Cyberpoète

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mardi, janvier 23 2018

Jacques Prévert - Déjeuner du matin


image à voir sur le site de Fabienne Lesterlin ici

Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Avec la petite cuiller
Il a tourné
Il a bu le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler
Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder
Il s'est levé
Il a mis
Son chapeau sur sa tête
Il a mis
Son manteau de pluie
Parce qu'il pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder
Et moi j'ai pris
Ma tête dans ma main
Et j'ai pleuré.

Extrait de Paroles - à lire sur le site hommage à Prévert

mercredi, décembre 27 2017

A ma Lumière

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j'accorderai ma lyre,
au son du zéphyre
qui remue les rameaux,
au bord des rives,
ou les âmes plaintives,
se mirent dans les eaux ;

Tu entendras la joie qui anime,
les sentiments sublimes,
qui m'élève vers les cieux,
tu verras mon coeur qui s'envole,
au son de tes paroles,
et les larmes de joie dans mes yeux ;

tu sauras que la douce harmonie,
de ta presence qui m'épanouit
tu sauras que l'amour,
n'est pas pour moi une image,
qu'il chassera à jamais les nuages
jusqu'au dernier de tes jours :

Je chasserais les doutes qui sommeillent,
ceux qui murmurent auprès de tes oreilles
leurs sombres accords,
et qui parfois te plongent,
dans d'affreux songes
et te font passer dans l'autre bord.

je serai ta lumière
celle qui ouvre tes paupières
Je serais ton amour
celui qui elèvera ton âme
Qui allumera la flamme
jusqu'a ton dernier jour.

samedi, novembre 25 2017

Blaise Cendrars - Les Paques a New York

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Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,
J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d’or

Dans un missel, posé sur ses genoux.
Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.

À l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche,
il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.

À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c’était son amour

Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.

Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!
C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Éternel.

Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.
Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.

Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix;

Mon âme est une veuve en noir, — c’est votre Mère
Sans larme et sans espoir, comme l’a peinte Carrière.

Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.

Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le cœur ridé, l’esprit fébrile.

Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,

D’étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.

Votre sang recueilli, elles ne l’ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.

Les fleurs de la Passion sont blanches, comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.

C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure,
Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre Cœur.

Je suis assis au bord de l’océan
Et je me remémore un cantique allemand,

Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.

Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.

Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d’or dans une châsse.

De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.

Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.

C’est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.

Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.

Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.

Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.

Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.

Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès;
Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.

Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.

Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j’ai, ce soir, marchandé un microscope.

Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques!
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.

Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha,
Se cachent. Au fond des bouges, sur d’immondes sofas,

Elles sont polluées par la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum

Elles cachent leur vice endurci qui s’écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.

Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l’un voudrait une corde avec un nœud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,

À la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

L’Étoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort.

Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.

J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.
J’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.

Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.

Un effroyable drôle m’a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais, comme un poignard.

Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.
Le Mal s’est fait une béquille de votre Croix.

Je descends les mauvaises marches d’un café
Et me voici, assis, devant un verre de thé.

Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos
Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.

La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.

Ho-Kousaï a peint les cent aspects d’une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois ?

Cette dernière idée, Seigneur, m’a d’abord fait sourire.
Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.

Mais le peintre, pourtant, aurait peint votre tourment
Avec plus de cruauté que nos peintres d’Occident.

Des lames contournées auraient scié vos chairs,
Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,

On vous aurait passé le col dans un carcan,
On vous aurait arraché les ongles et les dents,

D’immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,
Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,

On vous aurait arraché la langue et les yeux,
On vous aurait empalé sur un pieu.

Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l’infamie,
Car il n’y a pas de plus cruelle posture.

Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux
Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.

Je suis seul à présent, les autres sont sortis,
Je me suis étendu sur un banc contre le mur.

J’aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église;
Mais il n’y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.

Je pense aux cloches tues: — où sont les cloches anciennes?
Où sont les litanies et les douces antiennes?

Où sont les longs offices et où les beaux cantiques?
Où sont les liturgies et les musiques?

Où sont tes fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains?
Où l’aube blanche, l’amict des Saintes et des Saints?

La joie du Paradis se noie dans la poussière,
Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.

L’aube tarde à venir, et dans le bouge étroit
Des ombres crucifiées agonisent aux parois.

C’est comme un Golgotha de nuit dans un miroir
Que l’on voit trembloter en rouge sur du noir.

La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint
Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.

Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.

Des reflets insolites palpitent sur les vitres…
J’ai peur, — et je suis triste, Seigneur, d’être si triste.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
– La lumière frissonner, humble dans le matin.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
– Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
– L’augure du printemps tressaillir dans mon sein.

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or
Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne…
Ma chambre est nue comme un tombeau…

Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre…
Mon lit est froid comme un cercueil…

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents…
Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle…

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux…
Non, cent mille femmes… Non, cent mille violoncelles…

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses…
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées…

Je ne pense plus à vous. Je ne pense plus à vous.

