Cyberpoète

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mercredi, juillet 18 2018

Francois Villon - Le grand Testament

Orphelin pauvre, François de Moncorbier est recueilli par Guillaume de Villon, chanoine de Saint-Benoît. Il prendra plus tard le nom de son tuteur, qui l'inscrit à la Sorbonne, passage obligé pour qui veut devenir clerc ou magistrat. En 1452, il est licencié et maître ès arts.

Cependant, sa destinée sera beaucoup plus tumultueuse : il court les tavernes, se compromet joyeusement avec une population louche et pittoresque de joueurs, d'escrocs et de voleurs, tout en fréquentant la jeunesse dorée et nantie de l'époque. Il raffole de cette vie mouvementée, insouciante et périlleuse.

En 1455, il blesse mortellement un prêtre, Philippe Sermoise, lors d'une échauffourée provoquée par une certaine Isabeau. Il s'enfuit de Paris, erre en province et se lie à des malandrins aussi bien qu'à de grands seigneurs. C'est à cette même époque qu'il commence la rédaction des Lais ou Petit Testament.

Au bout de quelques mois, il réapparaît à Paris, commet un nouveau forfait : un vol au collège de Navarre. Puis, il s'évanouit dans la nature.

On le retrouve à Blois en 1457 à la cour de Charles d'Orleans, le poète fera apparaitre des oeuvres de Villon dans un manuscrit ou il compile ses oeuvres avec celle de ses courtisans. Il disparait de nouveau.


On retrouve sa trace dans un cachot de Meung-sur-Loire où il croupit, au pain sec et à l'eau, pour on ne sait quelle affaire. Il doit sa liberté à Louis XI qui distribue moult grâces à l'occasion de son récent avènement.


Revenu à Paris, il compose le Grand Testament, recueil de poésies et de ballades, dont la plus célèbre est la Ballade des Dames du temps jadis.

Nouvelle condamnation, vers 1463, après une rixe qu'il provoque avec trois de ses compagnons. Il subit la question avant d'être condamné à mort. Pieux aux heures sombres, il écrit alors la Ballade des Pendus, ou Epitaphe Villon. Sa sentence est commuée en bannissement. Dès lors, on perd sa trace.





Le grand testament 


I

En l'an de mon trentiesme aage,
Que toutes mes hontes j'euz beues,
Ne du tout fol ne du tout saige
Non obstant maintes peines eues
Lesquelles j'ay toutes receues
Soubz la 'nain Thibault d'Aucigny
S'esvesque il est, signant les rues,
Qu'il soit le mien, je le regny.

 II

Mon seigneur n'est ne mon evesque,
Soubz luy ne tiens s'il n'est en friche;
Foy ne luy doy n'ommaige avecque,
Je ne suis son serf ne sa biche.
Peu m'a d'une petite miche
Et de froide eaue tout ung esté;
Large ou estroit, moult Me fut chiche.
Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté!

III

Et s'aucun me vouloit reprendre
Et dire que je le maudiz,
Non faiz, se bien me scet comprendre;
En riens de luy je ne mesdiz.
Vecy tout le mal que j'en dis:
S'il m'a esté misericors,
Jhesus, le roy de paradis,
Tel luy soit a l'ame et au corps!

IV

Et s'esté m'a dur ne cruel,
Trop plus que cy je ne raconte,
Je veul que le Dieu eternel
Luy soit dont semblable a ce compte.
Et l'Eglise nous dit et compte
Que prions pour noz annemys;
Je vous diray j'ay tort et honte,
Quoy qu'il m'aist fait, a Dieu remys.

V

Sy prieray pour luy de bon cueur,
Pour l'ame du bon feu Cotart;
Mais quoy! ce sera donc par cueur,
Car de lire je suis fetart.
Priere en feray de picart:
S'il ne le scet, voise l'apprendre,
S'il m'en croit, ains qu'il soit plus tart,
A Douay ou a L'Ysle en Flandre!

