Cyberpoète

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dimanche, novembre 16 2014

Boris Vian - L'évadé

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Il a dévalé la colline
Ses pas faisaient rouler les pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Avec son corps comme une forge
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de rire aux assassins
Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre.

Boris Vian, Chansons et Poèmes

mardi, novembre 11 2014

Jacques Prevert - chanson du mois de mai

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L’âne le roi et moi
Nous serons morts demain
L’âne de faim
Le roi d’ennui
Et moi d’amour

Un doigt de craie
Sur l’ardoise des jours
Trace nos noms
Et le vent dans les peupliers
Nous nomme
Âne Roi Homme
Soleil de Chiffon noir
Déjà nos noms sont effacés
Eau fraîche des Herbages
Sable des Sabliers
Rose du Rosier rouge
Chemin des Ecoliers

L’âne le roi et moi
Nous serons morts demain
L’âne de faim
Le roi d’ennui
Et moi d’amour
Au mois de mai

La vie est une cerise
La mort est un noyau
L’amour un cerisier.

dimanche, novembre 2 2014

Boccace - Decaméron (le jardinier et les nonnes)

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Extrait de la troisième journée du décaméron, nouvelle I

Masetto de Lamporecchio s’étant fait passer pour muet, devient jardinier d’un couvent de nonnes qui finissent toutes par coucher avec lui.

« — Très belles dames, il y en a beaucoup de ces hommes et de ces femmes assez sots pour croire que dès qu’on a posé sur la tête d’une jeune fille le bandeau blanc et sur son dos la robe noire, elle n’est plus femme et ne se sent plus d’appétits féminins, comme si, en la faisant nonne, on l’avait tait devenir de pierre ; et si par hasard ils entendent dire quelque chose contre cette croyance qu’ils ont, ils se fâchent comme si un grand crime contre nature avait été commis, sans songer qu’eux-mêmes ne se peuvent rassasier par la pleine licence qu’ils ont de faire tout ce qu’ils veulent, ni sans vouloir réfléchir à la grande force de l’oisiveté et de la solitude. Et semblablement, il y en a encore beaucoup de ceux qui croient trop que la pioche, la bêche, la mauvaise nourriture et les fatigues enlèvent entièrement aux travailleurs de la terre les appétits de la concupiscence, et les rendent très grossiers d’intelligence et de jugement. Combien se trompent tous ceux qui pensent ainsi ? Mais il me plaît, puisque la reine me l’a commandé, et que je ne m’écarte pas du sujet proposé par elle, de vous le démontrer plus clairement par une petite nouvelle.

« Dans nos contrées était autrefois et est encore un couvent de femmes très renommé pour sa sainteté, et que je ne nommerai pas, pour ne diminuer en quoi que ce soit sa réputation. Il n’y a pas longtemps que dans ce couvent, où ne se trouvaient alors que huit nonnes avec une abbesse, toutes fort jeunes, était un pauvre homme chargé de cultiver un beau jardin que les religieuses possédaient. Mécontent de son salaire, il régla un beau jour ses comptes avec l’intendant des nonnes et s’en retourna à Lamporecchio, d’où il était. Là, parmi ceux qui l’accueillirent joyeusement, était un jeune ouvrier fort, robuste et, pour un campagnard, très beau de sa personne, et qui avait nom Masetto. Ayant demandé au bonhomme où il était resté si longtemps, celui-ci, qui s’appelait Nuto, le lui ayant dit, Masetto l’interrogea sur ce qu’il faisait dans le couvent. À quoi Nuto répondit : « — Je travaillais dans leur grand et beau jardin, et, en outre, j’allais quelquefois au bois pour la provision ; je puisais de l’eau et faisais quelques autres semblables besognes, mais les nonnes me donnaient un si mince salaire que je pouvais à peine payer mes chaussures. En outre, elles sont toutes jeunes, et il me semble qu’elles ont le diable au corps, car on ne peut rien faire à leur goût. Au contraire, souvent, quand je travaillais au jardin, l’une disait ; Porte ceci là, et l’autre disait : Porte-le ici ; une autre m’enlevait la bêche des mains et disait : Ceci n’est pas bien : et elles me causaient tant de tracas que je laissais là l’ouvrage et que je sortais du jardin. De sorte que, soit pour une chose, soit pour une autre, je n’ai plus voulu y rester, et je m’en suis venu. Leur intendant, quand je suis parti, m’a prié, si j’avais sous la main quelqu’un qui pût faire ce service, de le lui envoyer, et je le lui ai promis ; mais Dieu le fasse solide des reins comme je lui en chercherai et lui en enverrai un ! — »

« Quand Masetto eut entendu ce que lui disait Nuto, il lui vint en l’esprit un si grand désir d’être avec ces nonnes qu’il s’en consumait tout entier, comprenant bien aux paroles de Nuto qu’il pourrait venir à bout de ce qu’il désirait. Mais avisant qu’il n’y arriverait pas s’il ne lui parlait point, il lui dit : « — Et ! comme tu as bien fait de t’en revenir ! Un homme est-il fait pour vivre avec des femmes ? Il lui vaudrait mieux vivre avec des diables. Elles ne savent pas, six fois sur sept, ce qu’elles veulent elles-mêmes. — » Mais dès que leur entretien eut cessé, Masetto se mit à songer à la façon dont il s’y devait prendre pour s’introduire près d’elles ; et comme il se savait parfaitement apte aux services dont parlait Nuto, il ne craignit pas d’être refusé pour ce motif, mais parce qu’il était trop jeune et de bonne mine. Pour quoi, avoir ruminé en soi-même de nombreux projets, il se dit : « — L’endroit est très loin d’ici et personne ne m’y connaît. Si je sais faire semblant d’être muet, certainement j’y serai reçu. — » Et s’arrêtant à cette ruse, sa cognée au cou, sans dire à personne où il allait, il s’en vint au monastère comme un pauvre homme. Y étant arrivé, il y entra et trouva par hasard l’intendant dans la cour. Alors, par gestes, comme font les muets, il lui témoigna le désir d’avoir à manger pour l’amour de Dieu, lui donnant à entendre que, s’il en avait besoin, il irait lui fendre du bois. L’intendant lui donna volontiers à manger, puis il le mit devant quelques souches que Nuto n’avait pas pu fendre, et que lui, qui était très robuste, fendit toutes en peu de temps. L’intendant, qui avait besoin d’aller au bois, l’emmena ensuite avec lui et, là, lui fit couper des fagots ; puis ayant mis l’âne devant lui, il lui fit comprendre par signes de le conduire au couvent. Masetto s’en acquitta fort bien ; pour quoi l’intendant le retint plusieurs jours pour certains travaux qu’il y avait à faire.

