Cyberpoète

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samedi, septembre 20 2014

Marie de CLÈVES - En la forest de Longue Attente

Marie de Clèves (1426-1487) fut la troisième femme de Charles d'Orléans le poète et mère du roi Louis XII surnommé "le père du peuple" et dont le règne fut celui d'un roi modéré a l'opposé des monarque absolue qui suivirent.

Elle fit transcrire les ballades et rondeaux de son époux et de quelques uns de ses amis dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de Carpentras. Elle a laissée quelques rondeau.


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En la forest de Longue Attente
Entrée suis en une sente
Dont oster je ne puis mon cueur,
Pour quoy je vis en grant langueur,
Par Fortune qui me tourmente.

Souvent Espoir chacun contente,
Excepté moy, povre dolente,
Qui nuit et jour suis en douleur
En la forest de Longue Attente.

Ay je dont tort, se je garmente*
Plus que nulle qui soit vivante ?
Par Dieu, nannil, veu mon malheur,
Car ainsi m'aid mon Createur
Qu'il n'est peine que je ne sente
En la forest de Longue Attente.

lundi, septembre 15 2014

Alphonse de Lamartine - Adieu

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Oui, j’ai quitté ce port tranquille,
Ce port si longtemps appelé,
Où loin des ennuis de la ville,
Dans un loisir doux et facile,
Sans bruit mes jours auraient coulé.
J’ai quitté l’obscure vallée,
Le toit champêtre d’un ami ;
Loin des bocages de Bissy,
Ma muse, à regret exilée,
S’éloigne triste et désolée
Du séjour qu’elle avait choisi.
Nous n’irons plus dans les prairies,
Au premier rayon du matin,
Egarer, d’un pas incertain,
Nos poétiques rêveries.
Nous ne verrons plus le soleil,
Du haut des cimes d’Italie
Précipitant son char vermeil,
Semblable au père de la vie,
Rendre à la nature assoupie
Le premier éclat du réveil.
Nous ne goûterons plus votre ombre,
Vieux pins, l’honneur de ces forêts,
Vous n’entendrez plus nos secrets ;
Sous cette grotte humide et sombre
Nous ne chercherons plus le frais,
Et le soir, au temple rustique,
Quand la cloche mélancolique
Appellera tout le hameau,
Nous n’irons plus, à la prière,
Nous courber sur la simple pierre
Qui couvre un rustique tombeau.
Adieu, vallons; adieu, bocages ;
Lac azuré, rochers sauvages,
Bois touffus, tranquille séjour,
Séjour des heureux et des sages,
Je vous ai quittés sans retour.

Déjà ma barque fugitive
Au souffle des zéphyrs trompeurs,
S’éloigne à regret de la rive
Que n’offraient des dieux protecteurs.
J’affronte de nouveaux orages ;
Sans doute à de nouveaux naufrages
Mon frêle esquif est dévoué ,
Et pourtant à la fleur de l’âge,
Sur quels écueils, sur quels rivages
N’ai-je déjà pas échoué ?
Mais d’une plainte téméraire
Pourquoi fatiguer le destin ?
A peine au milieu du chemin,
Faut-il regarder en arrière ?
Mes lèvres à peine ont. goûté
Le calice amer de la vie,
Loin de moi je l’ai rejeté ;
Mais l’arrêt cruel est porté,
Il faut boire jusqu’à la lie !
Lorsque mes pas auront franchi
Les deux tiers de notre carrière,
Sous le poids d’une vie entière
Quand mes cheveux auront blanchi,
Je reviendrai du vieux Bissy
Visiter le toit solitaire
Où le ciel me garde un ami.
Dans quelque retraite profonde,
Sous les arbres par lui plantés,
Nous verrons couler comme l’onde
La fin de nos jours agités.
Là, sans crainte et sans espérance,
Sur notre orageuse existence,
Ramenés par le souvenir,
Jetant nos regards en arrière,
Nous mesurerons la carrière,
Qu’il aura fallu parcourir.

Tel un pilote octogénaire,
Du haut d’un rocher solitaire,
Le soir, tranquillement assis,
Laisse au loin égarer sa vue
Et contemple encor l’étendue
Des mers qu’il sillonna jadis.

dimanche, septembre 14 2014

Pablo Neruda - le poete

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Avant je circulais dans la vie, un amour
douloureux m’entourait: avant je retenais
une petite page de quartz
en clouant les yeux sur la vie.
J’achetais un peu de bonté, je fréquentais
le marché de la jalousie, je respirais
les eaux les plus sourdes de l’envie,l’inhumaine
hostilité des masques et des êtres.
Le monde où je vivais était marécage marin:
le fleur brusquement, le lis tout à coup
me dévorait dans son frisson d’écume,
et là où je posais le pied mon coeur glissait
vers les dents de l’abîme.
Ainsi naquit ma poésie, à peine
arrachée aux orties, empoignée sur
la solitude comme un châtiment,
ou qui dans le jardin de l’impudeur en éloignait
sa fleur la plus secrète au point de l’enterrer.
Isolé donc comme l’eau noire
qui vit dans ses couloirs profonds,
de main en main, je coulais vers l’esseulement
de chacun, vers la haine quotidienne.
je sus qu’ils vivaient ainsi, en cachant
la moitié des être, comme des poissons
de l’océan le plus étrange, et j’aperçus
la mort dans les boueuses immensités.
La mort qui ouvrait portes et chemins.
La Mort qui se faufilait dans les murs.

mercredi, septembre 10 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch V

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Ainsi s’écoulèrent un mois, deux mois. Avant le nouvel an, son beau—frère vint les voir et resta quelques jours chez eux. Lorsqu’il arriva, Ivan Ilitch se trouvait en ce moment au tribunal, et Prascovie Fedorovna était à faire des courses. En rentrant, Ivan Ilitch trouva son beau-frère, un homme fort et sanguin, occupé à défaire sa malle lui-même. En entendant les pas d’Ivan Ilitch, il releva la tête et, sans mot dire, le regarda une seconde. Il ouvrit la bouche puis retint un cri. Ivan Ilitch comprit.

— Je suis changé ? dit-il.