VI

Combien, s'oveult que l'on prie
Pour luy, foy que doy mon baptesme,
Obstant qu'a chacun ne le crye,
Il ne fauldra pas a son esme:
Ou psaultier prens, quant suis a mesme,
Qui n'est de beuf ne cordouen,
Le verselet escript septiesme
Du psëaulme Deus laudem.

VII

Si prie au benoist filz de Dieu,
Qu'a tous mes besoings je reclame,
Que ma povre priere ait lieu
Vers luy, de qui tiens corps et ame,
Qui m'a preservé de maint blasme
Et franchy de ville puissance;
Loué soit il, et Nostre Dame,
Et Loÿs, le bon roy de France,

VIII

Auquel doint Dieu Peur de Jacob
Et de Salmon l'onneur et gloire
—Quant de prouesse, il en a trop,
De force aussi, par m'ame, voire—,
En ce monde cy transsitoire
Tant qu'il a de long ne de lé,
Afin que de lui soit memoire,
Vivre autant que Mathussalé,

IX

Et douze beaux enffans, tous masles,
Veoir de son cher sang royal,
Aussi preux que fut le grant Charles,
Conceuz en ventre nuptïal,
Bons comme fut saint Marcial.
Ainsi en preigne au feu daulphin!
Je ne lui soubzhaicte autre mal,
Et puis paradis en la fin.

X

Pour ce que foible je me sens,
Trop plus de biens que de sancté,
Tant que je suis en mon plain sens,
Sy peu que Dieu m'en a presté,
Car d'autre ne l'ay emprunté,
J'ay ce testament tres estable
Fait, de derreniere voulenté,
Seul pour tout et inrevocable.

XI

Escript l'ay l'an soixante et ung,
Lors que le roy me delivra
De la dure prison de Mehun
Et que vie me recouvra,
Dont suis, tant que mon cueur vivra,
Tenu vers luy m'usmilier,
Ce que feray jusqu'il moura:
Bienfait ne se doit oublier.

XII

Or est vray qu'après plains et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Après tritresses et douleurs,
Labeurs et griefz cheminemens,
Travail mes lubres sentemens,
Esguisez comme une pelocte,
M'ouvrist plus que tous les commens
D'Averroÿs sur Arristote.

XIV

Je suis pecheur, je le sçay bien,
Pourtant ne veult pas Dieu ma mort,
Mais convertisse et vive en bien,
Et tout autre que pechié mort.
Combien qu'en peché soye mort,
Dieu vit, et sa misericorde,
Se conscïence me remort,
Par sa grace pardon m'acorde.

XV

Et comme le noble Roumant
De la Rose
dit et confesse
En son premier commancement
C'on doit jeune cueur en jeunesse,
Quant on le voit viel en viellesse,
Excuser, helas! il dit voir;
Ceulx donc qui me font telle presse
En meureté ne me vouldroient voir.

XVI

Se pour ma mort le bien publicque
D'aucune chose vaulsist mieulx,
A mourir comme ung homme inique
Je me jugasse, ainsi m'est Dieux!
Griefz ne faiz a jeunes ne vieux,
Soie sur piez ou soye en bierre:
Les mons ne bougent de leurs lieux
Pour ung povre, n'avant n'arriere.

XVII

Ou temps qu'Alexandre regna,
Ungs homs nommé Dïomedés
Devant lui on lui admena
Engrillonné pousses et detz
Comme larron, car il fut des
Escumeurs que voyons courir;
Sy fut mis devant ce cadés
Pour estre jugiez a mourir.

XVIII

L'empereur si Paraisonna:
« Pourquoy es tu laron en mer? »
L'autre responce lui donna:
« Pourquoy laron me faiz clamer?
Pour ce qu'on me voit escumer
En une petiote faste?
Se comme toy me peusse armer,
Comme toy empereur je feusse.