« Or il advint qu’un jour l’abbesse le vit et demanda à l’intendant qui il était. Celui-ci lui dit : « — Madame, c’est un pauvre homme sourd et muet, qui, un de ces jours derniers, est venu me demander l’aumône, de sorte que je lui ai fait du bien et lui ai donné à faire plusieurs choses qui devaient être faites. S’il savait travailler le jardin et qu’il voulût demeurer ici, je crois que nous aurions un bon serviteur, car il nous en faut un et il ferait ce qu’il pourrait. En outre, vous n’auriez point à craindre qu’il parlât à vos jeunes nonnes. — » À qui l’abbesse dit : « — Sur ma foi en Dieu, tu dis vrai ; sache s’il sait travailler, et essaie de le retenir ; donne-lui quelque paire de mauvais souliers, quelque vieux capuchon ; flatte-le ; soigne-le ; donne-lui bien à manger. — » L’intendant dit qu’il le ferait. Masetto n’était guère loin, mais faisant semblant de balayer la cour, il entendait toute cette conversation, et, joyeux, il disait en lui-même : « — Si vous m’y introduisez, je vous travaillerai si bien le jardin, que jamais il n’aura été travaillé de la sorte. — » Bref, l’intendant ayant vu qu’il savait très bien travailler, et lui ayant demandé par signes s’il voulait rester, et Masetto lui ayant répondu également par signes qu’il y consentait, il l’occupa, lui enjoignit de travailler le jardin et lui montra ce qu’il avait à faire ; puis il alla vaquer aux autres affaires du couvent et le laissa.

« Masetto travaillant tous les jours, les nonnes commencèrent à le taquiner et à se moquer de lui, comme il arrive souvent qu’on fait avec les muets, et lui disaient les plus scélérates paroles du monde, croyant n’être pas entendues de lui ; et l’abbesse, qui pensait sans doute qu’il était sans queue comme sans parole, ne se préoccupait en aucune façon de cela. Il advint toutefois qu’un jour Masetto ayant beaucoup travaillé et se reposant, deux toutes jeunes nonnes, qui se promenaient par le jardin, s’approchèrent de l’endroit où il était et se mirent à le regarder pendant qu’il faisait semblant de dormir. Pour quoi, l’une d’elles, qui était plus hardie, dit à l’autre : « Si je croyais que tu me gardasses le secret, je te dirais une pensée que j’ai eue plusieurs fois, et qui pourrait te faire aussi plaisir à toi. — » L’autre répondit : « — Parle en toute sûreté, car certainement je ne le dirai à personne. — » Alors la jeune effrontée commença : « — Je ne sais si tu as réfléchi à la façon dont nous sommes tenues enfermées, et que jamais un homme n’ose entrer ici, si ce n’est l’intendant qui est vieux, et ce muet. Pour moi, j’ai plusieurs fois entendu dire à des dames qui sont venues nous voir, que toutes les autres douceurs du monde sont une plaisanterie en comparaison du plaisir que la femme goûte avec l’homme. Pour quoi, il m’est plus d’une fois venu à l’esprit, puisque je ne puis le faire avec d’autres, d’éprouver avec ce muet s’il en est ainsi. C’est l’homme le mieux du monde choisi pour cela, car, même quand il voudrait, il ne pourrait ni ne saurait le redire. Tu vois que c’est un jeune sot, vigoureux plutôt qu’intelligent. Volontiers j’écouterai ce qu’il t’en semble. — » « — Hélas ! — dit l’autre — qu’est-ce que tu dis ? Ne sais-tu pas que nous avons promis notre virginité à Dieu ? — » « — Oh ! — dit la première — combien de choses on lui promet tout le long du jour, dont on ne tient aucune ! si nous la lui avons promise, que les autres la tiennent. — » À quoi sa compagne dit : « — Et si nous devenions grosses, comment ferions-nous ? — » L’autre dit alors : « — Tu commences à penser au mal avant qu’il arrive. Quand il sera venu, alors on y pensera. Il y aura mille moyens de faire que cela ne se sache jamais, pourvu que nous ne le disions pas nous-mêmes. — » Entendant cela, l’autre, qui avait meilleure envie que sa compagne d’éprouver quelle bête c’était que l’homme, dit : « — Or bien, comment ferons-nous ? — » À quoi la première répondit : « — Tu vois que c’est l’heure de none ; je crois que les sœurs sont toutes endormies, excepté nous. Regardons par le jardin s’il n’y a personne, et nous n’aurons plus autre chose à faire qu’à le prendre par la main et le mener dans cette cabane où il se met à l’abri de la pluie ; et là l’une se tiendra avec lui et l’autre fera la garde. Il est si niais, qu’il fera comme nous voudrons. — » Masetto entendait toute cette conversation, et, disposé à obéir, n’attendait plus que d’être pris par l’une d’elles. Les jeunes nonnes ayant bien regardé partout, et s’étant assurées que d’aucun côté elles ne pouvaient être vues, celle qui avait pris d’abord la parole, s’approcha de Masetto et le réveilla ; aussitôt, il se leva tout debout. Sur quoi, lui prenant la main avec des airs engageants, et tandis qu’il riait d’un air niais, elle le mena dans la cabane où, sans se faire trop inviter, il fit ce qu’elle voulut. La nonne en loyale compagne, ayant eu ce qu’elle désirait, céda la place à l’autre, et Masetto se montrant toujours aussi simple, fit encore à leur volonté. Pour quoi, avant qu’elles s’en allassent, elles voulurent éprouver chacune plus d’une fois comment le muet savait chevaucher. Et depuis, causant souvent entre elles, elles disaient que c’était bien la plus douce chose dont elles eussent entendu parler : et prenant le temps à heure convenable, elles s’en allaient s’ébattre avec le muet.