 

Blaise Cendrars

New York, avril 1912

dimanche, novembre 19 2017

Jean de la Fontaine - Le savetier et le financier

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Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu’aucun des Sept Sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
Chantait peu, dormait moins encore :
C’était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l’éveillait ;
Et le Financier se plaignait,
Que les soins de la Providence
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ? – Par an ? ma foi, monsieur,
Dit avec un ton de rieur,
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
J’attrape le bout de l’année :
Chaque jour amène son pain.
– Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin. »
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans,
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
L’argent, et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis :
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l’oeil au guet ; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus. »

Livre VIII - fable II

dimanche, novembre 12 2017

Marina Tsvetaeva - Cheveux blancs

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Ce sont les cendres qui restent de l’or perdu –
Après tant de pertes, tant d’humiliations
Et chaque rocher se brise et s’émiette
Devant de telles cendres.

La colombe éclatante et nue
Á nulle autre pareille.
La sagesse de Salomon
Sur toutes les vanités du monde.

Blancheur terrible, craie
D'un temps sans fin.
Mais si le feu incendiait mes murs
Dieu lui se tenait à mon seuil!

Délivré de toutes les contraintes,
Triomphant des songes et des jours,
Flamme née de ce blanc précoce
L'esprit monte tout droit !

Non vous ne m'avez pas trahie,
Années, ni prise en traître!
Dans ces cheveux déjà blancs
C'est l'éternité qui l'emporte.

dimanche, novembre 5 2017

Leon Tolstoi - Le Journal d'un Fou

Leon_tolstoi.jpgLE JOURNAL D’UN FOU
20 octobre 1883.



AUJOURD’HUI on m’a amené à la Chancellerie, pour examiner mon état mental. Les opinions étaient partagées. Ils ont discuté, puis décidé que je ne suis pas fou. Mais ils en ont décidé ainsi parce que, pendant l’examen, je me suis tenu sur mes gardes, mettant toutes mes forces à ne pas me montrer sous mon vrai jour. Je n’ai pas dit tout, par crainte de la maison des fous. Je crains que, là-bas, on ne m’empêche de poursuivre mon idée folle. Ils m’ont reconnu comme sujet à des arrêts de conscience, et encore quelque chose, mais sain d’esprit. Ils ont reconnu cela, mais moi, je sais que je suis fou. Le docteur m’a prescrit un traitement en m’assurant que, si je m’y soumets strictement, cela passera. Tout ce qui m’inquiète passera. Oh ! que ne donnerais-je pour que cela passe ; je souffre trop ! Je raconterai tout en ordre, comment et pourquoi je fus examiné à la Chancellerie, comment je devins fou et comment ma folie s’est trahie.

Jusqu’à l’âge de trente-cinq ans j’ai vécu comme tout le monde ; on ne remarquait en moi rien de particulier. Étant enfant, avant ma dixième année, il se manifesta en moi quelque chose de semblable à mon état actuel, et encore ce n’était que par accès et non constamment comme maintenant. Je me rappelle qu’une fois, j’avais cinq ou six ans, ma vieille bonne Eupraxie, une femme maigre, grande, la peau pendante sous le menton, en robe brune et un bonnet sur la tête, m’avait déshabillé et voulait me mettre au lit.

— Tout seul, tout seul, j’irai tout seul ! dis-je, et j’enjambai mon lit.

— Eh bien, Fedinka, couchez-vous, couchez-vous. Vous voyez, Mitia dort déjà, dit-elle en désignant de la tête mon frère.

Je sautai sur le lit toujours tenant sa main. Ensuite je lâchai sa main, gigotai sous la couverture, puis m’enveloppai. Et j’éprouvai un tel bien-être ! Tout d’un coup, je me tins tranquille et pleurai : « J’aime nounou ; nounou m’aime et elle aime Mitenka. Moi j’aime Mitenka ; Mitenka m’aime et aime nounou. Nounou aime Tarass et moi j’aime Tarass et Mitia l’aime aussi, et Tarass m’aime et aime nounou. Et maman m’aime, et elle aime nounou ; nounou aime maman, m’aime, aime papa ; tous aiment et tous sont heureux. »

Tout d’un coup j’entends entrer l’intendante ; en colère, elle crie quelque chose à propos du sucrier. Nounou répond aussi avec colère qu’elle ne l’a pas touché. Alors la peur me saisit. Je ne comprends pas ; la terreur, une terreur froide, m’envahit et j’enfonce ma tête sous la couverture. Mais même dans l’obscurité, sous la couverture, je ne me sens pas plus à l’aise. Je me rappelle avoir vu battre devant moi un enfant ; je me rappelle ses cris et le visage terrible qu’avait Foka, pendant qu’il le frappait. « Ah ! tu ne le feras plus ! Tu ne le feras plus ! » disait-il en continuant à frapper. L’enfant disait : « Je ne le ferai plus ! » Et lui continuait à le battre en répétant : « Tu ne le feras plus ! » Une sorte de folie m’envahit. Je me mis à sangloter, à sangloter, et, pendant longtemps, personne ne pouvait me calmer.

Eh bien, ces sanglots, ces désespoirs, étaient les premières manifestations de ma folie actuelle.

Je me souviens qu’une autre fois cela me prit en écoutant ce que ma tante nous racontait du Christ. Elle parlait et voulait s’en aller. Nous lui avons dit :

— Raconte encore quelque chose de Jésus-Christ.

— Non, maintenant je n’ai plus le temps.

— Si, raconte.