XIX

» Mais que veulx tu! de ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement,
Qui si faulcement me fortune,
Me vient tout ce gouvernement.
Excusez moy aucunement
Et saichiez qu'en grant povreté,
Ce mot se dit communement,
Ne gist pas grande loyaulté. »

XX

Quant l'empereur ot remiré
De Dïomedés tout le dit,
« Ta fortune je te mueray
Mauvaise en bonne », ce lui dist.
Si fist il; onc puis ne mesdit
A personne, mais fut vray homme.
Valere pour vray le bauldit
Qui fut nommé le Grant a Romme.

XXI

Se Dieu m'eust donné rencontrer
Ung autre piteux Alixandre
Qui m'eust fait en bon eur entrer,
Et lors qui m'eust veu condescendre
A mal, estre ars et mis en cendre
Jugié me feusse de ma voys.
Neccessité fait gens mesprendre
Et fain saillir le loup du boys.

XXII

Je plains le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre gallé
Jusqu'a l'entree de viellesse,
Qui son partement m'a cellé:
Il ne s'en est a pié alé
N'a cheval, helas! comment don?
Soudainement s'en est vollé
Et ne m'a laissié quelque don.

XXIII

Alé s'en est, et je demeure,
Povre de sens et de savoir,
Triste, failly, plus noir que meure,
Qui n'ay ne cens, rente n'avoir.
Des miens le mendre, je dy voir,
De me desavouer s'avance,
Oubliant naturel devoir
Par faulte d'un peu de chevance.

XXIV

Si ne crains avoir despendu
Par friander ne par lescher;
Par trop amer n'ay riens vendu
Qu'amis me peussent reprouchier,
Au moins qui leur couste moult cher;
Je le dy et ne croys mesdire.
De ce je me puis revanchier:
Qui n'a meffait ne le doit dire.

XXV

Bien est verté que j'é aymé
Et aymeroye voulentiers;
Mais triste cueur, ventre affamé,
Qui n'est rassasïé au tiers,
M'oste des amoureux sentiers.
Au fort, quelc'um s'en recompence
Qui est remply sur les chantiers,
Car la dance vient de la pance!

XXVI

Bien sçay, se j'eusse estudïé
Ou temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes meurs dedïé,
J'eusse maison et couche molle
Mais quoy! je fuyoie l'escolle
Comme fait le mauvaiz enffant.
En escripvant ceste parolle,
A peu que le cueur ne me fent.

XXVII

Le dit du Saige trop lui feiz
Favourable, bien en puis mais!
Qui dist: « Esjoïs toy, mon filz,
En ton adolessence », mes
Ailleurs sert bien d'un autre mes,
Car « Jeunesse et adolessance
—C'est son parler, ne moins ne mes —
Ne sont qu'abuz et ygnorance ».

XXVIII

Mes jours s'en sont alez errant,
Comme, dit Job, d'une touaille
Font les filletz, quant fixerant
En son poing tient ardente paille:
Lors s'il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Sy ne crains plus que riens m'assaille,
Car a la mort tout s'assouvit.

XXIX

Ou sont les gradeux galans
Que je suivoye ou temps jadiz,
Si bien chantans, si bien parlans,
Sy plaisans en faiz et en diz?
Les aucuns sont mors et roidiz,
D'eulx n'est il plus riens maintenant
—Respit aient en paradis,
Et Dieu saulve le remenant!

XXX

Et les autres sont devenuz
Dieu mercy, grans seigneurs et maistres 
Les autres mendient tous nuz
Et pain ne voient qu'aux fenestres 
Les autres sont entrez en cloistres
De Celestins et de Chartreux
Bostés, houlsés com pescheurs d'oestres
Voyez l'estat divers d'entr'eux!

XXXI

Aux grands maistres Dieu doint bien fere
Vivans en paix et en requoy
En eulx il n'y a que reffaire
Si s'en fait bon taire tout quoy.
Mais aux povres qui n'ont de quoy,
Comme moy, Dieu doint pascîence.
Aux autres ne fault qui ne quoy,
Car assez ont pain et pictence.