« Il advint un jour qu’une de leurs compagnes, s’étant aperçue de la chose par la fenêtre de sa cellule, le fit remarquer à deux autres. Toutes trois délibérèrent tout d’abord d’aller le dénoncer à l’abbesse ; mais bientôt, changeant d’avis, elles s’accordèrent avec leurs compagnes pour éprouver elles aussi la puissance de Masetto. Au bout d’un certain temps, par suite de divers incidents, les trois autres nonnes vinrent se joindre aux premières. Enfin, l’abbesse, qui ne s’était pas encore aperçue de ces choses, se promenant un jour seule au jardin, par une chaleur grande, trouva Masetto — lequel, pour avoir trop chevauché la nuit, était assez peu disposé à travailler le jour — étendu tout endormi à l’ombre d’un amandier ; et comme le vent avait relevé le pan de devant de sa chemise, tout restait à découvert. Ce que regardant la dame, et se voyant seule, elle tomba dans ce même appétit où étaient tombées ses nonnains. Ayant réveillé Masetto, elle l’emmena avec elle dans sa chambre où, pendant plusieurs jours, au grand déplaisir des nonnes qui ne voyaient plus le jardinier venir travailler le jardin, elle le retint, éprouvant à diverses reprises cette douceur qu’elle avait auparavant coutume de blâmer chez autrui. Enfin, elle le renvoya de sa chambre à son logis ; mais comme elle voulait le revoir souvent, et qu’elle lui demandait plus que sa part, Masetto, ne pouvant satisfaire à telle besogne, s’avisa que son métier de muet pourrait bien, s’il durait plus longtemps, lui causer un dommage par trop grand. Et pour ce, une nuit qu’il était avec l’abbesse, rompant le silence, il se mit à dire : « — Madame, j’ai entendu dire qu’un coq suffit bien pour dix poules, mais que dix hommes peuvent mal satisfaire une seule femme ; d’où je ne puis, moi, en servir neuf ; à quoi je ne pourrais durer : au contraire, en suis-je venu par ce que j’ai fait jusqu’ici, à un tel point, que je ne puis plus faire ni beaucoup ni peu. Et pour ce, laissez-moi aller à la grâce de Dieu, ou bien trouvez un moyen d’arranger cela. — » La dame, entendant parler celui qu’elle tenait pour muet, toute surprise, dit : « — Qu’est cela ? je croyais que tu étais muet. — » « Madame — dit Masetto — je l’étais aussi, mais non de naissance ; la parole m’avait été enlevée par une maladie, et seulement de cette nuit je me la sens rendue ; dont je loue Dieu tant que je puis. — » La dame le crut, et lui demanda ce qu’il voulait dire par ces neuf femmes qu’il avait à servir. Masetto lui dit le fait. Ce qu’entendant l’abbesse, elle s’aperçut qu’aucune de ses nonnes n’avait été plus sage qu’elle ; pour quoi, en femme discrète, sans laisser partir Masetto, elle résolut de s’entendre avec ses nonnes pour trouver un moyen d’arranger les choses de façon que le couvent ne fût pas couvert de scandale par le fait de Masetto. L’intendant étant mort un des jours précédents, les nonnes, d’un mutuel consentement, chacune sachant ce que toutes avaient fait, et avec l’assentiment de Masetto, s’arrangèrent pour faire croire que, grâce à leurs prières et au mérite du saint dont le couvent portait le nom, la parole avait été rendue à Masetto après avoir été longtemps muet ; elles le firent leur intendant, et lui répartirent la besogne de façon qu’il pût la supporter. Aussi, bien qu’il eût engendré nombre de moinillons, les choses se passèrent cependant si discrètement, qu’on n’en sut rien, sinon après la mort de l’abbesse, Masetto étant alors bien près d’être vieux, et, devenu riche, fort désireux de s’en retourner chez lui. La découverte de son aventure lui facilita l’accomplissement de ce désir. C’est ainsi que Masetto sur ses vieux jours s’en revint, riche et père de famille sans avoir eu la peine de nourrir ses enfants et de les entretenir, et ayant su par sa prévoyance bien employer sa jeunesse, au lieu d’où il était parti une cognée sur le cou, affirmant qu’ainsi le Christ traitait quiconque lui posait des cornes au chapeau. — »

dimanche, octobre 26 2014

Guillaume Apollinaire - le musicien de Saint Merry

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J’ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais pas
Ils passent devant moi et s’accumulent au loin
Tandis que tout ce que j’en vois m’est inconnu
Et leur espoir n’est pas moins fort que le mien

Je ne chante pas ce monde ni les autres astres
Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des astres
Je chante le joie d’errer et le plaisir d’en mourir

