Cyberpoète

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samedi, octobre 25 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch X, XI & XII

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X

Deux semaines s’écoulèrent encore. Ivan Ilitch ne quittait plus son divan. il ne voulait pas se mettre au lit et restait couche sur le divan. Presque toujours le visage tourné vers le mur, seul il s’abandonnait à ses douloureuses et insolubles pensées ; « Qu’es-tu donc ? Es-tu véritablement la mort ? » Et la voix intérieure lui répondait : « Oui, c’est elle ». — « Mais pourquoi ces souffrances ? » — « Mais comme cela, sans raison aucune ».

C’est tout ce qu’il pouvait obtenir.

Depuis le début de sa maladie jusqu’a sa première visite chez le médecin, deux états d’âme différents s’étaient partagé la vie d’Ivan Ilitch : c’était tantôt le désespoir, l’appréhension de cette chose terrible et mystérieuse, la mort ; tantôt l’espérance et l’attachante étude de ses fonctions organiques. Tantôt il avait devant les yeux le rein et l’intestin, qui, pour un temps, se montraient indociles, tantôt c’était la mort, terrifiante et mystérieuse, qui se dressait devant lui, et remplissait sa pensée.

Les premiers temps, ces deux impressions se succédaient, mais plus la maladie s’aggravait, plus ses préoccupations sur le rein disparaissaient, et plus l’appréhension de la mort prochaine devenait vive. Il lui suffisait de penser à ce qu’il était trois mois auparavant, de comparer ce qu’il était alors avec ce qu’il était maintenant, de se rappeler comment il avait descendu la pente, pour que toute lueur d’espoir s’évanouît.

Dans les derniers temps, le visage tourné vers le dossier du divan, il vivait tellement seul au milieu d’une cité populeuse, de ses nombreux amis, de sa famille, que nulle part, ni sous la terre ni au fond de la mer, on n’aurait pu trouver une solitude aussi complète. Et, dans cette solitude, Ivan Ilitch ne vivait plus que de souvenirs. L’un après l’autre les tableaux de sa vie passée se dressaient devant lui. C’était d’abord les années les plus récentes, puis, peu à peu, les jours les plus lointains de son enfance. Les pruneaux qu’on venait de lui servir lui rappelaient les pruneaux français qu’il mangeait dans son enfance, avec leur goût particulier, et la salivation abondante lorsqu’on arrivait au noyau. Ces réminiscences du goût évoquaient toute une série d’images de ce temps-la : sa bonne, son frère, ses joujoux. « Il ne faut plus penser à ces choses-là. C’est trop pénible ! » se disait Ivan Ilitch, et il se transportait dans le présent. « Les boutons du dossier du divan, et les plis du maroquin… Ce maroquin a coûté très cher et ne vaut rien… Il y a eu une discussion à ce propos… Je me rappelle encore un autre maroquin et une autre discussion : le portefeuille de père que nous avions déchiré et la punition que cela nous valut. Et maman nous apporta du gâteau ». De nouveau il s’abandonne aux souvenirs de son enfance, et de nouveau, il se sent péniblement affecté et s’efforce d’écarter ses souvenirs et de penser à autre chose.

Ces souvenirs en éveillaient d’autres en lui : la marche progressive de sa maladie. Là aussi, plus il regardait en arrière, plus il trouvait de vie et de bonheur ; alors le bonheur et la vie ne faisaient qu’un. « De même que mes souffrances, ma vie n’a fait qu’empirer de jour en jour. La bas, tout au commencement de la vie, un point lumineux, et puis… toujours plus noir, toujours plus noir, toujours plus vite, toujours plus vite. C’est en raison inverse du carré des distances de la mort », pensait Ivan Ilitch.

Et l’image de la pierre tombant avec une vitesse de plus en plus grande se gravait dans son âme. Sa vie, cet enchaînement de souffrances, se précipite de plus en plus rapidement vers sa fin, la suprême souffrance.

« Je me précipite ». Il tressaille, s’agite, veut résister, mais il sait que la lutte est inutile, et de ses yeux fatigués qui ne peuvent plus voir ce qui est devant lui, il regarde le dossier du divan attendant cette chute terrible, ce choc, cette destruction.

« Il est inutile de lutter, se disait-il, mais au moins si je pouvais comprendre pourquoi tous ces tourments ! Je pourrais me les expliquer si ma vie n’avait pas été ce qu’elle devait être ; mais cela n’est pas », se disait-il en songeant à l’équité, à la correction, à la propreté de sa vie, « Cela n’est pas », continuait-il, en souriant, comme si quelqu’un était là pour voir ce sourire et s’y laisser prendre. « Non, il n’est point d’explication possible ! Les tourments, la mort… Pourquoi ? »

XI

Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Pendant ce temps s’accomplit l’évènement désiré par Ivan Ilitch et sa femme : Petristchev se déclara. Cela eut lieu un soir. Le lendemain, Prascovie Fedorovna entra chez son mari en cherchant le moyen de lui annoncer cette nouvelle. Mais précisément cette nuit, l’état du malade avait empiré. Sa femme le trouva comme toujours sur le divan, mais dans une nouvelle position. Il était étendu sur le dos, le regard fixe, et gémissait. Elle essaya de lui parler de ses médicaments ; il porta son regard sur elle. Elle n’acheva pas, tant ce regard était chargé de haine.

— Au nom du Christ, laisse-moi mourir en paix ! dit-il.

Elle voulut sortir, mais à ce moment entra leur fille qui venait dire bonjour à son père. Il la regarda avec la même haine, et quand elle lui demanda des nouvelles de sa santé, il lui répondit d’un ton sec que bientôt il les débarrasserait de sa présence. Elles se turent, restèrent encore un peu et s’en allèrent.

— Mais, en quoi sommes-nous coupables ? dit Lise à sa mère. Ce n’est pourtant pas nous qui l’avons rendu malade ! Je plains beaucoup papa, mais pourquoi nous tourmente-t-il ainsi ?

Le médecin vint a l’heure habituelle. Ivan Ilitch s’obstina à ne lui répondre que par oui et non, et en gardant son expression de haine. A la fin, ne pouvant plus se maîtriser, il lui dit :

— Vous savez bien vous-même que vous ne pouvez rien faire pour moi. Laissez-moi donc tranquille au moins.