— Oui… un peu…

Ivan Ilitch eut beau s’efforcer de ramener la conversation sur sa santé, le beau-frère s’arrangea pour éluder ce sujet.

Prascovie Fedorovna rentra, et le beau-frère alla la rejoindre. Ivan Ilitch ferma sa porte à clé et se mit à se regarder dans le miroir, d’abord de face, ensuite de profil. Il prit un portrait de lui, où il était représenté avec sa femme, et le compara avec l’image que lui reflétait son miroir. Le changement était immense. Il releva sa manche de chemise jusqu’au coude, examina son bras, rabaissa sa manche, s’assit sur le divan, et devint plus sombre que la nuit : « Non, non !… Pas ça !… » se disait-il. Il se leva vivement, s’approcha de sa table, prit un dossier et essaya de le lire, mais ne put continuer. Il ouvrit la porte et se dirigea vers le salon. La porte du second salon était fermée. Il s’en approcha sur la pointe des pieds et tendit l’oreille.

— Non, tu exagères ! disait Prascovie Fedorovna.

— Comment, j’exagère ! Tu ne vois donc pas que c’est un homme mort ! Regarde ses yeux, comme ils sont ternes. Mais qu’est-ce qu’il a ?

— Personne ne le sait. Nikolaiev (un nouveau médecin) a dit quelque chose que je ne comprends pas. Leshetitzky (c’était le célèbre docteur) dit le contraire…

— Ivan Ilitch s’éloigna, rentra chez lui, se coucha et se répéta : « Le rein… le rein flottant… »

Il se rappela tout ce que lui avaient dit les médecins, sur la manière dont il s’était détaché, dont il flottait. Par un effort de son imagination, il voulait le saisir, l’arrêter, le fixer. Il y aurait si peu à faire, lui semblait-il.

« Non, je retournerai chez Piotr Ivanovitch >> (c’était cet ami dont l’ami était médecin).

Il sonna, ordonna d’atteler et s’apprêta à sortir.

— Où vas-tu, Jean ? demanda sa femme avec une expression de tristesse et de bonté inaccoutumée. Cette bonté passagère l’irrita. Il la regarda d’un air morne.

— J’ai besoin de voir Piotr Ivanovitch.

Il alla donc chez l’ami dont l’ami était médecin. Ils se rendirent ensemble chez le docteur. Ils le trouvèrent, et Ivan Ilitch s’entretint longuement avec lui.

Après avoir examiné au point de vue anatomique et physiologique ce que lui avait dit le docteur il finit par comprendre. Il y avait une toute petite chose dans l’intestin aveugle, un rien. Cela pouvait très bien s’arranger. Si l’on renforçait l’énergie d’un organe en diminuant l’activité de l’autre, la nutrition deviendrait normale et l’équilibre se rétablirait.

Il fut un peu en retard pour le dîner. Il mangea, causa gaîment, mais il ne pouvait se résoudre à se retirer dans son cabinet de travail. A la fin il s’y décida, et aussitôt se mit à la besogne. Il lisait des dossiers, travaillait, mais l’idée qu’il avait une affaire urgente, importante, personnelle, dont il s’occuperait ensuite, ne le quittait pas. Quand il eut terminé, il se rappela que cette affaire personnelle était l’état de son intestin. Mais, prenant sur soi, il se rendit au salon, pour le thé. Il y avait du monde. On causait, on jouait du piano, on chantait ; le prétendant de sa fille était là. Comme le remarqua Prascovie Fedorovna, Ivan Ilitch passa la soirée plus joyeusement que d’habitude ; cependant pas un instant il n’oubliait qu’il avait à se préoccuper sérieusement de son intestin. A onze heures, il prit congé de ses hôtes et se retira dans sa chambre. Depuis qu’il était malade, il dormait seul, dans une petite pièce contiguë à son cabinet. Il se déshabilla et prit un roman de Zola ; mais au lieu de lire il se mit à songer. Dans son imagination, il se représentait la guérison si ardemment désirée de son intestin… « Assimilation, sécrétion, fonctionnement régulier, oui, tout est là, se disait-il. Il n’y a qu’à aider la nature. » Il se rappela qu’il avait une potion à prendre. Il se leva et prit son remède, puis il se coucha sur le dos, observant l’effet du remède, et le soulagement qu’il amenait par degrés. « Il n’y a qu’à suivre le traitement avec régularité et à éviter toute influence nuisible. Je me sens déjà mieux… beaucoup mieux. »

— Il toucha son côté et n’éprouva aucune douleur. « Tiens, je ne le sens plus. Je me trouve vraiment mieux ».

Il éteignit la bougie et se coucha sur le côté. « L’intestin va mieux, l’assimilation se fait. » Tout à coup il éprouva la douleur connue, sourde, lancinante, persistante, et, dans la bouche, le même dégoût. Le cœur lui manqua ; un vertige le prit : « Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria-t-il. Encore ! Encore !… Cela ne me quittera donc jamais ! »