XXXII

Bons vins ont, souvent embrochez,
Saulces, brouestz et groz poissons,
Tartes, flans, oefz fritz et pochetz,
Perduz et en toutes façons.
Pas ne ressemblent les maçons
Que servir fault a si grant peine :
Ilz ne veullent nulz eschançons,
De soy verser chacun se paine.

XXXIII

En cest incident me suis mis,
Qui de riens ne sert a mon fait.
Je ne suis juge ne commis
Pour pugnir n'assouldre meffait 
De tous suis le plus imparfait 
Loué soit le doulx Jhesu Crist!
Que par moy leur soit satisfait :
Ce que j'ay escript est escript.

XXXIV

Laissons le moustier ou il est,
Parlons de chose plus plaisante;
Ceste matiere a tous ne plest,
Ennuieuse est et desplaisante.
Povreté, chagrine, doulente,
Tousjours, despiteuse et rebelle,
Dit quelque parolle cuisante;
S'elle n'ose, si le pense elle.

XXXV

Povre je suis de ma jeunesse,
De povre et de peticte extrasse;
Mon pere n'eust oncq grant richesse,
Ne son ayeul nommé Orrace;
Povreté tous nous suit et trace.
Sur les tumbeaux de mes ancestres,
Les ames desquelz Dieu embrasse,
On n'y voit couronnes ne ceptres.

XXXVI

De povreté me grementarit,
Souventeffoiz me dit le cueur:
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne demaine tel douleur!
Se tu n'as tant qu'eust Jaques Cueur,
Mieulx vault vivre soubz groz bureau
Pouvre, qu'avoir esté seigneur
Et pourrir soubz riche tumbeau. »

XXXVII

Qu'avoir esté seigneur Que dis?
Seigneur, lasse! ne l'est il mais?
Selon les davitiques diz
Son lieu ne congnoistra jamaiz.
Quant du seurplus, je m'en desmez:
Il n'appartient a moy, pecheur;
Aux theologiens le remectz,
Car c'est office de prescheur.

XXXVIII

Sy ne suis, bien le considere,
Filz d'ange portant diadame
D'estoille ne d'autre sidoire:
Mon pere est mort, Dieu en ait l'ame!
Quant est du corps, il gist soubz lame;
J'entens que ma mere mourra
—El le scet bien, la povre femme! —
Et le filz pas ne demourra.

XXXIX

Je congnois que pouvres et riches,
Sagez et folz, prestres et laiz,
Nobles, villains, larges et chiches,
Petiz et grans, et beaulx et laitz,
Dames a rebrassés colletz,
De quelconque condicion,
Portans atours et bourreletz,
Mort saisit sans excepcïon.

XL

Et meure Paris ou Elayne,
Quicunques meurt meurt a douleur
Telle qu'il pert vent et alaine,
Son fiel se criesve sur son cueur,
Puis sue Dieu scet quel sueur...
Et n'est qui de ses maulx Palege,
Car enffant n'a, frere ne seur,
Qui lors voulsist estre son pleige.

XLI

La mort le fait fremir, pallir,
Le nez courber, les vaines tendre,
Le col enfiler, la chair moslir,
Joinctes et nerfz croistre et estendre...
Corps femenin, qui tant est tendre,
Poly, souëf, si precieulx,
Te fauldra il ces maulx attendre?
Oy, ou tout vif aler es cieulx.

lundi, juillet 16 2018

Raymond Queneau - Un Poème

raymond-queneau.png

Bien placés bien choisis
quelques mots font une poésie
les mots il suffit qu’on les aime
pour écrire un poème
on ne sait pas toujours ce qu’on dit
lorsque naît la poésie
faut ensuite rechercher le thème
pour intituler le poème
mais d’autres fois on pleure on rit
en écrivant la poésie
ça a toujours kékchose d’extrème
un poème

vendredi, juillet 13 2018

Mile Davidovic

Dans la série des peintres naïfs à découvrir, cet artiste d'ex-Yougoslavie.