— Nous pouvons soulager vos souffrances, dit le médecin.

— Vous ne pouvez pas me soulager. Laissez-moi.

Le médecin sortit, alla au salon et déclara à Prascovie Fedorovna que son mari allait très mal, et que le seul moyen d’apaiser ses souffrances, qui devaient être atroces, c’était de lui administrer de l’opium. Le docteur avait raison de dire que les souffrances physiques d’Ivan Ilitch étaient intolérables. C’était vrai. Mais ses souffrances morales étaient bien plus terribles encore. En elles étaient sa principale torture. Ces souffrances morales provenaient d’une idée qu’il avait eue cette nuit, en examinant le visage ensommeillé, bonasse, aux pommettes saillantes, de Guérassim : « Qu’arrivera-t-il si toute ma vie, ma vie consciente, n’a pas été ce qu’elle devait être ? » Il se mit à songer que cette hypothèse, jugée d’abord par lui inadmissible, pouvait bien être la vérité et que sa vie n’était peut-être pas exempte de reproches. Il se rappela ses rares moments de révolte contre ce que la haute société approuvait. Ces moments de révolte, qu’il refrénait bien vite, étaient peut-être les seuls bons moments de sa vie, alors que tout le reste était vilenie. Et son service, et l’organisation de sa vie, sa famille, ses intérêts mondains et professionnels, qu’y avait-il eu de bon dans tout cela ? Il essaya de défendre son existence passée. Mais il sentit lui-même la faiblesse de ses arguments ; Il n’avait rien à défendre. « Et si c’est ainsi, se dit-il, si je m’en vais avec la ferme conviction d’avoir perdu sans aucun recours tout ce qui m’avait été donné, alors que faire ? » Il se mit sur le dos et se remémora sa vie entière. Le lendemain matin, quand il vit son domestique, puis sa femme, sa fille, le médecin, chacun de leurs mouvements, chacune de leurs paroles, le confirma dans cette terrible réalité qui lui était apparue cette nuit. Il se reconnut en eux. Il vit clairement que tout ce qui avait composé sa vie n’était qu’un effroyable, un énorme mensonge, qui dissimulait et la vie et la mort. Cette conviction ne fit qu’augmenter, décupler ses souffrances physiques. Il se mit à gémir, à s’agiter, à arracher ses vêtements qui l’étouffaient. Voila donc pourquoi il les haïssait tous.

On lui administra une forte dose d’opium. Il se calma, mais à l’heure du dîner, les douleurs recommencèrent. Il ne permettait à personne de s’approcher de lui, et se démenait furieusement.

Cependant sa femme s’approcha et lui dit :

— Jean, mon ami, fais cela pour moi (pour moi).

Cela ne peut te faire de mal, et cela soulage souvent. C’est peu de chose… les personnes bien portantes le font aussi.

Il ouvrit les yeux démesurément.

— Quoi ? L’extrême-onction ? Mais pourquoi ?… Non, je ne veux pas… Cependant.

Elle fondit en larmes.

— Oui, mon ami. Je vais appeler notre prêtre. Il est si charmant !

— C’est parfait ; c’est bien ! fit-il.

Le prêtre vint, administra le malade qui se calma, sentit diminuer ses doutes, et, par suite, ses souffrances. Il eut même une lueur d’espoir. Il se mit de nouveau à songer à son intestin et à la possibilité de guérir. Il communia avec des larmes dans les yeux.

Lorsqu’après la cérémonie on le recoucha, au premier moment il se sentit mieux et se reprit à espérer. Il se mit entrevoir la possibilité de l’opération qu’on lui proposait. « Je veux vivre ! Je veux vivre ! » se disait-il.

Sa femme vint le féliciter ; elle prononça les paroles d’usage en pareil cas et ajouta :

— N’est-ce pas que tu te sens mieux ?

Sans la regarder il lui répondit :

— Oui.

Son costume, son attitude, l’expression de son visage, tout lui criait : « Ce n’est pas cela ! Tout ce qui remplissait ta vie d’autrefois et ta vie présente n’est que mensonge, que dissimulation, qui cachent à tes yeux la vie et la mort. » A cette pensée, sa haine se ranima, et, avec elle, ses souffrances physiques et la certitude d’une mort prochaine inévitable. Quelque chose de nouveau se produisit en lui ; c’était comme si une vis lui eût troué le corps, comme si des coups de fusil lui eussent déchiqueté les entrailles. La respiration lui manqua.

L’expression de son visage lorsqu’il avait répondu oui à sa femme était vraiment terrible. Aussitôt qu’il eut prononcé ce oui, en regardant sa femme bien en face, il se retourna avec une force extraordinaire pour un homme aussi faible et il s’écria :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Laissez-moi !

XII

Dès ce moment, commencèrent ces cris effrayants, qui continuèrent pendant trois jours, qu’on entendait à travers deux pièces, et qui remplissaient l’âme de terreur. Au moment même où il répondait à sa femme il avait compris qu’il était perdu, qu’il n’y avait plus d’espoir, que cette fois c’était la fin, et que le problème de la vie restait insoluble.

— Ah ! Ah ! Ah ! criait-il sur toutes sortes d’intonations. Il commençait par crier : Je ne veux pas ! et son cri : ah ! ah ! continuait le son final de cette phrase.

Pendant trois jours il cria ainsi. Il se débattait dans ce sac noir où le poussait une force invisible et invincible. Il se débattait comme se débat un condamné à mort entre les mains du bourreau, bien qu’il sache qu’il ne peut échapper au supplice ; et, en dépit de ses efforts désespérés, il se sentait emporté de plus en plus vers ce qui le terrifiait. Il sentait que ses souffrances provenaient de ce qu’il s’enfonçait dans ce trou noir et n’y pouvait pénétrer tout entier. Ce qui l’empêchait d’y entrer, c’est l’idée que sa vie n’avait pas été mauvaise. Cette justification de sa vie le retenait, le tirait en arrière, et le tourmentait le plus. Tout à coup une force quelconque le frappa dans la poitrine et le côté. Il suffoqua. Il était précipité dans le trou noir et là, au fond, quelque chose brillait. Il éprouvait ce qu’on éprouve parfois en chemin de fer, quand on croit avancer tandis qu’on recule et que, tout à coup, on s’aperçoit de son erreur. « Oui, ce n’était pas cela ! » se dit-il. « Mais cela ne fait rien. On peut encore réparer cela. » Quoi « cela » ? » se demanda-t-il et, soudain, il se calma.