Le 21 du mois de mai 1913
Passeur des morts et les mordonnantes mériennes
Des millions de mouches éventaient une splendeur
Quand un homme sans yeux sans nez et sans oreilles
Quittant le Sébasto entra dans la rue Aubry-le-Boucher
Jeune l’homme était brun et de couleur de fraise sur les joues
Homme Ah! Ariane
Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas
Il s’arrêta au coin de la rue Saint-Martin
Jouant l’air que je chante et que j’ai inventé
Les femmes qui passaient s’arrêtaient près de lui
Il en venait de toutes parts
Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent à sonner
Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine
Qui se trouve au coin de la rue Simon-Le-Franc
Puis saint-Merry se tut
L’inconnu reprit son air de flûte
Et revenant sur ses pas marcha jusqu’à la rue de la Verrerie
Où il entra suivi par la troupe des femmes
Qui sortaient des maisons
Qui venaient par les rues traversières les yeux fous
Les mains tendues vers le mélodieux ravisseur
Il s’en allait indifférent jouant son air
Il s’en allait terriblement

Puis ailleurs
À quelle heure un train partira-t-il pour Paris

À ce moment
Les pigeons des Moluques fientaient des noix muscades
En même temps
Mission catholique de Bôma qu’as-tu fait du sculpteur

Ailleurs
Elle traverse un pont qui relie Bonn à Beuel et disparait à travers Pützchen
Au même instant
Une jeune fille amoureuse du maire
Dans un autre quartier
Rivalise donc poète avec les étiquettes des parfumeurs

En somme ô rieurs vous n’avez pas tiré grand-chose des hommes
Et à peine avez-vous extrait un peu de graisse de leur misère
Mais nous qui mourons de vivre loin l’un de l’autre
Tendons nos bras et sur ces rails roule un long train de marchandises

Tu pleurais assise près de moi au fond d’un fiacre

Et maintenant
Tu me ressembles tu me ressembles malheureusement
Nous nous ressemblons comme dans l’architecture du siècle dernier
Ces hautes cheminées pareilles à des tours
Nous allons plus haut maintenant et ne touchons plus le sol

Et tandis que le monde vivait et variait

Le cortège des femmes long comme un jour sans pain
Suivait dans la rue de la Verrerie l’heureux musicien

Cortèges ô cortèges
C’est quand jadis le roi s’en allait à Vincennes
Quand les ambassadeurs arrivaient à Paris
Quand le maigre Suger se hâtait vers la Seine
Quand l’émeute mourait autour de Saint-Merry

Cortèges ô cortèges
Les femmes débordaient tant leur nombres était grand
Dans toutes les rues avoisinantes
Et se hâtaient raides comme balle
Afin de suivre le musicien
Ah! Ariane et toi Pâquette et toi Amine
Et toi Mia et toi Simone et toi Mavise
Et toi Colette et toi la belle Geneviève
Elles ont passé tremblantes et vaines
Et leurs pas légers et prestes se mouvaient selon la cadence
De la musique pastorale qui guidait
Leurs oreilles avides

L’inconnu s’arrêta un moment devant une maison à vendre
Maison abandonnée
Aux vitres brisées
C’est un logis du seizième siècle
La cour sert de remise à des voitures de livraisons
C’est là qu’entra le musicien
Sa musique qui s’éloignait devint langoureuse
Les femmes le suivirent dans la maison abandonnée
Et toutes y entrèrent confondues en bande
Toutes toutes y entrèrent sans regarder derrière elles
Sans regretter ce qu’elles ont laissé
Ce qu’elles ont abandonné
Sans regretter le jour la vie et la mémoire
Il ne resta bientôt plus personne dans la rue de la Verrerie
Sinon moi-même et un prêtre de saint-Merry
Nous entrâmes dans la vieille maison
Mais nous n’y trouvâmes personne

Voici le soir
À Saint-Merry c’est l’Angélus qui sonne
Cortèges ô cortèges
C’est quand jadis le roi revenait de Vincennes
Il vint une troupe de casquettiers
Il vint des marchands de bananes
Il vint des soldats de la garde républicaine
O nuit
Troupeau de regards langoureux des femmes
O nuit
Toi ma douleur et mon attente vaine
J’entends mourir le son d’une flûte lointaine

Guillaume Apollinaire, Ondes, Calligrammes 1918

samedi, octobre 25 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch X, XI & XII

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X

Deux semaines s’écoulèrent encore. Ivan Ilitch ne quittait plus son divan. il ne voulait pas se mettre au lit et restait couche sur le divan. Presque toujours le visage tourné vers le mur, seul il s’abandonnait à ses douloureuses et insolubles pensées ; « Qu’es-tu donc ? Es-tu véritablement la mort ? » Et la voix intérieure lui répondait : « Oui, c’est elle ». — « Mais pourquoi ces souffrances ? » — « Mais comme cela, sans raison aucune ».

C’est tout ce qu’il pouvait obtenir.

Depuis le début de sa maladie jusqu’a sa première visite chez le médecin, deux états d’âme différents s’étaient partagé la vie d’Ivan Ilitch : c’était tantôt le désespoir, l’appréhension de cette chose terrible et mystérieuse, la mort ; tantôt l’espérance et l’attachante étude de ses fonctions organiques. Tantôt il avait devant les yeux le rein et l’intestin, qui, pour un temps, se montraient indociles, tantôt c’était la mort, terrifiante et mystérieuse, qui se dressait devant lui, et remplissait sa pensée.

Les premiers temps, ces deux impressions se succédaient, mais plus la maladie s’aggravait, plus ses préoccupations sur le rein disparaissaient, et plus l’appréhension de la mort prochaine devenait vive. Il lui suffisait de penser à ce qu’il était trois mois auparavant, de comparer ce qu’il était alors avec ce qu’il était maintenant, de se rappeler comment il avait descendu la pente, pour que toute lueur d’espoir s’évanouît.