Mitia lui demandait aussi de raconter, et la tante se mit à nous répéter ce qu’elle nous avait déjà dit. Elle raconta qu’on l’avait tourmenté, battu, crucifié, et que lui continuait à prier et leur pardonnait.

— Tante, pourquoi donc l’a-t-on tourmenté ?

— C’étaient des hommes méchants.

— Mais lui, il était bon…

— Eh bien, assez ; il est huit heures passées, vous entendez ?

— Pourquoi l’ont-ils battu ? Il avait pardonné, alors pourquoi le battait-on ? Est-ce qu’il avait mal ? Tante, a-t-il souffert ?

— Voyons, assez. Je vais aller prendre le thé.

— Mais ce n’est peut-être pas vrai ? On ne l’a peut-être pas battu ?

— Je vous dis, assez…

— Non, tante, ne t’en va pas.

Et de nouveau ma folie me reprit, je sanglotai, sanglotai, puis commençai à me frapper la tête contre les murs.


Voilà comment se manifestait ma folie dans l’enfance. Mais à partir de l’âge de quatorze ans, quand la passion sexuelle s’éveilla en moi et que je m’adonnai au vice, tout cela disparut, et j’étais un garçon comme tous les autres. Comme tous, nous étions élevés avec une nourriture grasse, abondante ; nous étions gâtés : aucun travail manuel et toutes les tentations possibles pour enflammer la sensualité ; de plus, nous étions entourés de pareils enfants gâtés. Les garçons de mon âge m’apprirent le vice et je m’y livrai. Plus tard ce vice se remplaça par un autre : je connus les femmes. Et ainsi, en cherchant les plaisirs et les trouvant, je vécus jusqu’à trente-cinq ans. J’étais tout à fait bien portant, sans aucun indice de folie.

Ces vingt années de ma vie d’homme bien portant ont passé pour moi de telle façon que je ne me rappelle presque rien ; et ce que je me rappelle me cause maintenant de la tristesse et du dégoût.

Comme tous les garçons de notre milieu, sains d’esprit, j’entrai au lycée, puis à l’université où je terminai les cours de la faculté de droit. Ensuite je servis quelque temps, puis je fis connaissance de ma femme actuelle et me mariai. Je servais à la campagne, comme on dit : j’élevais mes enfants, je m’occupais de mes biens, et j’étais juge de paix. La dixième année de mon mariage je fus repris, pour la première fois depuis mon enfance, d’un accès de folie. Avec l’argent provenant de l’héritage fait par ma femme, uni à celui qu’on m’avait versé pour les terres rachetées lors de l’émancipation, nous avions résolu, ma femme et moi, d’acheter un domaine. J’étais très désireux, comme cela devait être, d’augmenter notre fortune, et je tenais à le faire de la façon la plus intelligente, mieux que les autres. Je me renseignais partout où l’on vendait des propriétés et lisais les annonces des journaux. Je voulais acheter de telle façon que la vente du bois de la propriété pût couvrir le prix d’achat, de sorte que la propriété me serait restée pour rien. Je cherchais un imbécile n’y comprenant rien, et, comme il me sembla, je le trouvai. Dans le gouvernement de Penza, on vendait une propriété avec un grand bois. D’après les renseignements que je m’étais procurés, le vendeur était précisément l’imbécile que je cherchais, et le bois paierait le prix de la propriété. Je fis mes préparatifs et partis. D’abord nous voyageâmes en chemin de fer (j’avais emmené mon domestique), ensuite avec des chevaux de poste. Le voyage m’était très agréable. Mon domestique, un garçon jeune, de bonne humeur, était aussi gai que moi. De nouveaux endroits, de nouvelles gens, tout nous réjouissait. Jusqu’à la propriété, il y avait plus de deux cents verstes. Nous résolûmes d’y aller sans nous arrêter sauf pour changer de chevaux. La nuit vint, nous allions toujours. Je commençais à somnoler, puis je m’endormis. Tout d’un coup, je m’éveillai. J’avais peur. Comme il arrive souvent, je m’étais éveillé, effrayé, excité, et il me semblait que je ne me rendormirais jamais. « Pourquoi vais-je ? Où vais-je ? » me passa-t-il tout d’un coup en tête. L’idée d’acheter à bon compte la propriété ne me déplaisait cependant point, mais, tout d’un coup, il me parut que je n’avais pas besoin d’aller dans ce trou, que je mourrais là-bas, dans cet endroit étranger. Et je sentis l’angoisse me saisir. Serge, mon domestique, s’éveilla. Je profitai de l’occasion pour causer avec lui. Je me mis à lui parler du pays que nous traversions. Il me répondit en plaisantant et j’éprouvai de l’ennui. Je parlai de ma famille, de la manière dont nous achetions la propriété, et j’étais surpris de la gaîté avec laquelle il me répondait. Tout lui paraissait bien et gai, et moi, tout me dégoûtait. Toutefois, pendant que je lui parlais, je me sentais mieux. Mais, outre que je m’ennuyais, je me sentais angoissé, je commençais à éprouver de la lassitude ; j’aurais voulu m’arrêter. Il me semblait que si je rentrais à la maison, voyais du monde et, principalement, m’endormais, cette angoisse passerait. Nous approchions d’Arzamass.