Subitement, ses pensées prirent une autre orientation : « l’intestin, le rein… se dit-il. Il ne s’agit là ni de rein ni d’intestin ! Il s’agit de la vie et de la… mort… Oui, la vie était, mais elle s’en va ; elle s’en va et je ne puis la retenir. Oui. Pourquoi se faire des illusions ? N’est-ce pas clair pour tout le monde, sauf pour moi, que je me meurs et que ce n’est plus maintenant qu’une question de semaines, de jours… tout à l’heure peut-être. Les ténèbres ont remplacé la lumière. J’étais ici, et maintenant, je m’en vais ! Où ? » Son corps se glaça. Sa respiration s’arrêta. Il n’entendait que les battements de son cœur. « Moi je ne serai plus, mais qu’arrivera-t-il ? Rien ne sera. Où serai-je quand je ne serai plus là ? Serait-ce la mort ? Non, je ne veux pas ! » Il bondit, voulut allumer la bougie, chercha les allumettes d’une main tremblante, fit tomber par terre le bougeoir, et, de nouveau, se rejeta sur ses oreillers. « Pourquoi ? A quoi bon ? » se disait-il les yeux grands ouverts dans l’obscurité. « La mort. Oui, la mort. Et eux tous n’en savent rien ; ils ne veulent pas le savoir, et ne me plaignent pas, ils jouent ! (A travers la porte il entendait un bruit lointain de voix et de ritournelles). Cela leur est bien égal. Pourtant eux aussi mourront. Les imbéciles ! D’abord mon tour, après le leur. Et ils rient, ces brutes ! » La colère l’étouffait. Il souffrait le martyre. « Ce n’est pas possible que tout le monde soit condamné aux mêmes horreurs ! » Il se leva encore une fois. « Il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut se calmer, remonter au commencement. » Il se mit à songer. « Oui, le début de ma maladie. Je me suis donné un coup au côté sans rien éprouver d’extraordinaire seulement une petite douleur sourde. Puis cela s’est aggravé ; puis le médecin, la mélancolie, l’angoisse, de nouveau le médecin ; et je m’approchais de plus en plus de l’abîme. Les forces diminuent. Plus près, plus près. Et me voila épuisé. Mes yeux sont devenus ternes. C’est la Mort et moi je ne pense qu’à mon intestin. Je ne pense qu’à guérir mon intestin et c’est la Mort ! Mais, est-ce la Mort ? » Il fut repris de terreur. Tout haletant il se baissa, chercha les allumettes, heurta la table de nuit, se fit mal, et, dans un mouvement de colère, la poussa fortement et la renversa. Epouvanté, sans souffle, il se jeta sur le dos, attendant la fin.

En ce moment, les visiteurs se retiraient. Prascovie Fedorovna qui les reconduisait ayant entendu le bruit de la chute entra.

— Qu’as-tu ?

— Rien. J’ai renversé, sans le vouloir…

Elle sortit et revint avec une bougie. Il était couché et soufflait comme un homme qui a fait une verste en courant ; il la regardait d’un œil fixe.

— Qu’as-tu, Jean ?

— Rien… J’ai… lais… se… tom… ber…

« A quoi bon parler, elle ne comprendra pas », se dit-il.

Elle ne comprit pas, en effet. Elle releva la table, alluma une bougie, et s’en alla précipitamment. Lorsqu’elle revint, il était dans la même position, les yeux fixés au plafond.

— Qu’as-tu ? Te sens-tu plus mal ?

— Oui.

Elle secoua la tête et s’assit un instant.

— Sais-tu, Jean, ne faudrait-il pas faire appeler Leschetitzky ?

C’est·à-dire qu’elle voulait faire venir un médecin célèbre, sans regarder à la dépense.

Il sourit amèrement et répondit :

— Non.

Elle demeura un moment encore, s’approcha et lui mit un baiser sur le front.

A ce moment, il la haïssait de toutes les forces de son être. Il dut faire un effort pour ne la pas repousser.

— Bonsoir ! Tu vas dormir un peu.

— Oui.

mardi, septembre 9 2014

Raymond Queneau - Un Poème

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Bien placés bien choisis
quelques mots font une poésie
les mots il suffit qu’on les aime
pour écrire un poème
on ne sait pas toujours ce qu’on dit
lorsque naît la poésie
faut ensuite rechercher le thème
pour intituler le poème
mais d’autres fois on pleure on rit
en écrivant la poésie
ça a toujours kékchose d’extrème
un poème

lundi, septembre 8 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch IV

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Tout le monde se portait bien. On ne pouvait attacher d’importance à ce goût bizarre, dans la bouche, dont se plaignait parfois Ivan Ilitch et à cette sensation de gêne qu’il éprouvait dans le côté gauche du ventre.

Mais peu a peu cette sensation de gêne, sans devenir une douleur, prit le caractère d’une lourdeur constante dans le coté, et l’humeur d’Ivan Ilitch s’en ressentit. Sa mauvaise humeur, qui ne fit que croître, ne tarda pas à gâter la vie agréable, facile, insouciante, qu’était devenue celle de la famille Golovine. Les querelles devinrent de plus en plus fréquentes. C’est à peine si l’on parvint a sauver les apparences. Les scènes se multipliaient. De nouveau il ne resta plus que les petits îlots, et encore peu nombreux, où le mari et la femme pouvaient passer quelques moments tranquilles.

Prascovie Fedorovna disait, non sans raison maintenant, que son mari avait un caractère pénible. Avec sa manie de tout exagérer, elle prétendait qu’il avait toujours eu ce caractère, et qu’il avait fallu sa bonté d’âme à elle pour le supporter vingt ans. Il est vrai que, maintenant, dans leurs querelles, c’était toujours lui qui commençait. Régulièrement, il se mettait à grogner au moment de se mettre à table, ou bien, au commencement du dîner, pendant le potage. Tantôt c’était pour une assiette ébréchée, tantôt pour un plat qui ne lui plaisait pas, tantôt parce que son fils avait mis ses coudes sur la table, ou à cause de la coiffure de sa fille. Et toujours c’était la faute de Prascovie Fedorovna. Les premiers temps, elle lui tint tête et lui répondit avec violence, mais à deux reprises, au commencement des repas, il s’emporta si furieusement qu’elle comprit que c’était dû à un état maladif, alors elle décida de ne plus lui répondre et se contenta de presser le dîner. Elle s’en fit un immense mérite. Comme elle avait décidé que son mari avait un caractère affreux et qu’il l’avait rendue extrêmement malheureuse, elle s’apitoya sur elle-même. Et plus elle se trouvait à plaindre, plus elle détestait son mari. Elle eut bien souhaité sa mort, mais alors les appointements auraient manqué, Et cela l’irritait davantage contre lui. Elle se jugeait très malheureuse, d’autant plus que la mort même ne pouvait la délivrer, et elle s’irritait sans en rien laisser voir. Mais cette irritation muette augmentait la colère de son mari. Après une scène ou Ivan Ilitch s’était montré particulièrement injuste, ce qu’il reconnut lui-même, mais en mettant son irritabilité excessive sur le compte de la maladie, elle déclara que puisqu’il était malade, il devait se soigner, et elle exigea de lui qu’il allât consulter un médecin célèbre. C’est ce qu’il fit. Tout se passa comme il s’y attendait, et comme cela se passe toujours. Attente prolongée, mine importante du docteur, cette même mine que lui, magistrat, savait si bien prendre, auscultation, questions habituelles, réponses prévues et complètement inutiles, et cet air d’importance qui semble dire : Vous autres, clients, vous n’avez qu’à vous fier à nous ; nous allons arranger tout cela ; chez nous tout est connu d’avance, c’est toujours la même chose avec tous, quel que soit le tempérament.

