’être vieux, et, devenu riche, fort désireux de s’en retourner chez lui. La découverte de son aventure lui facilita l’accomplissement de ce désir. C’est ainsi que Masetto sur ses vieux jours s’en revint, riche et père de famille sans avoir eu la peine de nourrir ses enfants et de les entretenir, et ayant su par sa prévoyance bien employer sa jeunesse, au lieu d’où il était parti une cognée sur le cou, affirmant qu’ainsi le Christ traitait quiconque lui posait des cornes au chapeau. — »

samedi, avril 23 2016

Léon Makarian

Léon Makarian est un peintre naïf d'origine arménienne, né en 1906 en Arménie et mort en 1990 a Nice.
Ayant quitté son pays en 1922, suite aux persécutions, il débarque a Marseille avec sa famille, en 1925 après un périple de 3 années. 
 
Il passe sa vie a travaillé dans le bâtiment et c'est a l'age de la retraite qu'il peut enfin s'adonner a son art, passion qui ne l'a jamais quitter depuis l’adolescence. Il arrive a obtenir une certaine notoriété. 

Exode



Istanbul



Milan



Pino



Pont Génois


dimanche, avril 17 2016

Primo Levi _ Si c'est un homme

Primo Levi est un écrivain juif italien ayant survécu a la Shoah.

Ce poème est l'introduction de son premier roman "Si c'est un homme". Un texte autobiographique racontant son expérience des camps d'extermination.
Un texte dont on ne sort pas indemne et dont je conseille fortement la lecture. Le récit bouleversant est transcendé par le talent de l'auteur.
Primo Levi a été un témoin direct de l'horreur dont l'homme est malheureusement capable, ce poème placé en exergue du roman est là pour nous rappeler qu'il ne faut pas oublier.




plevi.jpg
Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c' est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre -cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.4
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Turin, Janvier 1947, Primo Levi

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La complainte de Mi

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Sur l’île d'Océalys est organisé tout les ans un grand concours de troubadours. Le meilleurs d'entre eux se verra offrir la protection du roi Arl pendant une année.

Peyre, un noble issu de l’île des vertes vallées, rêve de participer au concours, ce qui n'est pas du tout du goût de son père, Pelras, le chef de la ligue des mercenaires, une confrérie de nobles défendant un retour aux valeurs guerrières anciennes.
Le jeune homme décide de fuir le destin tout tracé par son père avec son amie d'enfance Zinèle.

Pendant ce temps, se trame sur Océalys des événements étranges ;
une secte religieuse annonce la venue d'un Élu qui va changer le monde,
un mouvement de révolte parmi des peuples anciens du royaume apparaît autour d'un archer qui sème la terreur,
le propre frère du roi : Jam l'insurgé, complote pour prendre le pouvoir.


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