— Ne vaudrait-il pas mieux attendre ici, nous nous reposerions un peu ?

— Fort bien.

— Quoi ! Y a-t-il encore loin jusqu’à la ville ?

— De la station prochaine, sept verstes.

Le postillon était un homme posé, exact, mais taciturne. Il n’allait pas trop vite mais d’une façon ennuyeuse.

Nous nous mîmes en route. Je me taisais et me sentais plus à l’aise, parce que j’entrevoyais le repos et espérais que, là-bas, tout passerait. Nous avancions dans l’obscurité. Ces sept verstes me parurent sans fin. Nous approchions de la ville. Tout le monde dormait déjà. Dans l’obscurité parurent des maisonnettes, les grelots tintaient, et les sabots des chevaux, comme cela arrive dans le voisinage des maisons, résonnaient particulièrement. Par endroits se dressaient de grandes maisons blanches. Et tout cela n’était pas gai. J’attendais le relai, le samovar, et le repos — me coucher.

Enfin nous arrivâmes à une maison à colonnes. La maison était blanche, mais elle me parut effroyablement triste, si triste que je me sentis tout angoissé. Lentement je descendis de voiture.

Serge vivement, allègrement, retira de la voiture tout ce qu’il fallait ; il courait en frappant des bottes sur le perron. Mais le bruit de ses pas décidés me causait aussi de l’angoisse. J’entrai. Dans le petit couloir sommeillait un garçon du relai, ayant une tache sur la joue. Cette tache me parut horrible. Il me montra une chambre. La chambre était comme toutes les chambres. J’y entrai et me sentis encore plus angoissé.

— N’avez-vous pas une chambre pour me reposer ?

— Mais voilà, celle-ci.

C’était une chambre carrée, récemment blanchie. Je me souviens qu’il m’était très pénible que cette chambre fût carrée. Elle n’avait qu’une seule fenêtre avec des rideaux rouges ; une table en bois de bouleau, et un canapé aux côtés recourbés.

Nous entrâmes. Serge chauffa le samovar et prépara le thé. Je pris l’oreiller et m’allongeai sur le canapé. Je ne dormais pas ; j’écoutais comment Serge buvait son thé et m’invitait à boire. J’avais peur de me lever, de dissiper le sommeil, et j’avais peur de rester dans cette chambre. Je ne me levai pas et commençai à sommeiller. Il est probable que je m’endormis ; quand je m’éveillai il n’y avait personne dans la chambre et il faisait noir. De nouveau je m’éveillai comme dans la voiture. Je sentais qu’il ne m’était aucunement possible de m’endormir. « Pourquoi suis-je venu ici ? Où vais-je ? Me voilà ici. Aucune propriété, ni à Penza ni ailleurs, n’ajoutera ni ne diminuera rien en moi. J’en ai assez de moi. Je me suis à charge. Je veux m’endormir, m’oublier, et je ne puis pas, je ne puis pas m’en aller de moi-même. »

Je passai dans le couloir. Serge dormait sur un banc étroit, un bras ballant. Il dormait calmement. Le garçon à la joue tachée dormait aussi. J’étais allé dans le couloir pensant m’enfuir de ce qui me tourmentait, mais cela me suivait et envahissait tout mon être. J’avais encore plus peur.

« Mais quelle est cette sottise ? me dis-je. De quoi ai-je peur ? Pourquoi cette angoisse ? »

« On ne m’entend pas, répondit la voix de la mort. Je suis là. »

Un frisson parcourut mon corps.

Oui, la mort ! Elle viendra, elle est là et ne doit pas être. Si en effet je devais mourir, je n’aurais pas pu éprouver ce que j’avais éprouvé. Alors j’aurais peur ; tandis que maintenant je n’avais pas peur ; mais je voyais que la mort arrivait et en même temps je sentais qu’elle ne devait pas être. Tout mon être sentait le besoin de la vie, le droit à la vie, et, en même temps, sentait la mort qui était là. Ce déchirement intérieur était épouvantable. J’essayai de secouer ce cauchemar. Je trouvai un bougeoir de cuivre avec une chandelle à demi consumée. Je l’allumai. La lumière rougeâtre de la chandelle et sa dimension, un peu moindre que le bougeoir, tout me disait la même chose : Il n’y a rien dans la vie ; il y a la mort, et elle ne doit pas être. J’essayai de penser à ce qui me préoccupait, à l’achat, à ma femme… Non seulement il n’y avait rien de gai, mais tout cela était néant. L’horreur de voir disparaître ma vie obscurcissait tout.