C’était tout à fait comme au tribunal. Les airs qu’il prenait, lui, vis-à-vis des accusés, le célèbre médecin les prenait vis-à-vis de lui.

Le médecin lui dit :

— Telle et telle chose me font supposer cela et cela, mais si un examen plus approfondi ne justifiait pas ce diagnostic, il faudrait admettre que vous avez cela et cela. Et si l’on supposait cela et cela, alors… Et ainsi de suite.

Pour Ivan Ilitch une seule chose était importante : son cas était-il grave ou non ? Mais le médecin négligea cette question. A son avis, comme médecin, c’était là une préoccupation oiseuse qui ne méritait aucune attention ; il s’agissait seulement de décider à laquelle des hypothèses s’arrêter : rein flottant, catarrhe chronique, lésion du gros intestin.

La question de la vie d’Ivan Ilitch n’existait point ; il fallait décider seulement entre le rein flottant et le gros intestin. Dans cette discussion, engagée en présence d’Ivan Ilitch, la question fut tranchée de la façon la plus brillante par le docteur qui se prononça pour l’intestin, toutefois sous cette réserve que l’analyse de l’urine pouvait infirmer ce diagnostic, et qu’alors, dans ce cas, il faudrait un nouvel examen. Tout cela était exactement ce qu’Ivan Ilitch avait fait lui-même des milliers de fois avec les accusés, et d’une manière aussi brillante. Non moins habilement le médecin débita son résumé, en jetant même, par-dessus ses lunettes, un regard de joyeux triomphe sur le prévenu. Du résumé du docteur, Ivan Ilitch conclut que cela allait mal, qu’il importait peu au docteur, et peut-être à tout le monde qu’il en fût ainsi, mais que pour lui ça allait mal.

Cette conclusion frappa douloureusement Ivan Ilitch et éveilla en lui un sentiment infini de pitié pour lui-même et une haine profonde contre ces médecins si indifférents a une chose si importante. Mais il se leva en silence, mit l’argent sur la table et dit en soupirant :

— Nous autres, malades, probablement nous vous posons souvent des questions déplacées ; mais, en général, mon état est-il dangereux ou non ?

Le médecin lui lança un regard sévère par dessus ses lunettes. Ce regard semblait dire : Accusé, si vous sortez de la question, je serai obligé de vous faire emmener hors de la salle d’audience.

— Je vous ai déjà dit ce que je jugeais nécessaire et convenable de vous dire,… répondit le médecin. Un nouvel examen complétera le diagnostic. Et il le salua.

Ivan Ilitch sortit à pas lents, remonta tristement dans son traîneau et rentra chez lui. Pendant le trajet, il repassa dans sa tête les paroles du docteur, tâchant de débrouiller tout ce fatras pédantesque et de le traduire en un langage simple pour y trouver la réponse à cette question : Suis-je atteint gravement, très gravement, ou n’est-ce encore rien ?

De tout ce qui s’était passé, il conclut que le danger était grave. Et tout, dans la rue, lui parut triste : les cochers étaient tristes, tristes également les passants, les maisons, les magasins. La douleur sourde qu’il ressentait ne lui laissait pas une minute de répit et donnait une signification plus grave aux phrases ambiguës du médecin.

Ivan Ilitch, avec une sensation pénible et nouvelle, se mit à observer son mal. Arrivé chez lui, il raconta tout à sa femme. Elle l’écouta patiemment, mais au milieu de son récit, sa fille entra, le chapeau sur la tête, prête à sortir. Elle s’assit à contrecœur pour entendre le récit de son père, mais ni la mère ni la fille ne purent écouter jusqu’au bout.

— Eh bien ! je suis très contente, dit la femme. J’espère maintenant que tu vas te soigner et suivre ponctuellement les prescriptions du médecin. Donne-moi l’ordonnance ; j’enverrai Guérassim à la pharmacie. Et elle alla faire sa toilette.

Ivan Ilitch s’était essoufflé à parler pendant tout le temps que sa femme était restée là.

Aussitôt qu’elle fut sortie, il poussa un profond soupir en se disant :

— Elle a peut-être raison. Ce ne sera peut-être rien…

Il prit régulièrement les médicaments, et suivi les prescriptions nouvelles données après l’analyse de l’urine. Mais, à la suite de cette analyse et des modifications qu’elle entraîna dans le traitement il y eut confusion.

On ne pouvait pas voir le médecin, dont les instructions avaient été mal comprises ; peut-être aussi, soit oubli, soit négligence, n’avait-il pas indiqué clairement ce qu’il fallait faire ; peut-être avait-il caché quelque chose.

En tout cas, Ivan Ilitch suivit ponctuellement son traitement, et il y trouva une grande consolation. Son principal souci, depuis qu’il avait consulté le médecin, était de suivre scrupuleusement ses prescriptions tant hygiéniques que curatives, et d’observer attentivement sa maladie et toutes les fonctions de son organisme. Les questions de santé et de maladie devinrent les seules qui l’intéressassent. Lorsqu’on parlait devant lui de personnes malades, mortes, convalescentes, surtout lorsqu’on citait des cas qui ressemblaient au sien, il écoutait tranquillement en apparence, en s’efforçant de cacher son émotion, et comparait tout ce qu’on lui disait avec son mal à lui.