C’était à la fin de la troisième journée, deux heures avant sa mort. A ce moment le petit collégien se glissa doucement dans la chambre de son père et s’approcha du lit. Le mourant continuait à crier en agitant les bras. Sa main rencontra par hasard la tête de son fils. Le petit collégien la saisit et la baisa en sanglotant. C’était juste au moment où Ivan Ilitch, précipité dans le trou noir, voyait le point lumineux et comprenait que sa vie n’avait pas été ce qu’elle devait être, mais qu’il pouvait encore réparer cela. Il se demandait : Quoi, « cela » ? et attendait quand il se sentit baiser la main. Il ouvrit les yeux et aperçut son fils. Il s’attendrit. A ce moment sa femme s’approcha. Il jeta les yeux sur elle. La bouche ouverte, le visage couvert de larmes, elle le regardait. Il eut pitié d’elle. « Oui, je les torture, pensa-t-il. Cela leur fait de la peine. Il vaut mieux pour eux que je parte. »

Il voulut leur dire cela, mais il n’en eut pas la force.

« A quoi bon parler. Il faut mieux le faire », pensa-t-il. Il montra des yeux son fils à sa femme et dit :

— Va… J’ai pitié… et de toi aussi…..

Il voulut ajouter : « Pardonne » (Prosti), mais dit « Passé » (Propousti) ; mais n’ayant pas la force de se reprendre, il laissa tomber sa main avec découragement, sûr d’être compris par qui de droit. Soudain, le problème qui l’obsédait s’éclaira de deux côtés, de dix côtés, sous toutes ses faces.

« J’ai pitié d’eux. Je voudrais les voir moins souffrir, les délivrer de moi, me délivrer moi-même de ces souffrances. Comme c’est bien et comme c’est simple, pensa-t-il. Et mon mal, où est-il ?… Où es-tu, mon mal ?… »

Il devint tout attention. « Ah ! le voilà ! Eh bien, tant pis ! Et la mort ! où est-elle ? » Il chercha sa peur accoutumée et ne la trouva pas. « Où est-elle la mort ? » Il n’avait plus peur, car il n’y avait plus de mort. Au lieu de la mort il voyait la lumière. « Ah ! voilà donc ce que c’est », prononça-t-il à haute voix. « Quelle joie ! »

Tout cela ne dura qu’un instant. Mais l’importance de cet instant fut définitive. Pour son entourage son agonie se prolongea encore deux heures. Quelque chose râlait dans sa poitrine, son corps ruiné tressautait. Puis, peu à peu, le râle et les secousses diminuèrent.

— C’est fini ! dit quelqu’un derrière son chevet.

Il entendit ces paroles et se les répéta : « Finie la mort… La mort n’existe plus ! » se dit-il.

Il fit un mouvement d’aspiration, qui demeura inachevé, se raidit et mourut.

22 Mars 1886.

mercredi, octobre 22 2014

Hans Christian Andersen - la petite fille aux allumettes

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Comme il faisait froid ! la neige tombait et la nuit n’était pas loin ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’an. Au milieu de ce froid et de cette obscurité, une pauvre petite fille passa dans la rue, la tête et les pieds nus. Elle avait, il est vrai, des pantoufles en quittant la maison, mais elles ne lui avaient pas servi longtemps : c’étaient de grandes pantoufles que sa mère avait déjà usées, si grandes que la petite les perdit en se pressant de traverser la rue entre deux voitures. L’une fut réellement perdue ; quant à l’autre, un gamin l’emporta avec l’intention d’en faire un berceau pour son petit enfant, quand le ciel lui en donnerait un.

La petite fille cheminait avec ses petits pieds nus, qui étaient rouges et bleus de froid ; elle avait dans son vieux tablier une grande quantité d’allumettes, et elle portait à la main un paquet. C’était pour elle une mauvaise journée ; pas d’acheteurs, donc pas le moindre sou. Elle avait bien faim et bien froid, bien misérable mine. Pauvre petite ! Les flocons de neige tombaient dans ses longs cheveux blonds, si gentiment bouclés autour de son cou ; mais songeait-elle seulement à ses cheveux bouclés ? Les lumières brillaient aux fenêtres, le fumet des rôtis s’exhalait dans la rue ; c’était la veille du jour de l’an : voilà à quoi elle songeait.

Elle s’assit et s’affaissa sur elle-même dans un coin, entre deux maisons. Le froid la saisit de plus en plus, mais elle n’osait pas retourner chez elle : elle rapportait ses allumettes, et pas la plus petite pièce de monnaie. Son père la battrait ; et, du reste, chez elle, est-ce qu’il ne faisait pas froid aussi ? Ils logeaient sous le toit, et le vent soufflait au travers, quoique les plus grandes fentes eussent été bouchées avec de la paille et des chiffons. Ses petites mains étaient presque mortes de froid. Hélas ! qu’une petite allumette leur ferait du bien ! Si elle osait en tirer une seule du paquet, la frotter sur le mur et réchauffer ses doigts ! Elle en tira une : ritch ! comme elle éclata ! comme elle brûla ! C’était une flamme chaude et claire comme une petite chandelle, quand elle la couvrit de sa main. Quelle lumière bizarre ! Il semblait à la petite fille qu’elle était assise devant un grand poêle de fer orné de boules et surmonté d’un couvercle en cuivre luisant.

Le feu y brûlait si magnifique, il chauffait si bien ! Mais qu’y a-t-il donc ! La petite étendait déjà ses pieds pour les chauffer aussi ; la flamme s’éteignit, le poêle disparut : elle était assise, un petit bout de l’allumette brûlée à la main.

Elle en frotta une seconde, qui brûla, qui brilla, et, là où la lueur tomba sur le mur, il devint transparent comme une gaze. La petite pouvait voir jusque dans une chambre où la table était couverte d’une nappe blanche, éblouissante de fines porcelaines, et sur laquelle une oie rôtie, farcie de pruneaux et de pommes, fumait avec un parfum délicieux. Ô surprise ! ô bonheur ! Tout à coup l’oie sauta de son plat et roula sur le plancher, la fourchette et le couteau dans le dos, jusqu’à la pauvre fille. L’allumette s’éteignit : elle n’avait devant elle que le mur épais et froid.