Dans les derniers temps, le visage tourné vers le dossier du divan, il vivait tellement seul au milieu d’une cité populeuse, de ses nombreux amis, de sa famille, que nulle part, ni sous la terre ni au fond de la mer, on n’aurait pu trouver une solitude aussi complète. Et, dans cette solitude, Ivan Ilitch ne vivait plus que de souvenirs. L’un après l’autre les tableaux de sa vie passée se dressaient devant lui. C’était d’abord les années les plus récentes, puis, peu à peu, les jours les plus lointains de son enfance. Les pruneaux qu’on venait de lui servir lui rappelaient les pruneaux français qu’il mangeait dans son enfance, avec leur goût particulier, et la salivation abondante lorsqu’on arrivait au noyau. Ces réminiscences du goût évoquaient toute une série d’images de ce temps-la : sa bonne, son frère, ses joujoux. « Il ne faut plus penser à ces choses-là. C’est trop pénible ! » se disait Ivan Ilitch, et il se transportait dans le présent. « Les boutons du dossier du divan, et les plis du maroquin… Ce maroquin a coûté très cher et ne vaut rien… Il y a eu une discussion à ce propos… Je me rappelle encore un autre maroquin et une autre discussion : le portefeuille de père que nous avions déchiré et la punition que cela nous valut. Et maman nous apporta du gâteau ». De nouveau il s’abandonne aux souvenirs de son enfance, et de nouveau, il se sent péniblement affecté et s’efforce d’écarter ses souvenirs et de penser à autre chose.

Ces souvenirs en éveillaient d’autres en lui : la marche progressive de sa maladie. Là aussi, plus il regardait en arrière, plus il trouvait de vie et de bonheur ; alors le bonheur et la vie ne faisaient qu’un. « De même que mes souffrances, ma vie n’a fait qu’empirer de jour en jour. La bas, tout au commencement de la vie, un point lumineux, et puis… toujours plus noir, toujours plus noir, toujours plus vite, toujours plus vite. C’est en raison inverse du carré des distances de la mort », pensait Ivan Ilitch.

Et l’image de la pierre tombant avec une vitesse de plus en plus grande se gravait dans son âme. Sa vie, cet enchaînement de souffrances, se précipite de plus en plus rapidement vers sa fin, la suprême souffrance.

« Je me précipite ». Il tressaille, s’agite, veut résister, mais il sait que la lutte est inutile, et de ses yeux fatigués qui ne peuvent plus voir ce qui est devant lui, il regarde le dossier du divan attendant cette chute terrible, ce choc, cette destruction.

« Il est inutile de lutter, se disait-il, mais au moins si je pouvais comprendre pourquoi tous ces tourments ! Je pourrais me les expliquer si ma vie n’avait pas été ce qu’elle devait être ; mais cela n’est pas », se disait-il en songeant à l’équité, à la correction, à la propreté de sa vie, « Cela n’est pas », continuait-il, en souriant, comme si quelqu’un était là pour voir ce sourire et s’y laisser prendre. « Non, il n’est point d’explication possible ! Les tourments, la mort… Pourquoi ? »

XI

Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Pendant ce temps s’accomplit l’évènement désiré par Ivan Ilitch et sa femme : Petristchev se déclara. Cela eut lieu un soir. Le lendemain, Prascovie Fedorovna entra chez son mari en cherchant le moyen de lui annoncer cette nouvelle. Mais précisément cette nuit, l’état du malade avait empiré. Sa femme le trouva comme toujours sur le divan, mais dans une nouvelle position. Il était étendu sur le dos, le regard fixe, et gémissait. Elle essaya de lui parler de ses médicaments ; il porta son regard sur elle. Elle n’acheva pas, tant ce regard était chargé de haine.

— Au nom du Christ, laisse-moi mourir en paix ! dit-il.

Elle voulut sortir, mais à ce moment entra leur fille qui venait dire bonjour à son père. Il la regarda avec la même haine, et quand elle lui demanda des nouvelles de sa santé, il lui répondit d’un ton sec que bientôt il les débarrasserait de sa présence. Elles se turent, restèrent encore un peu et s’en allèrent.

— Mais, en quoi sommes-nous coupables ? dit Lise à sa mère. Ce n’est pourtant pas nous qui l’avons rendu malade ! Je plains beaucoup papa, mais pourquoi nous tourmente-t-il ainsi ?

Le médecin vint a l’heure habituelle. Ivan Ilitch s’obstina à ne lui répondre que par oui et non, et en gardant son expression de haine. A la fin, ne pouvant plus se maîtriser, il lui dit :

— Vous savez bien vous-même que vous ne pouvez rien faire pour moi. Laissez-moi donc tranquille au moins.

— Nous pouvons soulager vos souffrances, dit le médecin.

— Vous ne pouvez pas me soulager. Laissez-moi.

Le médecin sortit, alla au salon et déclara à Prascovie Fedorovna que son mari allait très mal, et que le seul moyen d’apaiser ses souffrances, qui devaient être atroces, c’était de lui administrer de l’opium. Le docteur avait raison de dire que les souffrances physiques d’Ivan Ilitch étaient intolérables. C’était vrai. Mais ses souffrances morales étaient bien plus terribles encore. En elles étaient sa principale torture. Ces souffrances morales provenaient d’une idée qu’il avait eue cette nuit, en examinant le visage ensommeillé, bonasse, aux pommettes saillantes, de Guérassim : « Qu’arrivera-t-il si toute ma vie, ma vie consciente, n’a pas été ce qu’elle devait être ? » Il se mit à songer que cette hypothèse, jugée d’abord par lui inadmissible, pouvait bien être la vérité et que sa vie n’était peut-être pas exempte de reproches. Il se rappela ses rares moments de révolte contre ce que la haute société approuvait. Ces moments de révolte, qu’il refrénait bien vite, étaient peut-être les seuls bons moments de sa vie, alors que tout le reste était vilenie. Et son service, et l’organisation de sa vie, sa famille, ses intérêts mondains et professionnels, qu’y avait-il eu de bon dans tout cela ? Il essaya de défendre son existence passée. Mais il sentit lui-même la faiblesse de ses arguments ; Il n’avait rien à défendre. « Et si c’est ainsi, se dit-il, si je m’en vais avec la ferme conviction d’avoir perdu sans aucun recours tout ce qui m’avait été donné, alors que faire ? » Il se mit sur le dos et se remémora sa vie entière. Le lendemain matin, quand il vit son domestique, puis sa femme, sa fille, le médecin, chacun de leurs mouvements, chacune de leurs paroles, le confirma dans cette terrible réalité qui lui était apparue cette nuit. Il se reconnut en eux. Il vit clairement que tout ce qui avait composé sa vie n’était qu’un effroyable, un énorme mensonge, qui dissimulait et la vie et la mort. Cette conviction ne fit qu’augmenter, décupler ses souffrances physiques. Il se mit à gémir, à s’agiter, à arracher ses vêtements qui l’étouffaient. Voila donc pourquoi il les haïssait tous.