Ce mal ne diminuait pas, mais Ivan Ilitch s’appliquait à s’imaginer qu’il allait mieux. Lorsque rien ne le troublait, il pouvait se faire illusion. Mais à la moindre dispute avec sa femme, au moindre ennui dans son service, à une mauvaise partie de cartes, le mal se faisait sentir. Auparavant, chaque fois que survenait une de ces petites misères, il s’en consolait en se disant que les choses s’arrangeraient, que les obstacles finiraient par céder, qu’il réussirait à la première occasion, mais maintenant le moindre accroc le décourageait et le désespérait. Il se disait : « Voila, je commençais à aller mieux, les remèdes commençaient à agir, lorsque ce maudit malheur, ou ce désagrément… » Et il s’emportait contre les choses ou les gens qui le tracassaient ainsi, et il sentait que cette colère le tuait, mais il ne pouvait se maîtriser. Il aurait dû voir clairement que cette irritation contre les choses et les gens ne faisait qu’accroître son mal, que le mieux était de ne pas faire attention à ces ennuis, mais il faisait juste le contraire. Il se disait qu’il avait besoin de calme, mais il cherchait toutes les occasions d’irritation, et dès qu’il en avait trouvé une, il s’enflammait. Ce qui aggravait encore son état, c’était la lecture des livres de médecine, et ses visites chez les médecins. Son mal suivait un cours si régulier qu’il lui était facile de se faire illusion en comparant un jour avec le précédent, tant la différence était petite. Mais lorsqu’il consultait les médecins, il lui semblait que tout allait plus mal et que les progrès de la maladie étaient très rapides. Malgré cela, il continuait à les consulter.

Dans le courant du même mois, il alla voir une autre célébrité médicale, Cette seconde célébrité s’exprima presque de la même façon que la première, mais en posant ses questions autrement. Cette nouvelle consultation ne fit qu’augmenter les doutes et la crainte d’Ivan Ilitch. Un ami d’un de ses amis, un très bon médecin, diagnostiqua une tout autre maladie, et, tout en promettant la guérison, il embrouilla tellement Ivan Ilitch par ses questions et ses hypothèses, que celui-ci n’en fut que plus anxieux. Un homéopathe trouva encore un nouveau nom à sa maladie et lui ordonna quelque chose qu’il avala consciencieusement, pendant une semaine, à l’insu de tous. Mais au bout de huit jours, ne se trouvant pas mieux, il perdit toute confiance dans ce traitement ainsi que dans les précédents, et il devint encore plus triste.

Un jour, une dame de leurs amies lui raconta une guérison miraculeuse obtenue par les icones. Ivan Ilitch se surprit à l’écouter avec attention et à analyser la possibilité d’un tel fait. Il en fut effrayé :

« Est-il possible que j’aie tellement baissé, pensa-t-il. Ce n’est rien, bêtise que tout cela. Il ne faut pas être aussi pessimiste. Je vais m’en tenir à un seul médecin et suivre rigoureusement son traitement. C’est chose décidée. Je n’y penserai plus, et jusqu’à l’été je suivrai le même traitement. Après nous verrons. Mais maintenant plus d’indécision. »

C’était facile à dire mais difficile à faire. Sa douleur au côté était de plus en plus vive et persistante ; le goût désagréable qu’il sentait dans sa bouche s’accentuait davantage, son haleine devenait fétide et son appétit diminuait en même temps que ses forces. On ne pouvait s’y tromper. Il se passait en lui quelque chose d’inattendu et de mystérieux, quelque chose qu’il n’avait jamais éprouvé jusqu’à présent. Lui seul en avait conscience, et tous ceux qui l’entouraient ne le comprenaient pas ou ne voulaient pas le comprendre, et continuaient à penser que tout allait bien. C’était là ce qui le faisait le plus souffrir. Les siens, surtout sa femme et sa fille, qui étaient en pleine saison mondaine, ne remarquaient rien, et se montraient contrariées de sa mauvaise humeur et de ses exigences comme s’il y avait eu là quelque malignité de sa part. Malgré leurs efforts pour dissimuler, il voyait bien qu’il leur était à charge, que sa femme avait son opinion toute faite sur sa maladie et qu’elle n’en démordrait pas, quoiqu’il pût faire ou dire. Cette opinion, voici comment elle s’exprimait :

— Vous savez, disait—elle à ses amis, Ivan Ilitch ne peut pas, comme le ferait tout homme raisonnable, suivre aucun traitement avec ponctualité. Aujourd’hui, il prend ses remèdes, mange ce qu’on lui a prescrit, se couche de bonne heure, mais demain, si je n’y veille pas, il oubliera ses gouttes, mangera de l’esturgeon (qui lui est défendu) et s’attardera à la table de jeu.

— Mais voyons, quand cela m’est—il arrivé ? répliquait avec humeur Ivan Ilitch. Une fois seulement chez Piotr Ivanovitch.

— Et hier, avec Schebek.

— Ma douleur m’empêchait de dormir.

— Oh ! il y a toujours une excuse… Seulement tu ne guériras jamais et tu ne feras que nous tourmenter.

Prascovie Fedorovna était convaincue, et elle le disait à tout venant et à Ivan Ilitch lui-même, que cette maladie n’était qu’un nouveau moyen choisi par son mari pour lui gâter l’existence. Ivan Ilitch sentait la sincérité de cette conviction, et il ne s’en portait pas mieux.

Au tribunal il lui semblait aussi que la façon d’être à son égard avait changé ; tantôt on le considérait comme un homme dont la place sera bientôt vacante, tantôt on le raillait de son hypocondrie, comme si cette chose épouvantable, inattendue, qui lui rongeait les entrailles et l’entraînait irrésistiblement, n’était qu’un agréable sujet de raillerie. C’était surtout Schwartz avec sa gaieté, son exubérance, ses manières d’homme comme il faut, qui lui rappelaient ce qu’il était lui-même dix années auparavant, qui l’irritait particulièrement.

Des amis se réunissent pour une partie de cartes. On s’assoit, on donne les cartes. Les carreaux sont dans la même main, il y en a sept. Son partenaire annonce sans atout et soutient deux carreaux. Que faut-il de plus pour se sentir d’humeur joyeuse ?… Schelem !… Mais soudain, Ivan Ilitch est repris par sa douleur, par ce goût dans la bouche, et il lui paraît bien puéril de se réjouir de ce schelem. Il regarde Mikhail Milthailovitch son partenaire, il le voit qui frappe la table de sa main d’homme sanguin et lui abandonne d’un air d’amabilité et de condescendance le plaisir de prendre les levées ; il pousse même les cartes vers Ivan Ilitch, afin qu’il ait le plaisir de les prendre sans se fatiguer.