Mile Davidovic est né en Croatie en 1958, il y a découvert très jeune son amour et sa passion pour la peinture.

A visiter son site officiel

Il est grandement influencé par l'école Hlebine (Croatie) et des artistes tel que Kovacic, Lackovic et Generalic. Depuis quelques années, il vit et travaille à Belgrade et Athène.



ÉCOLE DE HLEBINE. Cette école de peintres naïfs a été fondée dans le nord-est de la Croatie, à Hlebine, par Ivan Generalic, Franjo Mraz et Mirko Virius, peintres paysans qui, contrairement aux naïfs d'Europe occidentale, œuvrèrent côte à côte et non en solitaires.
S'attachant à évoquer de façon idyllique les paysages et les activités de leur région, ils utilisèrent la couleur sans souci de réalisme, ainsi que des motifs décoratifs originaux. On compte parmi ses représentants les plus célèbres, Dragan Gazi, Ivan Generalic, Mijo Kovacic, Ivan Lackovic et Ivan Vecenaj, qui se firent connaître surtout après 1945.
Plusieurs de leurs oeuvres sont exposées en France, notamment au Musée international d'Art naïf Anatole Jakovsky à Nice, au Palais de l'art naïf de Bages (Pyrénées orientales), au Musée International d'Art Naïf de Vicq ou encore au Musée du Vieux Château de Laval.














mercredi, juillet 11 2018

Quelques fables issues du Pañchatantra

le Pañchatantra est recueil de fables et contes indiens datant probablement V ou VIe siècle.



Le texte a été traduit en persan, puis en arabe sous le nom de Le Livre de Kalîla et Dimna. Il connait un énorme succès en perse et dans le monde arabo-musulman pendant tout le moyen age, et reste aujourd'hui encore un classique.

Au XIIIe Siècle, une version est traduite en castillan à la demande d'Alphonse X le Sage. 



C'est ainsi que le texte fait son entrée en occident. Il est connu alors comme un recueil de texte d'un sage indien appelé Pilpay ou Bidpaï.

La Fontaine en fera l'une de ses source d'inspiration, mais d'autre texte comme ceux de Marie de France ou le Roman de la Rose y puisent de profonde racine.



La Grue et l’Épervier

Une grue, citoyenne des bords d'un lac, y vivait des différens insectes qu'elle y trouvait en abondance. Un jour elle aperçut un épervier qui, après avoir donné la chasse à une perdrix , l' avait prise et la dévorait. Cet épervier, dit en elle-même la grue, fait sa nourriture des oiseaux les plus délicats, et moi, qui l'emporte sur lui par la force et par la grandeur, je me contente de vils insectes. Je veux suivre son exemple.

La grue, après ce beau monologue, aperçoit une perdrix qui d'un vol léger rasait la surface de l'eau ; elle veut fondre sur cette proie, mais la pesanteur de son corps l'entraîne, elle tombe sur les bords du lac, qui étaient très-fangeux, ses pattes s'enfoncent dans le limon, elle fait de vains efforts pour s'en tirer. Un berger qui était aux environs prend l'oiseau, l'encage et le porte à ses enfants. 
La Tortue et les deux Canards