On lui administra une forte dose d’opium. Il se calma, mais à l’heure du dîner, les douleurs recommencèrent. Il ne permettait à personne de s’approcher de lui, et se démenait furieusement.

Cependant sa femme s’approcha et lui dit :

— Jean, mon ami, fais cela pour moi (pour moi).

Cela ne peut te faire de mal, et cela soulage souvent. C’est peu de chose… les personnes bien portantes le font aussi.

Il ouvrit les yeux démesurément.

— Quoi ? L’extrême-onction ? Mais pourquoi ?… Non, je ne veux pas… Cependant.

Elle fondit en larmes.

— Oui, mon ami. Je vais appeler notre prêtre. Il est si charmant !

— C’est parfait ; c’est bien ! fit-il.

Le prêtre vint, administra le malade qui se calma, sentit diminuer ses doutes, et, par suite, ses souffrances. Il eut même une lueur d’espoir. Il se mit de nouveau à songer à son intestin et à la possibilité de guérir. Il communia avec des larmes dans les yeux.

Lorsqu’après la cérémonie on le recoucha, au premier moment il se sentit mieux et se reprit à espérer. Il se mit entrevoir la possibilité de l’opération qu’on lui proposait. « Je veux vivre ! Je veux vivre ! » se disait-il.

Sa femme vint le féliciter ; elle prononça les paroles d’usage en pareil cas et ajouta :

— N’est-ce pas que tu te sens mieux ?

Sans la regarder il lui répondit :

— Oui.

Son costume, son attitude, l’expression de son visage, tout lui criait : « Ce n’est pas cela ! Tout ce qui remplissait ta vie d’autrefois et ta vie présente n’est que mensonge, que dissimulation, qui cachent à tes yeux la vie et la mort. » A cette pensée, sa haine se ranima, et, avec elle, ses souffrances physiques et la certitude d’une mort prochaine inévitable. Quelque chose de nouveau se produisit en lui ; c’était comme si une vis lui eût troué le corps, comme si des coups de fusil lui eussent déchiqueté les entrailles. La respiration lui manqua.

L’expression de son visage lorsqu’il avait répondu oui à sa femme était vraiment terrible. Aussitôt qu’il eut prononcé ce oui, en regardant sa femme bien en face, il se retourna avec une force extraordinaire pour un homme aussi faible et il s’écria :

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Laissez-moi !

XII

Dès ce moment, commencèrent ces cris effrayants, qui continuèrent pendant trois jours, qu’on entendait à travers deux pièces, et qui remplissaient l’âme de terreur. Au moment même où il répondait à sa femme il avait compris qu’il était perdu, qu’il n’y avait plus d’espoir, que cette fois c’était la fin, et que le problème de la vie restait insoluble.

— Ah ! Ah ! Ah ! criait-il sur toutes sortes d’intonations. Il commençait par crier : Je ne veux pas ! et son cri : ah ! ah ! continuait le son final de cette phrase.

Pendant trois jours il cria ainsi. Il se débattait dans ce sac noir où le poussait une force invisible et invincible. Il se débattait comme se débat un condamné à mort entre les mains du bourreau, bien qu’il sache qu’il ne peut échapper au supplice ; et, en dépit de ses efforts désespérés, il se sentait emporté de plus en plus vers ce qui le terrifiait. Il sentait que ses souffrances provenaient de ce qu’il s’enfonçait dans ce trou noir et n’y pouvait pénétrer tout entier. Ce qui l’empêchait d’y entrer, c’est l’idée que sa vie n’avait pas été mauvaise. Cette justification de sa vie le retenait, le tirait en arrière, et le tourmentait le plus. Tout à coup une force quelconque le frappa dans la poitrine et le côté. Il suffoqua. Il était précipité dans le trou noir et là, au fond, quelque chose brillait. Il éprouvait ce qu’on éprouve parfois en chemin de fer, quand on croit avancer tandis qu’on recule et que, tout à coup, on s’aperçoit de son erreur. « Oui, ce n’était pas cela ! » se dit-il. « Mais cela ne fait rien. On peut encore réparer cela. » Quoi « cela » ? » se demanda-t-il et, soudain, il se calma.

C’était à la fin de la troisième journée, deux heures avant sa mort. A ce moment le petit collégien se glissa doucement dans la chambre de son père et s’approcha du lit. Le mourant continuait à crier en agitant les bras. Sa main rencontra par hasard la tête de son fils. Le petit collégien la saisit et la baisa en sanglotant. C’était juste au moment où Ivan Ilitch, précipité dans le trou noir, voyait le point lumineux et comprenait que sa vie n’avait pas été ce qu’elle devait être, mais qu’il pouvait encore réparer cela. Il se demandait : Quoi, « cela » ? et attendait quand il se sentit baiser la main. Il ouvrit les yeux et aperçut son fils. Il s’attendrit. A ce moment sa femme s’approcha. Il jeta les yeux sur elle. La bouche ouverte, le visage couvert de larmes, elle le regardait. Il eut pitié d’elle. « Oui, je les torture, pensa-t-il. Cela leur fait de la peine. Il vaut mieux pour eux que je parte. »

Il voulut leur dire cela, mais il n’en eut pas la force.