Il fallait dormir. Je me couchai. Mais, aussitôt, je bondis d’effroi. L’angoisse, l’angoisse morale, comme l’angoisse physique avant la nausée. L’horreur et l’angoisse me saisirent. Il me semblait que c’était la mort qui me faisait peur, mais quand je me rappelais la vie, alors j’avais peur de cette vie qui meurt, et la vie et la mort se confondaient en moi. Quelque chose déchirait mon âme, mais ne pouvait la déchirer complètement. Une fois encore j’allai voir les dormeurs, une fois encore je tâchai de m’endormir ; toujours la même horreur, rouge, blanche, carrée. Quelque chose était en train de se déchirer et ne se déchirait pas. Angoissé, tourmenté, colère, je ne sentais pas en moi une once de bonté ; je sentais seulement la colère uniforme, tranquille contre moi et contre mon auteur. Qui est-ce qui m’a fait ? Dieu, dit-on… « Il faut prier, » me rappelai-je. Depuis longtemps, depuis une vingtaine d’années, je n’avais pas prié et ne croyais à rien, bien que, pour le monde, je communiasse chaque année. Je me mis à prier : « Seigneur Dieu, aie pitié de moi. Notre Père, Sainte-Vierge… » J’improvisai même des prières. Je me mis à faire des signes de croix et à m’incliner jusqu’à terre, en regardant autour de moi et craignant qu’on ne m’aperçût. Cela parut me distraire. La crainte d’être vu me distrayait. Je me couchai. Mais aussitôt dans le lit et les yeux fermés, le même sentiment d’horreur me saisit, me souleva. Je n’y tenais plus. J’éveillai le garçon de relai, Serge ; je donnai l’ordre d’atteler et nous partîmes.

À l’air, avec le mouvement, je me trouvai mieux, mais je sentais que quelque chose de nouveau envahissait mon âme et empoisonnait toute ma vie passée.

Vers la nuit nous arrivâmes à destination. Pendant toute la journée j’avais lutté contre mon angoisse et l’avais vaincue ; mais il restait dans mon âme un résidu affreux, comme si un malheur m’était arrivé, et la seule chose dont j’étais capable, c’était de l’oublier pour un moment. Mais il était là, au fond de mon âme, et me tourmentait.

Nous arrivâmes le soir. Un petit vieillard, le gérant, me reçut bien, quoique sans plaisir (il était ennuyé qu’on vendît la propriété). Il y avait des chambres propres, avec des sièges moelleux. Le samovar neuf brillait, le service à thé était de grande dimension ; il y avait du miel pour le thé. Tout était bien. Mais, comme s’il se fût agi d’une vieille leçon oubliée, j’interrogeai nonchalamment sur la propriété. Je ne me sentais pas en train. Cependant je m’endormis sans angoisse. Je l’attribuai à ce que j’avais prié avant de me coucher.

Je recommençai alors à vivre comme auparavant, mais la peur de cette angoisse restait désormais suspendue sur moi pour toujours. Je devais vivre sans m’arrêter, et, principalement, dans les conditions habituelles, vivre par habitude. De même qu’un écolier récite sans penser la leçon apprise par cœur, de même moi, pour ne pas retomber au pouvoir de cette horrible angoisse, parue la première fois à Arzamass, je devais vivre toujours de la même façon.

Je suis retourné chez moi, dispos. Je n’avais pas acheté la propriété, qui était trop chère pour moi ; et je repris ma vie d’autrefois avec cette seule différence que je commençai à prier et à fréquenter l’église. Il me semblait que c’était comme auparavant, mais je me rends compte maintenant que ce n’était pas comme auparavant. Avant je vivais, et je continuais à glisser sur les rails posés alors avec la force d’autrefois, mais je n’entreprenais plus rien de nouveau. Je prenais déjà moins de part à ce qui était commencé. Tout m’ennuyait. Je devins pieux. Ma femme l’ayant remarqué m’en fit l’observation et me le reprocha. À la maison l’angoisse ne reparut pas. Mais, une fois, je partis à l’improviste pour Moscou. J’avais fait mes préparatifs dans la journée et je partis le soir. Il s’agissait d’un procès. Je suis arrivé à Moscou de très bonne humeur. En route j’avais lié conversation avec un propriétaire du gouvernement de Kharkoff ; nous avions parlé des propriétés terriennes, des Canques, de l’hôtel où descendre, des théâtres. Nous avions décidé de nous arrêter dans un hôtel de la rue Miasnitzkaia, et, le soir même, d’aller entendre Faust. Nous arrivâmes. Je pris possession d’une petite chambre. J’avais dans les narines l’odeur lourde du couloir. Le portier apporta ma valise. La femme de chambre alluma la bougie. La bougie n’éclaira que quelques instants après ; au commencement, comme toujours, la flamme était faible. Dans la chambre voisine quelqu’un toussota, probablement un vieillard. La fille sortit. Le portier me demanda s’il fallait ouvrir la valise. La flamme de la bougie s’anima et éclaira le papier bleu à bandes jaunes, l’alcôve, la table dévernie, un petit canapé, une glace, une fenêtre et toute la petite chambre. Et, soudain, la frayeur d’Arzamass s’éveilla en moi. « Mon Dieu ! Comment passerai-je la nuit ici ? » pensai-je. — Ouvre, mon ami, dis-je au portier pour le retenir un peu. « Je m’habillerai le plus vite possible et irai au théâtre. »

Le portier ouvrit les bagages.

— Je t’en prie, mon ami, va chez le monsieur de la chambre N° 8, qui est venu avec moi, et dis-lui que je suis prêt, et que je vais tout de suite passer le prendre.