« Me croit-il trop faible pour étendre la main ? » se demande Ivan Ilitch. Et il couvre les atouts, en garde un de trop, et ils manquent le schelem de trois levées. Le plus terrible, c’est qu’il s’aperçoit du mécontentement de Mikhaïl Mikhailovitch, tandis que lui demeure indifférent.

N’est-ce point mauvais signe que cette indifférence ?

Tous remarquent qu’il souffre et lui disent :

— Nous pouvons interrompre la partie, si vous êtes fatigué. Reposez—vous donc.

Se reposer ! Mais il n’est point fatigué ; il finira le rob. Tout le monde est morne et silencieux.

Ivan Ilitch comprend très bien que c’est lui qui est cause de cette gêne, et qu’il ne peut pas la dissiper. On soupe. On se sépare. Ivan Ilitch, resté seul, se persuade de plus en plus que sa vie est empoisonnée, qu’il l’empoisonne lui-même et empoisonne celle des autres, et que ce poison, loin de s’affaib1ir, gagne de plus en plus tout son être.

Avec cette pensée, sa douleur physique, sa frayeur, il fallait se coucher, pour passer la plupart du temps une nuit blanche, a cause de son mal. Le lendemain matin, il fallait se lever de nouveau, s’habiller, aller au tribunal, parler, écrire, ou bien rester à la maison à compter une par une vingt-quatre heures, dont chacune était pour lui un long tourment. Il fallait vivre ainsi, au bord

d’un abîme, seul, sans avoir près de soi un être capable de vous comprendre, de vous soulager.

samedi, septembre 6 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch III

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Ivan Ilitch vécut ainsi durant dix-sept années de mariage. Il était déjà l’un des plus anciens procureurs, et avait refusé plusieurs fois son changement pour attendre un poste plus important, lorsque, tout à coup, survint un incident désagréable qui faillit troubler tout à fait son repos. Il espérait être nommé président du tribunal dans une ville universitaire, lorsque Hoppé, on ne sait comment, lui fut préféré. Ivan Ilitch s’en irrita et fit des reproches à son heureux rival. Il se brouilla avec ses chefs qui lui gardèrent rancune, si bien qu’à la promotion suivante il ne fut pas nommé.

C’était en 1880. Ce fut l’année la plus pénible de la vie d’Ivan Ilitch. Cette année, il s’aperçut, d’une part, que ses appointements ne suffisaient plus à leur vie ; d’autre part, que tout le monde l’oubliait, et que ce qu’il considérait comme une injustice criante semblait aux autres la chose la plus naturelle. Son père même ne se croyait pas obligé de lui venir en aide. Il se sentit abandonné de tous ceux qui semblaient croire qu’une situation de trois mille cinq cents roubles d’appointements était normale et même brillante. Au contraire, en pensant à toutes les injustices dont il était victime, aux scènes éternelles avec sa femme, aux dettes qu’entraînait une vie trop large, il trouvait, lui, que sa situation était loin d’être normale.

Pour faire des économies, l’été il prit un congé, et alla vivre avec sa famille à la campagne, chez le frère de sa femme.

Là, dans l’oisiveté, Ivan Ilitch, pour la première fois, ressentit non seulement de l’ennui, mais une angoisse intolérable ; il décida qu’on ne pouvait continuer à vivre de la sorte et que des mesures énergiques s’imposaient.

Après une nuit d’insomnie, qu’il passa à se promener sur la terrasse, il résolut de se rendre à Pétersbourg, de faire des démarches et, pour punir ceux qui n’avaient pas su l’apprécier, de passer dans un autre ministère.

Le jour suivant, malgré les objections de sa femme et de son beau-frère, il partit pour Pétersbourg.

En partant il avait seulement l’intention d’obtenir une place de cinq mille roubles. Les fonctions qu’il aurait à remplir au ministère lui importaient peu. Il ne voulait qu’une place, une place de cinq mille roubles, soit dans les bureaux, soit dans les banques, soit dans les chemins de fer, soit dans les institutions de l’impératrice Marie, soit dans les douanes, pourvu qu’il touchât les cinq mille roubles et qu’il quittât un ministère ou on n’avait pas su l’apprécier.

Le voyage d’Ivan Ilitch fut couronné d’un succès étonnant et inattendu. À Koursk, un de ses amis, F. S. Iline, monta dans le compartiment de première classe qu’il occupait et lui communiqua un télégramme que venait de recevoir le gouverneur de Koursk. On lui annonçait qu’un grand remaniement allait avoir lieu d’ici quelques jours dans le ministère : Ivan Sémionovitch serait nommé à la place de Piotr Ivanovitch.

Outre l’influence que ce changement pouvait avoir pour la Russie, il avait une importance particulière pour Ivan Ilitch. En effet, un nouveau personnage, Piotr Ivanovitch, arrivait au pouvoir, et il protégerait sûrement son ami Zakhar Ivanovitch dont Ivan Ilitch était également l’ami.

La nouvelle lui fut confirmée à Moscou. Arrivé à Pétersbourg, Ivan Ilitch se rendit chez Zakhar Ivanovitch qui lui promit une nomination dans le même ministère.

Une semaine plus tard, il télégraphiait à sa femme : « Zakhar nommé place Mïller, à premier rapport reçois nomination. »

Grace à ces nouveaux personnages, Ivan Ilitch reçut une nomination qui l’éleva de deux grades au-dessus de ses anciens collègues : cinq mille roubles d’appointements et trois mille cinq cents roubles pour ses frais de déplacement.

Oubliant tout son dépit contre ses anciens ennemis et son ministère, Ivan Ilitch était pleinement heureux.