Par une année de grande sécheresse, des canards abandonnèrent un étang où ils vivaient et vinrent faire leurs adieux à une tortue leur amie.
— Ce n’est pas sans peine que nous nous éloignons de vous, mais nous y sommes obligées, et quant à ce que vous nous proposez de vous emmener, nous avons une trop longue traite à faire et vous ne pouvez pas nous suivre parce que vous ne sauriez voler ; néanmoins, si vous nous promettez de ne dire mot en chemin, nous vous porterons ; mais nous rencontrerons des gens qui vous parleront et cela sans cause de votre perte.
— Non, répondit la tortue, je ferai tout ce qu’il vous plaira.
Alors les canards firent prendre à la tortue un petit bâton par le milieu, qu’elle serra bien fort entre ses dents et, lui recommandant ensuite de tenir ferme, deux canards prirent le bâton chacun par un bout et enlevèrent la tortue de cette façon. Quand ils furent au-dessus d'un village, les habitants qui les virent, étonnés de la nouveauté de ce spectacle, se mirent à crier tous à la fois, ce qui faisait un charivari que la tortue écoutait impatiemment. À la fin, ne pouvant plus garder le silence, elle voulut dire :
— Que les envieux aient les yeux crevés s’ils ne peuvent regarder
Mais, dès qu’elle ouvrit la bouche, elle tomba par terre et se tua.

lundi, juillet 9 2018

Pierre Reverdy - Reflux


(encore un texte de l'un de mes poètes favoris)

Quand le sourire éclatant des façades déchire le décor fragile du matin ; quand l'horizon est encore plein du sommeil qui s'attarde, les rêves murmurant dans les ruisseaux des haies ; quand la nuit rassemble ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot du sort n'était encore inscrit. Toute la distance de vous à moi - de la vie qui tressaille à la surface de la main au sourire mortel de l'amour sur sa fin - chancelle, déchirée.

La distance parcourue d'une seule traite sans arrêt, dans les jours sans clarté et les nuits sans sommeil. Et, ce soir, je voudrais, d'un effort surhumain, secouer toute cette épaisseur de rouille - cette rouille affamée qui déforme mon cœur et me ronge les mains. Pourquoi rester si longtemps enseveli sous les décombres des jours et de la nuit, la poussière des ombres.

Et pourquoi tant d'amour et pourquoi tant de haine. Un sang léger bouillonne à grandes vagues dans des vases de prix. Il court dans les fleuves du corps, donnant à la santé toutes les illusions de la victoire. Mais le voyageur exténué, ébloui, hypnotisé par les lueurs fascinantes des phares, dort debout, il ne résiste plus aux passes magnétiques de la mort.

Ce soir je voudrais dépenser tout l'or de ma mémoire, déposer mes bagages trop lourds. Il n'y a plus devant mes yeux que le ciel nu, les murs de la prison qui enserrait ma tête, les pavés de la rue. Il faut remonter du plus bas de la mine, de la terre épaissie par l'humus du malheur, reprendre l'air dans les recoins les plus obscurs de la poitrine, pousser vers les hauteurs - où la glace étincelle de tous les feux croisés de l'incendie - où la neige ruisselle, le caractère dur, dans les tempêtes sans tendresse de l'égoïsme et les dérisions tranchantes de l'esprit.

dimanche, juillet 8 2018

Jacques Prevert - Cet amour


Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vrai qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivant que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

Extrait de Jacques Prévert, Paroles, Paris, Gallimard, 1946.

vendredi, juillet 6 2018

Guillaume IX de Poitiers _ Je vais faire un poème sur la pur néant

Guilhem IX de Peitieus est un troubadour s’exprimant en langue d'oc et ayant vécu au cœur du moyen age, entre 1076 et 1126.
C'est le grand père d'Alénor d'Aquitaine.

Il vécu d'abord une vie de plaisirs et de débauche, trompant sa femme, divorçant, se remariant, puis trompant à nouveau.
Il finit par être excommunié

Ayant sans doute des remords, de rustre, il devient troubadour chantant l'amour courtois en occitan et célébrant la femme.
Il finira sa vie en religion.


guillaume_d27_aquitaine.jpg


Je vais faire un poème sur le pur néant :
Ce ne sera pas sur moi ni sur d’autres gens,
Ce ne sera pas sur l’amour, sur la jeunesse,
Ni sur rien d’autre,
Il vient d’être trouvé tandis que je dormais
Sur mon cheval.