En voilà une troisième allumée. Aussitôt elle se vit assise sous un magnifique arbre de Noël ; il était plus riche et plus grand encore que celui qu’elle avait vu, à la Noël dernière, à travers la porte vitrée, chez le riche marchand. Mille chandelles brûlaient sur les branches vertes, et des images de toutes couleurs, comme celles qui ornent les fenêtres des magasins, semblaient lui sourire. La petite éleva les deux mains : l’allumette s’éteignit ; toutes les chandelles de Noël montaient, montaient, et elle s’aperçut alors que ce n’était que les étoiles. Une d’elle tomba et traça une longue raie de feu dans le ciel.

« C’est quelqu’un qui meurt, » se dit la petite ; car sa vieille grand’mère, qui seule avait été bonne pour elle, mais qui n’était plus, lui répétait souvent : « Lorsqu’une étoile tombe, c’est qu’une âme monte à Dieu. »

Elle frotta encore une allumette sur le mur : il se fit une grande lumière au milieu de laquelle était la grand’mère debout, avec un air si doux, si radieux !

« Grand’mère s’écria la petite, emmène-moi. Lorsque l’allumette s’éteindra, je sais que tu n’y seras plus. Tu disparaîtras comme le poêle de fer, comme l’oie rôtie, comme le bel arbre de Noël. »

Elle frotta promptement le reste du paquet, car elle tenait à garder sa grand’mère, et les allumettes répandirent un éclat plus vif que celui du jour. Jamais la grand’mère n’avait été si grande ni si belle. Elle prit la petite fille sur son bras, et toutes les deux s’envolèrent joyeuses au milieu de ce rayonnement, si haut, si haut, qu’il n’y avait plus ni froid, ni faim, ni angoisse ; elles étaient chez Dieu.

Mais dans le coin, entre les deux maisons, était assise, quand vint la froide matinée, la petite fille, les joues toutes rouges, le sourire sur la bouche…. morte, morte de froid, le dernier soir de l’année. Le jour de l’an se leva sur le petit cadavre assis là avec les allumettes, dont un paquet avait été presque tout brûlé. « Elle a voulu se chauffer ! » dit quelqu’un. Tout le monde ignora les belles choses qu’elle avait vues, et au milieu de quelle splendeur elle était entrée avec sa vieille grand’mère dans la nouvelle année.

samedi, octobre 18 2014

Germain Nouveau - La fête chez Toto

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A la fête qu'après-demain je donnerai,
Il y aura beaucoup de monde. Toi, curé,
J'exige que l'on vienne et le diable ait ton âme !
S'il y aura des gens de l'Olympe? Oui, madame,
Quant à vous, je ne vous invite pas, Zari.
On entrera, dès que le maître aura souri,
A l'heure par exemple où se couchent les villes.
A la porte on vendra des éventails des Iles
Du temps qu'Athénasie était reine en riant.
Un diplomate russe, un nonce d'Orient
Viendront gris sans que l'on trouve ça regrettable.
Le dîner, viande et fruits, écrasera la table.
Je ne sais pas les noms de ce qu'on mangera,
Ni quels vins couleront ni quels airs l'on jouera,
Mais les glaces seront de Venise et des pôles.
Des plats d'or voleront par-dessus les épaules,
Sous de fiers lustres à cent mètres du plafond
Qui sera comme un ciel d'indulgence sans fond,
Où trembleront des seins, des lyres et des astres.
Des rires crouleront comme de gros désastres.
On entendra des cris d'oiseaux dans les hauteurs ;
Il y aura des chefs d'offices, des auteurs,
Des voyageurs parlant comme ceux-là du conte ;
Nag la pâle y sera, répondant au vieux comte :
« Change en or ton argent, ton or en perles, cher... »
Et les femmes seront des anges bien en chair,
Nourris de moelles de boxeurs et de cervelles
D'acrobates, disant des bêtises entre elles.
Il y aura des gens sérieux quoiqu'en deuil,
Quelque immense poète en un petit fauteuil,
Et puis, sur une estrade en feutre, une féerie
De musiciens blonds venus de Barbarie,
En gilets frais ainsi que des pois de senteur.
Autour de la maison, obscur comme le coeur,
Le parc sera pompeux et la lune mignonne.
Ah ! nous aurons aussi le monsieur dont personne
Ne sait le petit nom ni le nom, croyez-vous,
Et ce sera le plus délicieux de tous.
Il y aura le diable : une humble enfant qui souffre
Dira le reconnaître à son odeur de soufre.
Certes il y aura l'ami qu'on croyait mort,
Le chien qui mord, et la bonne femme qui dort,
Et plus d'un mendiant au bras de quelque dame,
Mis avec toute la distinction de l'âme ;
Et la musique aura tant d'influence, vrai,
A la fête qu'après-demain je donnerai,
Que l'on croira jouir d'une mort indicible,
Et mourir plus longtemps qu'il ne semble possible,
Dans une sorte d'aise et de grâce, humblement.
Quant au bal, qui sera rose admirablement,
Il entraînera tout nous tous : danseurs sceptiques,
Filles graves roulant des prunelles mystiques,
Et chacune - je vous inviterai, Zari, -
Trouvera son valseur, son ange et son mari.
Bref, tout ce monde, armé de ses plus jolis vices,
De salle en salle ira tournant avec délices,
Dans un vaste froufrou de coeurs et de chiffons,
Dans mon château, mon bon vieux château des Bouffons
Qu'avoisine une mer verte et gaie au possible,
Suivre vers la folie une pente insensible,
Ou vers le crime qui, ce soir-là, sera roi,
Jusqu'à ce qu'apparaisse, après le souper froid,
Le matin bête dans la cohue étonnée.
Hélas ! personne à la fête que j'ai donnée !

samedi, octobre 11 2014

les Nanars en pantoufles

Putain, ce billet n'a pa pris une ride, je l'ai écrit en mai 2009, il y a 5 cinq ans./em>
punk
source de l'image ici

il existe une catégorie de gens qui m'agacent au plus haut point, et le mot est faible, ce sont les anarchistes conservateurs : les anars en pantoufle.

késako ?