Le portier sortit, et je commençai à m’habiller hâtivement, ayant peur de jeter un regard sur le mur. « Quelle sottise ! » pensai-je. « De quoi ai-je peur comme un enfant ? Je n’ai pas peur des revenants ? Oui, des revenants… Il vaudrait mieux avoir peur des revenants que de ce que je crains. Quoi ? Rien. Moi-même… Quelle sottise !… »

Je passai une chemise raide, empesée, froide, mis des boutons aux manchettes, pris ma redingote, des bottines neuves, et j’allai chez le propriétaire de Kharkoff. Il était prêt. Nous partîmes entendre Faust. En route il alla se faire friser les cheveux. Moi aussi, je me fis tailler les cheveux chez le coiffeur français ; je bavardai avec la Française, sa femme ; j’achetai des gants ; tout allait bien. J’avais totalement oublié ma chambre oblongue et l’alcôve. Au théâtre c’était aussi très agréable. Après le théâtre, le propriétaire de Kharkoff proposa de souper. Cela n’était pas dans mes habitudes, mais quand il me le proposa à la sortie du théâtre, je venais de me rappeler l’alcôve, aussi acceptai-je.

Il était une heure du matin quand nous rentrâmes. J’avais bu deux verres de vin, je n’étais pas accoutumé à cela, et j’étais gai. Mais aussitôt qu’entré dans le couloir, dont la lampe était baissée, je sentis l’odeur de l’hôtel, un frisson d’effroi parcourut mon dos. Cependant, il n’y avait rien à faire. Je serrai la main de mon compagnon et entrai dans ma chambre.

Je passai une nuit terrible, pire qu’à Arzamass. Ce n’est que le matin, quand derrière la porte le vieillard commençait déjà à toussoter, que je m’endormis, et encore, pas dans le lit, où je m’étais couché plusieurs fois, mais sur le divan.

Toute la nuit j’avais souffert intolérablement. De nouveau, de la façon la plus épouvantable, l’âme se détachait du corps. Je vis, j’ai vécu, je dois vivre, et autour la mort, l’anéantissement de tout. Pourquoi donc la vie ? Mourir ? Se tuer tout de suite ? J’ai peur. Attendre que la mort vienne ? J’ai peur encore davantage. Alors il faut vivre. Pourquoi ? Pour mourir ? Je ne pouvais sortir de ce cercle magique. Je prenais un livre, lisais ; j’oubliais pour une minute, et de nouveau la même question et la même horreur. Je me mettais au lit, je fermais les yeux, c’était encore pire. Dieu a fait cela, pourquoi ? On répond : N’interroge pas mais prie. Bon. J’ai prié, et je vais prier encore et encore, comme à Arzamass. Mais alors je priais tout simplement, comme un enfant ; maintenant la prière avait un sens : « Si Tu existes, révèle-Toi à moi. Pourquoi suis-je ? Oui suis-je ? » Je me prosternais ; je récitais toutes les prières que je savais, j’en composais et ajoutais : « Alors révèle-Toi, » et j’attendais la réponse. Mais la réponse ne venait pas, comme s’il n’y avait personne pouvant répondre. Et je restais seul avec moi-même. Alors je me donnai la réponse à la place de celui qui ne voulait pas répondre : « Pour vivre dans la vie future, » me répondis-je. « Alors pourquoi ce vague, cette torture ? Je ne puis croire à la vie future. J’y croyais quand je n’interrogeais pas de toute mon âme, mais maintenant je ne puis pas, je ne puis pas. Si tu existais, tu l’aurais dit à moi et aux autres hommes. Mais non, la seule chose qui existe de toi c’est le désespoir. Mais je ne le veux pas. » Je me suis révolté, je Lui ai demandé de se révéler à moi ; j’ai fait ce que font tous les fous, mais il ne s’est pas révélé. « Demandez et vous recevrez, » me rappelai-je, et je priai. Cette prière m’apporta non la consolation, mais le repos. Peut-être n’ai-je pas prié assez ? J’avais renoncé à Lui ; je ne croyais plus en Lui, cependant je priais. Mais Il ne se révéla point à moi. Je Lui adressai des reproches ; tout simplement je ne croyais pas en Lui.

Le lendemain, je fis mon possible pour terminer toutes mes affaires, afin de ne pas être obligé de passer la nuit à l’hôtel. Sans terminer tout, je repartis chez moi, dans la nuit. Je n’eus pas d’angoisse.

Après cette nuit passée à Moscou ma vie, qui commençait à changer depuis Arzamass, se modifia encore davantage. Je m’occupais encore moins des affaires ; je devenais apathique ; ma santé s’altérait. Ma femme exigeait que je me soignasse. Elle disait que mes raisonnements sur la foi et sur Dieu tenaient à ma maladie. Tandis que je savais que ma faiblesse et ma maladie venaient de ce que n’était pas résolue la question sur la foi et sur Dieu. Je m’efforçai de ne pas m’appesantir sur cette question, et je tâchai de vivre dans les conditions habituelles. J’allais à l’église tous les dimanches et jours de fêtes ; je communiais ; même je jeûnais, comme je le faisais depuis mon voyage à Penza, et je priais. Mais tout cela était machinal, je n’attendais rien de cela ; c’était comme si, au lieu de le déchirer, je faisais protester un billet à ordre malgré la certitude qu’il ne serait jamais payé. Je faisais tout cela machinalement. Je remplissais ma vie en m’occupant de mon domaine ; cela, à cause de la nécessité de la lutte, me répugnait, et je n’en avais pas le courage ; mais je lisais des revues, des journaux, des romans, je jouais aux cartes, et la seule manifestation de mon énergie c’était la chasse, par vieille habitude. Toute ma vie j’avais chassé.