Je ne sais pas à quel heure je vins au jour :
Je ne suis ni allègre ni chagriné,
Je ne suis ni sauvage ni familier,
Et n’y puis rien :
Ainsi je fus de nuit doué par une fée
Sur un haut puy.

Je ne sais pas l’instant ou j’ai pris mon sommeil,
Ni l’instant ou je veille, à moins qu’on me le dise.
Peu s’en faut si mon cœur n’est pas parti
D’un deuil cruel ;
Mais voilà qui m’importe autant qu’une souris,
Par saint Martial !

Je suis malade et tremble de mourir,
Et je sais seulement ce que j’en entends dire ;
Un médecin je chercherai à mon plaisir,
Je n’en sais de pareil .
On est bon médecin quand on sait me guérir,
Non, si j’ai mal .

Une amie, j’en ai une, et je ne sais qui elle est,
Jamais je ne la vis, je le dis par ma foi ;
Elle ne m’a rien fait qui me plaise ou me pèse,
Ca m’est égal,
Car jamais il n’y eut ni Normand ni Français
Dans ma maison.

Jamais je ne la vis, pourtant je l’aime fort,
Jamais elle ne me fit un tort, ni mon droit,
Quand je ne la vois pas, m’en porté-je plus mal ?
Qu’importe un coq !
Car j’en connais une plus aimable et plus belle,
Et qui vaut mieux .

Je ne sais pas l’endroit ou elle est établie,
Si c’est dans la montagne ou si c’est dans la plaine ;
Je n’ose pas dire le tort qu’elle m’a fait

mais il m’importe,
Et je suis affecté qu’elle demeure ici
Quand je m’en vais.

Je l’ai fait ce poème, et je ne sais sur qui ;
Et je vais le faire parvenir à celui
Qui me le fera parvenir par autrui
Là vers l’Anjou,
Pour qu’il me fasse parvenir de son étui
La contre-clé .

Farai un vers de dreit nien
Non er de mi ni d'autra gen
Non er d'amor ni de joven
Ni de ren au
Qu'enans fo trobatz en durmen
Sus un chivau

No sai en qual hora.m fui natz
No soi alegres ni iratz
No soi estranhs ni soi privatz
Ni no.n puesc au
Qu'enaisi fui de nueitz fadatz
Sobr'un pueg au

No sai cora.m fui endormitz
Ni cora.m veill s'om no m'o ditz
Per pauc no m'es lo cor partitz
D'un dol corau
E no m'o pretz una fromitz
Per saint Marsau

Malautz soi e cre mi morir
E re no sai mas quan n'aug dir
Metge querrai al mieu albir
E no.m sai tau
Bos metges er si.m pot guerir
Mas non si amau

Amigu'ai ieu non sai qui s'es
C'anc no la vi si m'aiut fes
Ni.m fes que.m plassa ni que.m pes
Ni no m'en cau
C'anc non ac Norman ni Franses
Dins mon ostau

Anc non la vi et am la fort
Anc no n’aic dreit ni no.m fes tort
Quan no la vei be m'en deport
No.m prez un jau
Qu'ie.n sai gensor e belazor
E que mais vau

No sai lo luec on s’esta
Si es m pueg ho es en pla
Non aus dire lo tort que m’a
Albans m’en cau
E peza.m be quar sai rema
Per aitan vau

Fait ai lo vers no sai de cui
Et trametrai lo a celui
Que lo.m trameta per autrui
Enves Peitau
Que.m tramezes del sieu estui
La contraclau

jeudi, juillet 5 2018

Francois Beranger - Tranche de Vie

Je suis né dans un p'tit village
Qu'à un nom pas du tout commun
Bien sûr entouré de bocage
C'est le village de St Martin
A peine j'ai cinq ans qu'on m'emmène
Avec ma mère et mes frangins
Mon père pense qu'y aura du turbin
Dans la ville où coule la Seine