Et bien, je veux parler de cette catégorie de gens qui écoutent du punk, ou du Rap, voir du Métal, pour faire genre. Parce qu'ils croient qu'ainsi ils échapperont a la beauf'attitude.

ils s'imaginent qu'ils sont différents de M'sieur 'dame tout le monde, parce que eux, ils sont originaux.

Mais si on creuse un peu; Si on leur arrachent les aveux du blaze, on tombe sur sombres platitudes et ses amères contrées. Leur niveau intellectuel, leurs idées sont aux raz des pâquerettes, proches des racines, bouffées par les vers. Pire, ils sont bien souvent plus conservateurs que la mamie ou le papy du quartier qui adule Jean Marie parce que lui il défend les vrai français, lui !

Leur look, leur goûts musicaux, leur pseudo anti-conformisme leur demande un tel effort de composition qu'il n'arrivent pas a avoir l'attitude intellectuelle correspondante a ce qu'ils affichent.

C'est désespérant, énervant car on sent qu'il y a arnaque, erreur entre l'emballage et le produit, et moi ça m'agace. pas vous ?

Louis Aragon - il n'y a pas d'amour heureux

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Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux

Louis Aragon, La Diane Française (1946)

samedi, octobre 4 2014

Pierre Jean Jouve - Vaisseau


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Depuis longtemps sur l’étrange vaisseau
Qui me porte à travers les terres les plus sèches
Les visages sont tourmentés, les paroles sans écho,
L’insomnie est pénétrante, énorme et verte la tempête,

Depuis longtemps j’ai douté de mes sondes,
Je fus sûr des débauches de l’adversité,
Je manquai le chenal ou le seuil de ce monde
Je me glisse comme au travers, un œil fermé,

Depuis longtemps le pays traversé se meurt
Et le féroce gouvernail reste conduit
Depuis longtemps et contre tout espoir j’espère

Un port ; et je connais que hors ma nuit
A l’étoile restée unique il faut douleurs
Énergie et tressaillement de chair amère.

vendredi, octobre 3 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch VIII & IX

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VIII

Il faisait déjà jour. C’était le jour puisque Guérassim venait de partir et qu’à sa place était entré le domestique Piotr, qui avait éteint les bougies, ouvert les rideaux, et s’était mis a arranger la chambre sans bruit. Était-ce le matin ou le soir, un vendredi ou un dimanche, cela importait peu, car c`était toujours la même chose : la même douleur lancinante qui ne se calmait pas un seul instant, la conscience d’une vie qui s’en va irrémissiblement mais qui est encore la, et toujours la mort, la seule réalité, effrayante et maudite, qui se rapproche, et toujours le même mensonge. Comment, dans ces conditions, se rendre compte des semaines, des jours et des heures de la journée ?

— Monsieur désire-t-il du thé ?

« Il aime la régularité. Il a besoin que ses maîtres prennent du thé chaque matin », pensa-t-il. Et il répondit simplement :

— Non.

— Monsieur désire-t-il s’asseoir sur le canapé ?

« Il a besoin d’arranger la chambre et je le gêne. Je suis une cause de désordre et de malpropreté », pensa-t-il. Et il répondit simplement :

— Non, laisse-moi.

Le domestique continua sa besogne. Ivan Ilitch étendit la main. Piotr s’approcha avec empressement.

— Que désire, monsieur ?

— Ma montre.

Piotr prit la montre qui était à coté d’Ivan Ilitch et la lui donna.

— Il est huit heures et demie. On n’est pas encore levé ?

— Non, Vassili Ivanovitch (c’était le fils) est déjà allé au collège. Prascovie Fedorovna a ordonné de la réveiller si vous la demandez. Faut-il l’appeler ?

— Non, ce n’est pas nécessaire.

« Si je prenais du thé ? » pensa-t-il.

— Oui, du thé !… Apporte.

Piotr se dirigea vers la porte. Ivan Ilitch eut peur à l’idée de rester seul. « Comment le retenir ?… Ah ! oui, mon remède. »

— Piotr, donne-moi mon médicament.

« Qui sait, peut-être me fera-t-il du bien. » Il prit la cuiller et but.

« Non, c’est inutile d’espérer encore. C’est une sottise », se dit-il, sentant dans sa bouche ce goût fade et désespérant qu’il connaissait. « Non, je ne puis plus croire. Mais la douleur, pourquoi cette douleur ? Si elle pouvait cesser au moins pour un moment ! »

Et il se mit à geindre. Piotr revint.

— Non, va… Apporte-moi du thé.

Piotr sortit. Ivan Ilitch, resté seul, se mit à gémir, et cela moins à cause de ses souffrances, malgré leur violence, que par angoisse. « La même chose, toujours la même chose ; ces nuits et ces journées interminables… Si tout cela pouvait finir plus tôt !… Mais quoi ? plus tôt ?… la mort, les ténèbres… Non, non, tout excepté la mort ! »

Lorsque Piotr revint avec le thé sur le plateau, Ivan Ilitch, tout bouleversé, le regarda longtemps, sans comprendre qui il était et ce qu’il voulait. Piotr se troubla sous ce regard. Ivan Ilitch remarqua ce trouble et revint a lui.

— Ah ! oui. Le thé ? Bien, laisse-le ici. Aide-moi seulement à me lever et à mettre une chemise propre. Ivan Ilitch se mit à faire sa toilette. En se reposant très souvent, il se lava les mains, la figure, les dents, se coiffa et se regarda dans le miroir. Il eut peur surtout en voyant ses cheveux collés à son front pâle.

Tandis qu’on lui changeait de chemise, il savait que sa terreur redoublerait s’il apercevait son corps amaigri, aussi fit-il en sorte de ne pas le regarder. Enfin sa toilette se trouva achevée. Il passa une robe de chambre, s’enveloppa dans un plaid et s’assit dans son fauteuil pour prendre le thé. Il se sentit rafraîchi, mais aussitôt qu’il trempa ses lèvres dans le thé, le même gout, la même douleur reparurent. Il fit un effort pour finir son verre puis se recoucha, les jambes étendues. Il renvoya Piotr.

Et c’était toujours la même chose. C’était tantôt une lueur d’espérance, tantôt un abîme de désespoir et toujours, toujours la même douleur, toujours la même tristesse, le même découragement. La solitude lui pesait effroyablement, il aurait voulu appeler quelqu’un, mais il savait que devant quelqu’un ce serait encore pire.