« A quoi bon parler. Il faut mieux le faire », pensa-t-il. Il montra des yeux son fils à sa femme et dit :

— Va… J’ai pitié… et de toi aussi…..

Il voulut ajouter : « Pardonne » (Prosti), mais dit « Passé » (Propousti) ; mais n’ayant pas la force de se reprendre, il laissa tomber sa main avec découragement, sûr d’être compris par qui de droit. Soudain, le problème qui l’obsédait s’éclaira de deux côtés, de dix côtés, sous toutes ses faces.

« J’ai pitié d’eux. Je voudrais les voir moins souffrir, les délivrer de moi, me délivrer moi-même de ces souffrances. Comme c’est bien et comme c’est simple, pensa-t-il. Et mon mal, où est-il ?… Où es-tu, mon mal ?… »

Il devint tout attention. « Ah ! le voilà ! Eh bien, tant pis ! Et la mort ! où est-elle ? » Il chercha sa peur accoutumée et ne la trouva pas. « Où est-elle la mort ? » Il n’avait plus peur, car il n’y avait plus de mort. Au lieu de la mort il voyait la lumière. « Ah ! voilà donc ce que c’est », prononça-t-il à haute voix. « Quelle joie ! »

Tout cela ne dura qu’un instant. Mais l’importance de cet instant fut définitive. Pour son entourage son agonie se prolongea encore deux heures. Quelque chose râlait dans sa poitrine, son corps ruiné tressautait. Puis, peu à peu, le râle et les secousses diminuèrent.

— C’est fini ! dit quelqu’un derrière son chevet.

Il entendit ces paroles et se les répéta : « Finie la mort… La mort n’existe plus ! » se dit-il.

Il fit un mouvement d’aspiration, qui demeura inachevé, se raidit et mourut.

22 Mars 1886.

mercredi, octobre 22 2014

Hans Christian Andersen - la petite fille aux allumettes

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Comme il faisait froid ! la neige tombait et la nuit n’était pas loin ; c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’an. Au milieu de ce froid et de cette obscurité, une pauvre petite fille passa dans la rue, la tête et les pieds nus. Elle avait, il est vrai, des pantoufles en quittant la maison, mais elles ne lui avaient pas servi longtemps : c’étaient de grandes pantoufles que sa mère avait déjà usées, si grandes que la petite les perdit en se pressant de traverser la rue entre deux voitures. L’une fut réellement perdue ; quant à l’autre, un gamin l’emporta avec l’intention d’en faire un berceau pour son petit enfant, quand le ciel lui en donnerait un.

La petite fille cheminait avec ses petits pieds nus, qui étaient rouges et bleus de froid ; elle avait dans son vieux tablier une grande quantité d’allumettes, et elle portait à la main un paquet. C’était pour elle une mauvaise journée ; pas d’acheteurs, donc pas le moindre sou. Elle avait bien faim et bien froid, bien misérable mine. Pauvre petite ! Les flocons de neige tombaient dans ses longs cheveux blonds, si gentiment bouclés autour de son cou ; mais songeait-elle seulement à ses cheveux bouclés ? Les lumières brillaient aux fenêtres, le fumet des rôtis s’exhalait dans la rue ; c’était la veille du jour de l’an : voilà à quoi elle songeait.

Elle s’assit et s’affaissa sur elle-même dans un coin, entre deux maisons. Le froid la saisit de plus en plus, mais elle n’osait pas retourner chez elle : elle rapportait ses allumettes, et pas la plus petite pièce de monnaie. Son père la battrait ; et, du reste, chez elle, est-ce qu’il ne faisait pas froid aussi ? Ils logeaient sous le toit, et le vent soufflait au travers, quoique les plus grandes fentes eussent été bouchées avec de la paille et des chiffons. Ses petites mains étaient presque mortes de froid. Hélas ! qu’une petite allumette leur ferait du bien ! Si elle osait en tirer une seule du paquet, la frotter sur le mur et réchauffer ses doigts ! Elle en tira une : ritch ! comme elle éclata ! comme elle brûla ! C’était une flamme chaude et claire comme une petite chandelle, quand elle la couvrit de sa main. Quelle lumière bizarre ! Il semblait à la petite fille qu’elle était assise devant un grand poêle de fer orné de boules et surmonté d’un couvercle en cuivre luisant.

Le feu y brûlait si magnifique, il chauffait si bien ! Mais qu’y a-t-il donc ! La petite étendait déjà ses pieds pour les chauffer aussi ; la flamme s’éteignit, le poêle disparut : elle était assise, un petit bout de l’allumette brûlée à la main.

Elle en frotta une seconde, qui brûla, qui brilla, et, là où la lueur tomba sur le mur, il devint transparent comme une gaze. La petite pouvait voir jusque dans une chambre où la table était couverte d’une nappe blanche, éblouissante de fines porcelaines, et sur laquelle une oie rôtie, farcie de pruneaux et de pommes, fumait avec un parfum délicieux. Ô surprise ! ô bonheur ! Tout à coup l’oie sauta de son plat et roula sur le plancher, la fourchette et le couteau dans le dos, jusqu’à la pauvre fille. L’allumette s’éteignit : elle n’avait devant elle que le mur épais et froid.

En voilà une troisième allumée. Aussitôt elle se vit assise sous un magnifique arbre de Noël ; il était plus riche et plus grand encore que celui qu’elle avait vu, à la Noël dernière, à travers la porte vitrée, chez le riche marchand. Mille chandelles brûlaient sur les branches vertes, et des images de toutes couleurs, comme celles qui ornent les fenêtres des magasins, semblaient lui sourire. La petite éleva les deux mains : l’allumette s’éteignit ; toutes les chandelles de Noël montaient, montaient, et elle s’aperçut alors que ce n’était que les étoiles. Une d’elle tomba et traça une longue raie de feu dans le ciel.