J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

La capitale c'est bien joli
Sûrement quand on la voit d'Passy
Mais de Nanterre ou de Charenton
C'est déjà beaucoup moins folichon
J'ai pas d'mal à imaginer
Par où c'que mon père est passé
Car j'ai connu quinze ans plus tard
Le même tracas le même bazar


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

Le matin faut aller piétiner
Devant les guichets de la main d'œuvre
L'après-midi solliciter le cœur
Des punaises des bonnes œuvres
Ma mère elle était toute paumée
Sans ses lapins et ses couvées
Et puis pour voir essayez donc
Sans fric de remplir cinq lardons


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

Pour parfaire mon éducation
Y a la communale en béton
Là on fait d'la pédagogie
Devant soixante mômes en furie
En plus d'l'alphabet du calcul
J'ai pris beaucoup coup pieds au cul
Et sans qu'on me l'ait demandé
J'appris l'arabe et le portugais


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

A quinze ans finie la belle vie
T'es plus un môme t'es plus un p'tit
J'me r'trouve les deux mains dans l'pétrole
A frotter des pièces de bagnoles
Neuf dix heures dans un atelier
Ça vous épanoui la jeunesse
Ça vous arrange même la santé
Pour le monde on a d'la tendresse


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

C'est pas fini...

Quand on en a un peu la d'dans
On y reste pas bien longtemps
On s'arrange tout naturellement
Pour faire des trucs moins fatiguants
J'me faufile dans une méchante bande
Qui voyoute la nuit sur la lande
J'apprends des chansons de Bruant
En faisant des croches-pattes aux agents


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

Bien sûr la maison Poulagat
S'agrippe à mon premier faux-pas
Ça tombe bien mon pote t'as d'la veine
Faut du monde pour le F.L.N.
J'me farcis trois ans de casse-pipe
Aurès, Kabylie, Mitidja
Y a d'quoi prendre toute l'Afrique en grippe
Mais faut servir l'pays ou pas


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

Quand on m'relache je suis vidé
Je suis comme un p'tit sac en papier
Y a plus rien d'dans tout est cassé
J'ai même plus envie d'une mémé
Quand j'ai cru qu'j'allais m'réveiller
Les flics m'ont vachement tabassé
Faut dire qu' j'm'étais amusé
A leur balancer des pavés


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

Les flics pour c'qui est d'la monnaie
Ils la rendent avec intérêts
Le crâne le ventre et les roustons
Enfin quoi vive la nation
Le juge m'a filé trois ans d'caisse
Rapport à mes antécédents
Moi j'peux pas dire qu'je sois en liesse
Mais enfin qu'est-ce que c'est qu'trois ans


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né

En tôle j'vais pouvoir m'épanouir
Dans une société structurée
J'ferai des chaussons et des balais
Et je pourrai me r'mettre à lire
J'suis né dans un p'tit village
Qu'à un nom pas du tout commun
Bien sûr entouré de bocage
C'est le village de St Martin


J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né



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La complainte de Mi

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Sur l’île d'Océalys est organisé tout les ans un grand concours de troubadours. Le meilleurs d'entre eux se verra offrir la protection du roi Arl pendant une année.

Peyre, un noble issu de l’île des vertes vallées, rêve de participer au concours, ce qui n'est pas du tout du goût de son père, Pelras, le chef de la ligue des mercenaires, une confrérie de nobles défendant un retour aux valeurs guerrières anciennes.
Le jeune homme décide de fuir le destin tout tracé par son père avec son amie d'enfance Zinèle.

Pendant ce temps, se trame sur Océalys des événements étranges ;
une secte religieuse annonce la venue d'un Élu qui va changer le monde,
un mouvement de révolte parmi des peuples anciens du royaume apparaît autour d'un archer qui sème la terreur,
le propre frère du roi : Jam l'insurgé, complote pour prendre le pouvoir.


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