« Si encore on m’injectait de la morphine, pour oublier ! Je dirai au médecin de m’inventer encore quelque remède. Il est impossible, impossible que cela dure ainsi ! »

Une heure, deux heures s’écoulent. La sonnette retentit. C’est peut-être le médecin ? En effet, c’est lui, frais, fleuri, gras, gai, qui semble dire : « Vous avez tort d’avoir peur, nous arrangerons tout cela. »

Le médecin sait lui-même que cette expression n’est pas de mise ici, mais il l’a prise une fois pour toutes, et il lui est aussi impossible de s’en défaire qu’il serait impossible à un monsieur qui dès le matin a mis son habit pour faire des visites, de s’en débarrasser.

Le médecin se frotta joyeusement les mains pour rassurer son malade.

— Je vous apporte le froid. Il gèle très fort. Laissez-moi me réchauffer un peu, dit-il d’un ton qui signifiait clairement qu’il n’y avait que cela à attendre pour que tout allât bien.

— Eh bien ! Comment cela va-t-il ?

Ivan Ilitch sent que le médecin voudrait lui demander si tout va son petit train-train, mais qu’il trouve lui-même cette question déplacée et qu’au lieu de cela il demande au malade comment il a passé la nuit.

Ivan Ilitch jette au médecin un coup d’œil interrogateur : « Ne cesseras-tu donc jamais de mentir ainsi ? » semble vouloir dire son regard.

Mais le médecin ne veut pas comprendre la question.

Et Ivan Ilitch lui dit :

— Tout cela est effrayant ! La douleur ne disparaît pas, ne cède pas. Ne pouvez-vous me donner quelque chose ?

— Voilà bien les malades ! Tous les mêmes ! Maintenant me voila réchauffé ; même Prascovie Fedorovna, toute méticuleuse qu’elle soit, n’aurait rien à redire et ne craindrait pas que je vous refroidisse. Eh bien ! bonjour !

Et le docteur lui serre la main.

Tout à coup devenu sérieux, l’air grave, il se met à examiner le malade, son pouls, la température, et l’auscultation recommence. Ivan Ilitch sait très bien que ce n’est là que comédie et mensonge, mais lorsque le médecin, agenouillé, se penche sur lui, appliquant son oreille tantôt en haut tantôt en bas, et exécute autour de lui, d’un air sérieux, différentes évolutions gymnastiques, il s’y laisse prendre comme autrefois lorsqu’il écoutait les plaidoiries des avocats, tout en étant persuadé qu’ils cherchaient à lui en imposer et ne disaient que des mensonges.

Le médecin, toujours à genoux sur le divan, continuait à l’ausculter lorsqu’on entendit à la porte le froufrou de la robe de soie de Prascovie Fedorovna, et les reproches qu’elle adressait à Piotr parce que celui-ci ne l’avait pas prévenue de l’arrivée du docteur.

Elle entre, embrasse son mari et se met à expliquer longuement qu’elle est levée depuis longtemps et que si elle ne s’est pas trouvée la pour l’arrivée du médecin, c’est qu’elle ne l’a pas entendu venir. Ivan Ilitch l’examine, l’observe ; intérieurement, il lui reproche son teint clair, la blancheur de ses mains, son cou potelé, le brillant de sa chevelure, l’éclat de ses yeux pleins de vie. Il la déteste de toutes les forces de son âme. A son contact, la haine qu’il ressent pour elle atteint au paroxysme.

L’attitude de Prascovie Fedorovna à l’égard de son mari et de sa maladie n’avait pas changé. De même que le médecin avait adopté vis-à-vis de ses malades une manière d’être qu’il ne pouvait plus modifier, de même elle s’était imposé une attitude : quoi qu’il fît, il avait tort, et elle le lui reprochait amicalement. Et cette attitude, Prascovie Fedorovna ne pouvait plus s’en dégager : « Que voulez-vous, il n’écoute personne ; il ne prend pas ses médicaments avec exactitude. Surtout il affectionne une posture qui doit lui faire du mal, il tient ses pieds en l’air. »

Et elle raconta qu’il obligeait Guérassim à lui maintenir les jambes levées.

Le docteur eut un sourire de bienveillant mépris : « Que voulez-vous faire, semble-t-il dire, les malades ont toujours des idées si bizarres ; mais il faut leur passer cela. »

L’examen terminé, le médecin regarda sa montre. Aussitôt Prascovie Fedorovna déclara à Ivan Ilitch qu’elle allait aujourd’hui même, qu’il le voulût ou non, envoyer chercher une célébrité médicale pour une consultation avec Mikhaïl Danilovitch (c’était le médecin de la maison).

— Ne t’y oppose pas, je t’en prie… C’est pour moi, ajouta-t-elle ironiquement, lui donnant à entendre qu’elle n’agissait, au contraire, que pour lui et qu’il n’avait pas le droit de s’opposer à ce qu’elle voulait.

Il garda le silence et fronça les sourcils. Il sentait que ce mensonge dont on l’enveloppait se compliquait tellement qu’il devenait impossible de s’y retrouver.

Tout ce qu’elle faisait, c’était dans son intérêt à elle ; ce qu’en réalité elle faisait pour elle-même, elle disait bien le faire pour elle-même, mais elle disait cela d’un ton à lui faire croire, à lui, que c’était le contraire qui était vrai.

Vers onze heures et demie, le célèbre docteur arriva. Les auscultations recommencèrent, de graves conciliabules s’engagèrent devant le malade et dans la chambre voisine, à propos du rein, de l’intestin, et cela avec un tel air d’importance, que de nouveau, au lieu de la question de vie et de mort, la seule importante, parut celle des organes qu’on accusa de ne pas fonctionner comme il faut. Mais Mikhaïl Danilovitch et la célébrité allaient voir à cela et forcer les organes réfractaires à rentrer dans le devoir.

Le célèbre médecin se retira avec une mine sérieuse mais non décourageante. Lorsqu’Ivan Ilitch, les yeux brillants de crainte et d’espoir, lui demanda s’il y avait chance de guérison, il répondit qu’on ne pouvait rien affirmer, mais qu’il y avait des chances.