Une fois, en hiver, un voisin, un chasseur, vint avec ses chiens pour chasser le loup. J’allai avec lui. Arrivés sur place, nous mîmes des raquettes et nous allâmes à l’endroit où étaient les loups. La chasse ne fut pas heureuse. Les loups avaient forcé la battue. Je l’entendis de loin, et suis allé dans la forêt en suivant la trace fraîche d’un lièvre. Cette trace me conduisit loin, sur une clairière. Là je l’aperçus ; mais tout d’un coup il fit un bond et disparut. Je retournai par la forêt. La neige était profonde, les raquettes s’y enfonçaient. La forêt devenait de plus en plus épaisse. Je commençais à me demander où j’étais. La neige avait tout changé ; et, tout d’un coup, je sentis que je m’étais perdu. Arriver à la maison, rejoindre les chasseurs… mais je n’entendais rien. J’étais exténué, tout en sueur. Si je m’arrête je puis geler. Avancer, les forces m’abandonnent. Je criai. Tout était silencieux. Personne ne répondit. Je retournai. Ce n’était pas encore là. Je regardai ; tout autour la forêt. On ne peut savoir où est l’Est, l’Ouest. De nouveau je retourne. Mes jambes sont fatiguées. J’ai peur. Je m’arrête, et toute l’horreur d’Arzamass et de Moscou me saisit, mais avec cent fois plus de force. Mon cœur bat, mes jambes flageolent. Mourir ici ? Je ne veux pas. Pourquoi la mort ? Qu’est-ce que la mort ? De nouveau je veux interroger, adresser des reproches à Dieu ; mais ici, tout d’un coup, je sentis que je n’osais pas, que je ne devais pas discuter avec lui, qu’il a dit ce qui est nécessaire et que moi seul suis coupable. Je me mis à implorer son pardon, et ressentis du dégoût pour moi-même. L’horreur ne dura pas longtemps. J’étais immobile. Je me suis ressaisi ; j’ai tourné d’un côté, et bientôt je me trouvai non loin de la lisière de la forêt.

J’atteignis la lisière et débouchai sur la route. Mes bras et mes jambes tremblaient toujours ; le cœur me battait, mais j’étais joyeux. Je retrouvai les chasseurs et, ensemble, nous retournâmes à la maison. J’étais gai. Je savais qu’il m’était arrivé quelque chose d’heureux que j’analyserais quand je me trouverais seul. Il en fut ainsi. Je restai seul dans mon cabinet et me mis à prier en demandant pardon et me rappelant mes péchés. Il me semblait qu’ils étaient peu nombreux. Mais je me les rappelai et ils me causèrent du dégoût.

Depuis, j’ai commencé à lire les saintes écritures. La Bible m’était incompréhensible, me scandalisait ; mais l’Évangile m’attendrissait. Je lisais surtout la vie des saints et cette lecture me consolait, en m’offrant des exemples qui me paraissaient de plus en plus imitables. À partir de ce moment, les affaires de ma propriété et de ma famille m’intéressèrent de moins en moins ; elles me répugnaient même. Tout me paraissait mal. Comment les choses devaient-elles être, je l’ignorais, mais ce qui était jusqu’alors ma vie cessait de l’être. Je m’en rendis compte quand, de nouveau, je voulus acheter une propriété. Non loin de nous on vendait dans de bonnes conditions une terre. J’allai la voir. Tout allait bien ; tout se présentait avantageusement ; ce qui, surtout, était avantageux, c’était que les paysans n’avaient de terre qu’en potagers ; j’en conclus que pour avoir le droit de faire paître leurs bêtes, ils devaient travailler dans les champs du propriétaire. C’était bien ainsi. J’avais apprécié cela tout de suite, par vieille habitude, et cela me plaisait. Mais en revenant à la maison je rencontrai une vieille femme qui me demanda le chemin. Je causai avec elle ; elle me raconta sa misère. J’arrivai à la maison. En commençant à exposer à ma femme combien avantageux était cet achat, j’eus honte. Je fus dégoûté de la propriété, et je dis que je ne pouvais l’acheter parce que notre avantage serait basé sur la misère et la souffrance des gens. Je dis cela, et, tout d’un coup, la vérité de ce que je disais m’éclaira. La vérité principale que les paysans, comme nous, désirent vivre, qu’ils sont des hommes, nos frères, les fils du Père, comme il est dit dans l’Évangile. Tout d’un coup ce fut comme si quelque chose qui m’oppressait, qui me serrait depuis longtemps, se détachait ; comme si quelque chose était né en moi.

Ma femme se fâcha, me fit des reproches. Je me sentais joyeux. C’était le commencement de ma folie. Mais ma folie complète ne se manifesta qu’un mois après cela.