Il revint à la campagne gai et dispos comme il ne l’avait pas été depuis longtemps. Prascovie Fedorovna se montra également joyeuse, et la paix fut rétablie entre eux. Ivan Ilitch racontait comment on l’avait fêté à Pétersbourg, comment ses ennemis étaient confus et recherchaient maintenant ses bonnes grâces, leur jalousie et surtout à quel point il était maintenant aimé de tout le monde à Pétersbourg. Prascovie Fedorovna l’écoutait, feignait de tout croire, ne le contredisait en rien et se contentait de former des projets pour leur installation dans la ville qu’ils allaient désormais habiter.

Ivan Ilitch vit avec joie que les projets de sa femme étaient conformes aux siens, que l’harmonie revenait dans sa famille, et qu’il pourrait recommencer à mener une vie agréable et décente.

Il n’était revenu à la campagne que pour peu de temps. Il devait prendre possession de son nouveau poste le 10 septembre, et, en outre, il lui fallait le temps de déménager, de faire des achats et des commandes afin de s’installer comme il en avait conçu le projet et comme c’était presque décidé aussi dans l’esprit de Prascovie Fedorovna.

Maintenant que tout était si bien arrangé, qu’il s’entendait si bien avec sa femme, maintenant surtout qu’ils se voyaient rarement, leurs rapports devinrent d’une cordialité qu’ils n’avaient pas connue depuis leur mariage. Ivan Ilitch avait eu d’abord l’intention d’emmener tout de suite sa famille avec lui, mais sa belle-sœur et son beau-frère insistèrent tellement et devinrent subitement si aimables pour Ivan Ilitch et sa famille qu’il partit seul.

Il partit donc et la bonne humeur qui lui venait de son succès et de l’accord avec sa femme, ne le quitta plus. Il trouva un appartement charmant, juste comme ils l’avaient rêvé tous deux, avec des pièces vastes et hautes, dans le style ancien, un cabinet de travail commode et imposant, des chambres pour sa femme et sa fille, une salle d’étude pour son fils. Tout y était distribué comme exprès pour eux. Ivan Ilitch s’occupa lui-même de l’installation ; il choisit les papiers, acheta les meubles, surtout des meubles anciens, d’aspect cossu, et peu à peu l’ensemble s’approcha de l’idéal qu’il avait imaginé. Quand il fut à moitié installé, le résultat obtenu dépassa tout ce qu’il avait espéré. Tout de suite il se rendit compte de l’aspect distingué, élégant, comme il faut, qu’aurait l’appartement quand tout serait terminé. En s’endormant il songeait à son salon. Quand il regardait le salon de réception encore à moitié installé, il voyait déjà en place la cheminée, l’écran, la petite étagère et les petites chaises disposées ça et là, les faïences appendues aux murs, et les bronzes en place. Il se réjouissait en pensant à la surprise de Prascovie et de Lise, qui, elles aussi, aimaient ces choses. Certains meubles, surtout, qu’il avait eu la chance d’acquérir à bon compte, donnaient à l’appartement un cachet particulier de noblesse. Dans ses lettres, il veillait à rester au-dessous de la réalité, afin que la surprise fût plus grande. Ces soins l’absorbaient toujours tellement que même ses nouvelles fonctions, qu’il aimait pourtant, l’intéressaient moins qu’il ne se l’était figuré. Pendant les audiences, il était souvent distrait et se demandait quel ornement, droit ou cintré, il mettrait à ses rideaux. Il en était si préoccupé que souvent il déplaçait lui-même les meubles ou posait les tentures. Un jour, en montant sur une échelle pour expliquer au tapissier, qui ne comprenait pas, comment il voulait draper les rideaux, il fit un faux pas et tomba ; mais comme il était adroit et vigoureux, il se retint et se cogna seulement le coté à l’espagnolette. Il en souffrit pendant quelques jours, puis la douleur disparut. D’ailleurs il se sentait, tout ce temps, particulièrement gai et bien portant. Il écrivait aux siens : « Je me sens rajeuni de quinze ans ». Il comptait terminer l’installation en septembre mais les choses traînèrent jusqu’à la mi-octobre. En revanche tout était parfait, et ce n’était pas seulement son avis, mais celui de tout le monde.

En réalité, l’appartement était comme ceux de toutes les personnes qui, sans être riches, veulent ressembler aux riches, ce qui fait qu’ils ne se ressemblent qu’entre eux : des tentures, de l’ébène, des fleurs, des tapis, des bronzes, d’une tonalité tantôt sombre tantôt brillante, tout ce que des gens d’une certaine classe emploient pour ressembler à des gens d’une certaine classe. Chez lui, cette ressemblance était si parfaitement atteinte que rien ne méritait une attention particulière quoique tout lui parût original. Lorsqu’il fit entrer sa famille dans l’antichambre illuminée, et pleine de fleurs, et qu’un laquais en cravate blanche les introduisit dans le salon et le cabinet, tout rayonnant de plaisir il savourait leurs éloges. Le soir même, pendant le thé, Prascovie Fedorovna lui demanda, au cours de la conversation, comment il était tombé. Il se mit à rire et mima la scène de la chute et l’effroi du tapissier.

— Je ne suis pas en vain un bon gymnaste. Un autre se serait tué sur le coup. Je me suis simplement heurté, ici… Quand je touche ça me fait mal, mais ça passera, ce n’est qu’un bleu.

Et l’on vécut dans le nouvel appartement. Comme toujours, au bout d’un certain temps, on s’aperçut qu’il manquait une pièce, et que les nouveaux appointements étaient insuffisants : cinq cents roubles de plus, et tout eût été parfait.