Il y avait quelque chose de tellement pitoyable dans le regard d’espérance qu’Ivan Ilitch lança au médecin, que Prascovie Fédorovna ne put retenir ses larmes en sortant du cabinet pour remettre ses honoraires au célèbre docteur.

La confiance inspirée par les paroles du médecin ne fut pas de longue durée. Quand il se retrouva seul dans la même chambre, avec les mêmes tableaux, les mêmes rideaux et tentures, les mêmes flacons et son corps malade, endolori, Ivan Ilitch se remit à geindre. On lui fit une piqûre qui le plongea dans un état d’inconscience.

Lorsqu’il revint à lui, il commençait à faire sombre. On lui servit à dîner. Il prit avec effort un peu de bouillon, et de nouveau la nuit revenait.

A sept heures, après le diner, Prascovie Fedorovna entra dans sa chambre, habillée pour une soirée, sa forte poitrine relevée et sanglée dans son corset, et de la poudre de riz sur le visage. Dès le matin, elle l’avait prévenu de leur intention d’aller au théâtre. Sarah Bernhardt venait d’arriver. Elle avait une loge. Ivan Ilitch lui-même avait insisté pour qu’on la prît, mais il l’avait oublié, et cette toilette le choqua. Cependant il n’en laissa rien voir, s’étant souvenu que lui-même avait exigé qu’elle louât une loge car c’était pour les enfants un plaisir à la fois esthétique et instructif.

Prascovie Fedorovna, en entrant, était contente d’elle, mais elle s’assit, l’air embarrassé, et lui demanda des nouvelles de sa santé plutôt pour dire quelque chose, ce dont il se rendait parfaitement compte, que pour apprendre du nouveau. Que pouvait-il lui apprendre ? Elle dit ce qu’il convenait, c’est-à-dire, que pour rien au monde elle ne serait allée au théâtre ce soir si elle n’avait pas eu déjà la loge et si elle pouvait laisser sortir seuls sa fille Lise et son fiancé Petristchev. Elle aurait préféré, disait-elle, lui tenir compagnie, et elle le supplia de suivre au moins en son absence, les prescriptions du docteur.

— A propos, Fedor Petrovitch (le fiancé) voudrait te voir, et Lise aussi.

— Qu’ils viennent !

Sa fille entra, habillée pour la soirée, montrant ses épaules décolletées, son jeune corps à demi nu, tandis que son corps à lui le faisait tant souffrir. Grande, bien portante, visiblement amoureuse, elle semblait s’irriter contre la maladie, les souffrances et la mort qui mettaient un obstacle à son bonheur.

Petristchev entra aussi. Il était en habit, coiffé à la Capoul ; son long cou veineux était serré dans un col d’une blancheur éblouissante, il avait un large plastron blanc ; un pantalon noir collant qui moulait ses fortes cuisses, une seule main gantée de blanc et un claque. Derrière eux se glissa tout doucement le petit collégien, en uniforme tout neuf, ganté, l’air malheureux, et les yeux entourés d’un cercle noir, dont Ivan Ilitch connaissait la signification. Il ressentait toujours de la pitié pour son fils dont le regard effrayé et compatissant lui faisait du bien. En dehors de Guérassim il lui semblait que Vassia seul le comprenait et le plaignait. Tous s’assirent et s’informèrent encore de sa santé. Un silence suivit. Lise demanda à sa mère où était la jumelle. Une discussion s’engagea : elles s’accusaient mutuellement de l’avoir égarée. Fedor Petrovitch demanda à Ivan Ilitch s’il avait déjà vu Sarah Bernhardt. D’abord Ivan Ilitch ne comprit pas sa question, puis enfin il répondit :

— Non ! et vous, l’avez-vous déjà vue ?

— Oui, dans Adrienne Lecouvreur.

Prascovie Fedorovna déclara qu’elle la trouvait bien surtout dans de tels rôles. La fille n’était pas de son avis, et l’on se mit à discuter sur le charme et la vérité de son jeu, et ce furent les propos habituels en pareille occasion.

Au milieu de la conversation, Fedor Petrovitch jeta un regard sur Ivan Ilitch et se tut. Les autres le regardèrent aussi et se turent également. Ivan Ilitch, les yeux brillants, paraissait indigné contre eux. Ils auraient bien voulu réparer leur maladresse, mais comment faire ? Il fallait rompre à tout prix ce silence. Personne ne s’y décidait. Tous se sentaient effrayés à l’idée que ce mensonge tacite allait se dissiper et que la vérité finirait par éclater. Lise se dévoua la première. Elle voulait cacher ce que chacun sentait et ne fit que tout découvrir.

— Si nous voulons arriver à, temps, il faut partir !… dit-elle en regardant sa montre, un cadeau de son père ; puis elle fit au jeune homme un signe imperceptible et compris d’eux seuls, sourit, et se leva en faisant froufrouter sa robe.

Tous se levèrent, dirent adieu et sortirent.

Resté seul, Ivan Ilitch eut un moment de soulagement. Le mensonge était parti avec eux. Mais la douleur restait. Toujours la même douleur, toujours le même effroi, jamais de repos. De nouveau les minutes, les heures s’écoulaient sans apporter de changement ; toujours la même chose, et toujours la certitude de plus en plus atroce de l’inévitable dénouement.

— Envoyez-moi Guérassim ! répondit-il à la question de Piotr.

IX

Assez tard dans la nuit, sa femme rentra. Elle s’approcha de lui sur la pointe des pieds, mais il l’entendit. Il ouvrit les yeux et les referma immédiatement. Elle voulut renvoyer Guérassim et veiller à sa place. Il rouvrit les yeux et murmura :

— Non. Tu peux t’en aller.

— Souffres-tu beaucoup ?

— Qu’importe.

— Prends de l’opium.

Il y consentit ; elle lui en fit prendre et partit.

Jusqu’à trois heures du matin il resta dans un état de torpeur douloureuse, et rêva qu’on le mettait violemment dans un sac noir, étroit et profond, où l’on cherchait à l’enfoncer sans y parvenir. Et cette chose effroyable pour lui était accompagnée d’une autre torture : il avait peur, il voulait y entrer lui-même, et cependant il résistait et, en luttant, s’enfonçait toujours davantage. Soudain il se dégage et tombe. Il se réveilla, Guérassim toujours au pied du lit, doux, patient, s’était assoupi. Et lui est là, ses pieds amaigris, en chaussettes, appuyés sur ses épaules ; et toujours la même bougie avec un abat-jour, et toujours cette douleur interminable.