Elle débuta ainsi. J’étais allé à l’église où j’avais entendu la messe très bien, et j’étais attendri. À un moment donné on m’apporta le pain de la communion ; ensuite on alla baiser la croix. On se pressait. À la sortie de l’église se trouvaient des mendiants. Tout d’un coup, il me parut clair que tout cela ne devait pas être, que cela n’était pas, qu’il n’y avait pas la mort ni la peur de la mort. Il n’y avait plus en moi le déchirement ancien, et je ne craignais plus un malheur. Ici la lumière m’éclaira tout à fait et je devins ce que je suis. S’il n’y avait rien de tout cela, alors, cela ne pourrait être en moi. Ici même, sur le parvis, je distribuai aux mendiants tout ce que j’avais sur moi, trente-six roubles, et je rentrai à la maison, à pied, en causant avec le peuple.

dimanche, octobre 15 2017

La Fourmi et la cigale

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Une fourmi rêvait de devenir reine des animaux.
Tout les jours,
toutes nuits,
elle ne pensait plus qu’a cela,
ça en devenait une obsession.

La Cigale, sa voisine
qui passait ses journées a chanter
ses nuits a danser,
voyait bien que la fourmi n’allait pas bien.
Elle qui d’habitude était si industrieuse,
se laissait aller.

Son jardin, d’habitude si bien entretenu
était envahit pas les mauvaises herbes.
Sa maison était,
quand a elle,
envahit par la poussière
çà et là traînaient des vêtements sales
la vaisselle s’amoncelait dans l’évier.

La Fourmi passait ses journée
à rêver de gloire,
à faire des plans de conquête du pouvoir.
Elle descendait le matin sur la place publique,
haranguant les autres animaux
pour qu’ils l’élisent reine des animaux
à la place de ce gros balourd de Lion
qui passait son temps à dormir.

Elle criait à qui voulait bien l’entendre
que sous sa gouvernance
tous aurait travail et prospérité,
citant en exemple ses pareilles
qui étaient restées a la fourmilière,
travaillant encore et encore,
sans relâche,
au bien être de leur colonie.

Mais, les autres animaux, n’avait que faire de ses discours.
Ils finirent par fuir la place publique,
lassés par l’oratrice.
Un matin,
la place resta déserta,
la fourmi s’y retrouva seule.

Elle attendit le matin suivant,
se disant que les autres animaux
finiraient bien par revenir,
mais rien ne se passa.
Et il en fut de même les jours suivants.

La Cigale, voyant cela, essaya de la raisonner.
De lui faire comprendre
que les autres animaux
n’étaient pas des fourmis,
qu’ils n’avait que faire de travailler
puisque tout leur étaient donné par Dame Nature.

Elle essaya de montrer à la fourmi
que tant que chacun respectait l’équilibre naturel,
tous pourraient vivre a leur gré
qu’ils n’avaient nul besoin de travailler.

La fourmi ne voulut rien entendre.
La cigale lui dit alors de conquérir
au moins sa fourmilière,
qu’une fois reine des fourmis,
elle pourrait peut-être conquérir
le royaume des animaux.

C’est ainsi que la Fourmi retourna vivre dans la fourmilière
qu’elle tenta en vain de conquérir le pouvoir.
Jamais elle n’y parvint
les fourmis n’avaient que faire d’un bavarde.

Elle finit pas mourir seule,
abandonnée de tous,
se disant qu’elle aurait du naître chez les hommes,
eux au moins l’auraient écoutée.




mercredi, octobre 11 2017

tout un monde

il y a ceux qui papotent
il y a ceux qui bougeottent
il y a les gueulard,
   les crieurs,
     les cracheurs de vérité

il y a les oiseaux de nuit
   les oiseaux de jour
   les amis d'un jour
   les ennemis d'un soir

il y a les enfants
   les gourmands
     les déments
     les plaisantins
    les p'tit malins

il y a les hurluberlu
   qui croient ce qu'ils ont vu
il y a les croyants
   qui ne croient que ce qu'ils voient

il y a les zozos
   qui font le beau
il y a les bobo
   qui se croient beau

il y a les philosophes
   d'une heure
      d'une nuit d'ivresse
         d'un jour de liesse 
            d'un mois de jeune
               d'une année sabbatique

il y a ceux là qui crient la nuit
   ceux ci qui meurt le soir
   seul sur leur trottoir
devant ceux qui passe
  sans rien voir

il y a la vie
  si courte
    si longue.

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La complainte de Mi

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Sur l’île d'Océalys est organisé tout les ans un grand concours de troubadours. Le meilleurs d'entre eux se verra offrir la protection du roi Arl pendant une année.

Peyre, un noble issu de l’île des vertes vallées, rêve de participer au concours, ce qui n'est pas du tout du goût de son père, Pelras, le chef de la ligue des mercenaires, une confrérie de nobles défendant un retour aux valeurs guerrières anciennes.
Le jeune homme décide de fuir le destin tout tracé par son père avec son amie d'enfance Zinèle.

Pendant ce temps, se trame sur Océalys des événements étranges ;
une secte religieuse annonce la venue d'un Élu qui va changer le monde,
un mouvement de révolte parmi des peuples anciens du royaume apparaît autour d'un archer qui sème la terreur,
le propre frère du roi : Jam l'insurgé, complote pour prendre le pouvoir.


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