« C’est quelqu’un qui meurt, » se dit la petite ; car sa vieille grand’mère, qui seule avait été bonne pour elle, mais qui n’était plus, lui répétait souvent : « Lorsqu’une étoile tombe, c’est qu’une âme monte à Dieu. »

Elle frotta encore une allumette sur le mur : il se fit une grande lumière au milieu de laquelle était la grand’mère debout, avec un air si doux, si radieux !

« Grand’mère s’écria la petite, emmène-moi. Lorsque l’allumette s’éteindra, je sais que tu n’y seras plus. Tu disparaîtras comme le poêle de fer, comme l’oie rôtie, comme le bel arbre de Noël. »

Elle frotta promptement le reste du paquet, car elle tenait à garder sa grand’mère, et les allumettes répandirent un éclat plus vif que celui du jour. Jamais la grand’mère n’avait été si grande ni si belle. Elle prit la petite fille sur son bras, et toutes les deux s’envolèrent joyeuses au milieu de ce rayonnement, si haut, si haut, qu’il n’y avait plus ni froid, ni faim, ni angoisse ; elles étaient chez Dieu.

Mais dans le coin, entre les deux maisons, était assise, quand vint la froide matinée, la petite fille, les joues toutes rouges, le sourire sur la bouche…. morte, morte de froid, le dernier soir de l’année. Le jour de l’an se leva sur le petit cadavre assis là avec les allumettes, dont un paquet avait été presque tout brûlé. « Elle a voulu se chauffer ! » dit quelqu’un. Tout le monde ignora les belles choses qu’elle avait vues, et au milieu de quelle splendeur elle était entrée avec sa vieille grand’mère dans la nouvelle année.

dimanche, octobre 19 2014

Complainte de la belle

Je ne veux pas être l'objet De son désir L'objet du crime

Je ne veux plus être celle Qui le fera s'extasier La nuit

Je ne veux pas être une belle image De chair et de sueur Un désir ardent Un plaisir d'un instant

Je veux pouvoir Marcher sans toujours Voir de potentiels amants Se retourner Me sourire, Me désirer Ou plutôt Désirer mon corps

Je veux être moi Pleinement moi Ne plus jamais Jouer le rôle de la belle

samedi, octobre 18 2014

Germain Nouveau - La fête chez Toto

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A la fête qu'après-demain je donnerai,
Il y aura beaucoup de monde. Toi, curé,
J'exige que l'on vienne et le diable ait ton âme !
S'il y aura des gens de l'Olympe? Oui, madame,
Quant à vous, je ne vous invite pas, Zari.
On entrera, dès que le maître aura souri,
A l'heure par exemple où se couchent les villes.
A la porte on vendra des éventails des Iles
Du temps qu'Athénasie était reine en riant.
Un diplomate russe, un nonce d'Orient
Viendront gris sans que l'on trouve ça regrettable.
Le dîner, viande et fruits, écrasera la table.
Je ne sais pas les noms de ce qu'on mangera,
Ni quels vins couleront ni quels airs l'on jouera,
Mais les glaces seront de Venise et des pôles.
Des plats d'or voleront par-dessus les épaules,
Sous de fiers lustres à cent mètres du plafond
Qui sera comme un ciel d'indulgence sans fond,
Où trembleront des seins, des lyres et des astres.
Des rires crouleront comme de gros désastres.
On entendra des cris d'oiseaux dans les hauteurs ;
Il y aura des chefs d'offices, des auteurs,
Des voyageurs parlant comme ceux-là du conte ;
Nag la pâle y sera, répondant au vieux comte :
« Change en or ton argent, ton or en perles, cher... »
Et les femmes seront des anges bien en chair,
Nourris de moelles de boxeurs et de cervelles
D'acrobates, disant des bêtises entre elles.
Il y aura des gens sérieux quoiqu'en deuil,
Quelque immense poète en un petit fauteuil,
Et puis, sur une estrade en feutre, une féerie
De musiciens blonds venus de Barbarie,
En gilets frais ainsi que des pois de senteur.
Autour de la maison, obscur comme le coeur,
Le parc sera pompeux et la lune mignonne.
Ah ! nous aurons aussi le monsieur dont personne
Ne sait le petit nom ni le nom, croyez-vous,
Et ce sera le plus délicieux de tous.
Il y aura le diable : une humble enfant qui souffre
Dira le reconnaître à son odeur de soufre.
Certes il y aura l'ami qu'on croyait mort,
Le chien qui mord, et la bonne femme qui dort,
Et plus d'un mendiant au bras de quelque dame,
Mis avec toute la distinction de l'âme ;
Et la musique aura tant d'influence, vrai,
A la fête qu'après-demain je donnerai,
Que l'on croira jouir d'une mort indicible,
Et mourir plus longtemps qu'il ne semble possible,
Dans une sorte d'aise et de grâce, humblement.
Quant au bal, qui sera rose admirablement,
Il entraînera tout nous tous : danseurs sceptiques,
Filles graves roulant des prunelles mystiques,
Et chacune - je vous inviterai, Zari, -
Trouvera son valseur, son ange et son mari.
Bref, tout ce monde, armé de ses plus jolis vices,
De salle en salle ira tournant avec délices,
Dans un vaste froufrou de coeurs et de chiffons,
Dans mon château, mon bon vieux château des Bouffons
Qu'avoisine une mer verte et gaie au possible,
Suivre vers la folie une pente insensible,
Ou vers le crime qui, ce soir-là, sera roi,
Jusqu'à ce qu'apparaisse, après le souper froid,
Le matin bête dans la cohue étonnée.
Hélas ! personne à la fête que j'ai donnée !

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