— Va-t-en, Guérassim ? murmura-t-il.

— Qu’est-ce que cela fait. Je vais rester.

— Non, va-t-en.

Il descendit ses pieds des épaules de Guérassim, se coucha sur le côté, la main sous sa joue, et fut pris de pitié pour soi-même.

A peine Guérassim était-il passé dans la pièce voisine, que, ne se contenant plus, il se mit à sangloter comme un enfant. Il pleurait sa situation désespérée, son affreuse solitude, la cruauté des hommes, la cruauté de Dieu, l’absence de Dieu.

« Pourquoi as-tu fait tout cela ? Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Pourquoi, pourquoi me tourmentes-tu si atrocement ? »

Il n’attendait point de réponse et en même temps se désespérait de n’en pouvoir obtenir. Sa douleur devint plus aiguë, mais il ne fit aucun mouvement, n’appela personne. Il se répétait : « En bien ! encore ! Eh bien ! frappe ! Mais pourquoi ? Que t’ai-je fait ? Pourquoi ? »

Puis il se tut, il suspendit non seulement ses larmes, mais sa respiration même, et devint tout attentif : il semblait écouter non pas une voix terrestre, mais la voix de l’âme et suivre les pensées qu’elle exprimait.

— Que veux-tu ? semblait dire la voix intérieure.

— Que veux-tu ? Que veux-tu ? se répéta-t-il à lui-même. Ce que je veux ? Ne plus souffrir ! Vivre, répondit-il.

— De nouveau il tendit son attention au point qu’il en oubliait sa douleur.

— Vivre ? Et vivre comment ? reprit la voix.

— Mais vivre comme je vivais auparavant, bien, agréablement.

— Aussi bien et agréablement que tu as vécu jusqu’à présent ? redemanda la voix.

Et il se mit à se rappeler les meilleurs moments de sa vie agréable. Mais, chose étrange, ces moments, il les voyait maintenant d’un tout autre œil qu’alors, tous, excepté ses premiers souvenirs d’enfance. Dans son enfance, il retrouvait quelque chose de vraiment bon, dont le retour embellirait la vie. Mais l’homme qui avait eu une vie agréable, facile, cet homme n’existait plus, il n’était plus qu’un souvenir.

Aussitôt qu’il arrivait à cette période de sa vie qui avait fait de lui ce qu’il était actuellement, toutes ses joies de jadis s’évanouissaient, se transformaient en quelque chose de pénible et de vide. Plus il s’éloignait de l’enfance et s’approchait du présent, plus les joies paraissaient insignifiantes et douteuses. Cela commençait à l’École de droit. Là il y eut encore quelque chose de vraiment bon la gaîté, l’amitié, l’espérance. Mais dès les classes supérieures ces bons moments devenaient plus rares.

Plus tard, du temps de son service chez le gouverneur, il y eut encore quelques moments purs : son affection pour une femme. Puis tout s’embrouillait et le nombre des moments heureux allait diminuant, et plus il avançait dans la vie, moins il y en avait. Son mariage… un hasard, gros de désillusions. L’haleine désagréable de sa femme, la sensualité, l’hypocrisie ! Puis cette carrière morne, les soucis d’argent, et ainsi une année, deux, dix, vingt ! et toujours la même chose. Et plus le temps passait, plus sa vie était vide.

« C’est comme si j’avais descendu une montagne au lieu de la monter. Ce fut bien ainsi. Selon l’opinion publique je montais, mais en réalité, la vie glissait sous moi… Et me voila arrivé au terme… Meurs !

« Mais, qu’est-ce donc ? Pourquoi ? Non, ce n’est pas possible que la vie soit si insignifiante, si vilaine ! Si elle est en effet si vilaine, si absurde, pourquoi mourir et mourir en souffrant ? Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas.

« Peut-être n’ai-je pas vécu comme on doit vivre ? se demanda-t-il tout à coup. Mais comment cela serait-il possible puisque j’ai toujours fait ce que je croyais être mon devoir ? » se répondit-il. Et aussitôt il chercha à repousser par cet argument l’énigme de la vie et de la mort, comme quelque chose d’absolument impossible.

« Que veux-tu, maintenant ? Vivre ? Vivre comme tu as vécu étant juge lorsque l’huissier annonçait : La Cour ! La Court ! » se répéta-t-il. « La voilà, la Cour ! Mais je ne suis pas coupable, s’écria-t-il avec colère. Pourquoi ? »

Il cessa de pleurer, tourna son visage vers le mur, l’esprit obsédé par cette unique pensée : Pourquoi, pourquoi tant d’horreur ?

Mais il avait beau y réfléchir, il ne trouvait aucune réponse. Et quand l’idée qu’il n’avait pas vécu comme on doit vivre se dressait devant lui, il chassait cette idée bizarre en se rappelant aussitôt la parfaite correction de sa vie.

jeudi, octobre 2 2014

Beatrice de Die - "Grand peine m'est advenue"

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La comtesse de Die fut l'épouse du seigneur Guillaume de Poitiers, belle et bonne dame. Elle s'enamoura du seigneur Raimbaut d'Orange, et fit sur lui maintes bonnes chansons. elle vécue au XIIe siecle.

Grande peine m’est advenue
Pour un chevalier que j’ai eu,
Je veux qu’en tous les temps l’on sache
Comment moi, je l’ai tant aimé;
Et maintenant je suis trahie,
Car je lui refusais l’amour.
J’étais pourtant en grand’folie
Au lit comme toute vêtue.

Combien voudrais mon chevalier
Tenir un soir dans mes bras nus,
Pour lui seul, il serait comblé,
Je ferais coussin de mes hanches;
Car je m’en suis bien plus éprise
Que ne fut Flore de Blanchefleur.
Mon amour et mon cœur lui donne,
Mon âme, mes yeux, et ma vie.

Bel ami, si plaisant et bon,
Si vous retrouve en mon pouvoir
Et me couche avec vous un soir
Et d’amour vous donne un baiser,
Nul plaisir ne sera meilleur
Que vous, en place de mari,
Sachez-le, si vous promettez
De faire tout ce que je voudra

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