Au début surtout, tant qu’il resta quelques petits arrangements à faire, tout alla bien : il fallait acheter une chose, déplacer ou ajouter un meuble. Malgré quelques légers dissentiments entre les époux, ils étaient si contents, ils avaient tant à faire, que tout s’arrangeait sans grandes querelles. Lorsque tout fut complètement terminé, ils commencèrent à s’ennuyer un peu ; quelque chose leur manquait. Alors les nouvelles relations, les nouvelles habitudes, vinrent remplir leur existence. Ivan Ilitch rentrait dîner après sa matinée passée au tribunal, et les premiers temps, il était toujours d’excellente humeur, quoiqu’il fût souvent contrarié au sujet de l’appartement. Il suffisait d’une tache sur un tapis ou sur les tentures, d’un cordon de rideau cassé, pour l’irriter. Tout cela lui avait coûté tant de peine, que la moindre chose l’agaçait. Mais, en général, sa vie s’annonçait agréable, « facile et convenable, précisément comme il le souhaitait. Il se levait à neuf heures, prenait son café, lisait son journal, et après avoir endossé son uniforme, il se rendait au tribunal. Habitué à ce joug, il s’y pliait sans effort, et tout marchait comme sur des roulettes : les solliciteurs, les requêtes, les renseignements à fournir, le travail de la chancellerie, les séances publiques, et les conférences administratives. Il fallait savoir écarter les préoccupations de la vie vraie, qui troublent toujours la régularité du service ; il fallait avoir, avec le public, uniquement des rapports de service ; les motifs de ces rapports et ces rapports eux-mêmes devaient se rattacher exclusivement au service.

Un monsieur vient, par exemple, demander un renseignement. Si ce renseignement ne concerne que l’homme privé, Ivan Ilitch ne se croit pas tenu de le donner ; mais s’agit-il de quelque chose qui doit être écrit sur papier à en-tête, Ivan Ilitch fera tout ce qu’il pourra, avec toute la courtoisie et l’amabilité possibles. Ceci fait il passe à toute autre chose. Ivan Ilitch possédait au plus haut degré le talent d’établir une ligne de démarcation entre le service et sa vie privée. Cependant, il prenait plaisir à les confondre, ce que lui permettaient sa longue pratique et son habileté consommée. Il déployait à ce jeu, tout en restant correct, non seulement de l’aisance mais une véritable virtuosité. Dans ses moments de loisirs, il fumait, prenait le thé, parlait politique, affaires publiques, cartes, et surtout promotions. Un peu las, fier comme un premier violon qui vient d’exécuter en virtuose sa partie d’orchestre, il rentrait chez lui. La mère et la fille recevaient du monde ou étaient en visites ; le fils était au collège ou préparait à la maison ses devoirs avec des répétiteurs : il travaillait très bien.

Tout allait à souhait. Après dîner, s’il n’y avait pas de monde, Ivan Ilitch lisait le livre dont on parlait, et le soir il se mettait à ses affaires, c’est-à-dire qu’il dépouillait les dossiers, compulsait le code, comparait les dépositions, cherchait la loi à appliquer. Il ne trouvait à ce travail ni ennui ni plaisir. Il eut certes préféré jouer aux cartes, mais à défaut de cartes mieux valait s’occuper de la sorte que de rester oisif, ou en tête-à-tête avec sa femme. Un des plaisirs d’Ivan Ilitch, c’était les petits diners qu’il offrait à quelques personnages importants. Ces réunions rappelaient les distractions de tous les gens de son milieu, comme son salon rappelait les leurs. Une fois même il donna une vraie soirée. On dansa. Ivan Ilitch était ravi, et la joie eut été parfaite sans une brouille qui survint à propos des gâteaux et des bonbons. Prascovie Fedorovna avait son idée, mais Ivan Ilitch insista pour prendre tout chez un confiseur très cher. Il commanda beaucoup de gâteaux qui restèrent, et la note se montait à 45 roubles. La dispute fut vive et désagréable. Prascovie Fedorovna traita son mari d’imbécile. Lui se prit la tête à deux mains et, sous le coup de l’irritation, il prononça le mot de divorce.

La soirée, néanmoins, fut des plus réussies. La meilleure société s’y pressait, et Ivan Ilitch dansa avec la princesse Troufonov, sœur de la fondatrice bien connue de la Société : « Emporte mon chagrin ».

L’exercice de sa charge lui procurait des satisfactions d’amour-propre ; la fréquentation de la bonne société lui donnait celles de la vanité, mais ses vraies joies, il les devait aux cartes. Il avouait que quelque ennui qu’il pût avoir, il goûtait une joie suprême, à s’attabler avec de bons joueurs et des partenaires sérieux devant un whist à quatre, exactement à quatre (à cinq c’est beaucoup moins amusant, quoiqu’on le dise, par politesse), à jouer un jeu serré et intelligent (quand on est en veine), à souper ensuite et boire un verre de vin. Après le whist, surtout quand il s’en tirait avec un petit gain (trop gagner est désagréable), Ivan Ilitch se mettait au lit dans une disposition d’humeur particulièrement heureuse.

C’est ainsi qu’ils vivaient, Leur société était des mieux choisies : des personnages importants et des jeunes gens venaient chez eux.

Le père, la mère, la fille étaient tout à fait d’accord sur le choix de leurs relations, et tous trois, sans se donner le mot, s’entendaient pour éloigner d’eux tous les parents et les amis pauvres qui, pleins d’empressement et de tendresse, venaient les voir dans leur salon orné de poteries japonaises. Bientôt ces petites gens cessèrent de venir ; les Golovine ne reçurent plus qu’une société choisie. Les jeunes gens faisaient la cour à Lise. L’un d’eux, Petristchev, juge d’instruction, fils de Dmitri Ivanovitch Petristchev, et l’unique héritier de sa fortune, se mit à la courtiser si sérieusement qu’Ivan Ilitch demanda à sa femme s’il ne conviendrait pas d’organiser des promenades en troïka ou un spectacle de société ?

Ainsi vivaient-ils. Tout marchait régulièrement et tout allait fort bien.

vendredi, septembre 5 2014

Jacques Prevert - Je vous salis ma rue

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Je vous salis ma rue
et je m’en excuse
un homme-sandwich m’a donné un prospectus
de l’Armée du Salut
je l’ai jeté
et il est là tout froissé
dans votre ruisseau
et l’eau tarde à couler
Pardonnez-moi cette offense
les éboueurs vont passer
avec leur valet mécanique
et tout sera effacé
Alors je dirai
je vous salue ma rue pleine d’ogresses
charmantes comme dans les contes chinois
et qui vous plantent au coeur
l’épée de cristal du plaisir
dans la plaie heureuse du désir
Je vous salue ma rue pleine de grâce
l’éboueur est avec nous.

(Fatras)

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