Cyberpoète

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samedi, octobre 18 2014

Germain Nouveau - La fête chez Toto

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A la fête qu'après-demain je donnerai,
Il y aura beaucoup de monde. Toi, curé,
J'exige que l'on vienne et le diable ait ton âme !
S'il y aura des gens de l'Olympe? Oui, madame,
Quant à vous, je ne vous invite pas, Zari.
On entrera, dès que le maître aura souri,
A l'heure par exemple où se couchent les villes.
A la porte on vendra des éventails des Iles
Du temps qu'Athénasie était reine en riant.
Un diplomate russe, un nonce d'Orient
Viendront gris sans que l'on trouve ça regrettable.
Le dîner, viande et fruits, écrasera la table.
Je ne sais pas les noms de ce qu'on mangera,
Ni quels vins couleront ni quels airs l'on jouera,
Mais les glaces seront de Venise et des pôles.
Des plats d'or voleront par-dessus les épaules,
Sous de fiers lustres à cent mètres du plafond
Qui sera comme un ciel d'indulgence sans fond,
Où trembleront des seins, des lyres et des astres.
Des rires crouleront comme de gros désastres.
On entendra des cris d'oiseaux dans les hauteurs ;
Il y aura des chefs d'offices, des auteurs,
Des voyageurs parlant comme ceux-là du conte ;
Nag la pâle y sera, répondant au vieux comte :
« Change en or ton argent, ton or en perles, cher... »
Et les femmes seront des anges bien en chair,
Nourris de moelles de boxeurs et de cervelles
D'acrobates, disant des bêtises entre elles.
Il y aura des gens sérieux quoiqu'en deuil,
Quelque immense poète en un petit fauteuil,
Et puis, sur une estrade en feutre, une féerie
De musiciens blonds venus de Barbarie,
En gilets frais ainsi que des pois de senteur.
Autour de la maison, obscur comme le coeur,
Le parc sera pompeux et la lune mignonne.
Ah ! nous aurons aussi le monsieur dont personne
Ne sait le petit nom ni le nom, croyez-vous,
Et ce sera le plus délicieux de tous.
Il y aura le diable : une humble enfant qui souffre
Dira le reconnaître à son odeur de soufre.
Certes il y aura l'ami qu'on croyait mort,
Le chien qui mord, et la bonne femme qui dort,
Et plus d'un mendiant au bras de quelque dame,
Mis avec toute la distinction de l'âme ;
Et la musique aura tant d'influence, vrai,
A la fête qu'après-demain je donnerai,
Que l'on croira jouir d'une mort indicible,
Et mourir plus longtemps qu'il ne semble possible,
Dans une sorte d'aise et de grâce, humblement.
Quant au bal, qui sera rose admirablement,
Il entraînera tout nous tous : danseurs sceptiques,
Filles graves roulant des prunelles mystiques,
Et chacune - je vous inviterai, Zari, -
Trouvera son valseur, son ange et son mari.
Bref, tout ce monde, armé de ses plus jolis vices,
De salle en salle ira tournant avec délices,
Dans un vaste froufrou de coeurs et de chiffons,
Dans mon château, mon bon vieux château des Bouffons
Qu'avoisine une mer verte et gaie au possible,
Suivre vers la folie une pente insensible,
Ou vers le crime qui, ce soir-là, sera roi,
Jusqu'à ce qu'apparaisse, après le souper froid,
Le matin bête dans la cohue étonnée.
Hélas ! personne à la fête que j'ai donnée !

samedi, octobre 11 2014

les Nanars en pantoufles

Putain, ce billet n'a pa pris une ride, je l'ai écrit en mai 2009, il y a 5 cinq ans./em>
punk
source de l'image ici

il existe une catégorie de gens qui m'agacent au plus haut point, et le mot est faible, ce sont les anarchistes conservateurs : les anars en pantoufle.

késako ?

Et bien, je veux parler de cette catégorie de gens qui écoutent du punk, ou du Rap, voir du Métal, pour faire genre. Parce qu'ils croient qu'ainsi ils échapperont a la beauf'attitude.

ils s'imaginent qu'ils sont différents de M'sieur 'dame tout le monde, parce que eux, ils sont originaux.

Mais si on creuse un peu; Si on leur arrachent les aveux du blaze, on tombe sur sombres platitudes et ses amères contrées. Leur niveau intellectuel, leurs idées sont aux raz des pâquerettes, proches des racines, bouffées par les vers. Pire, ils sont bien souvent plus conservateurs que la mamie ou le papy du quartier qui adule Jean Marie parce que lui il défend les vrai français, lui !

Leur look, leur goûts musicaux, leur pseudo anti-conformisme leur demande un tel effort de composition qu'il n'arrivent pas a avoir l'attitude intellectuelle correspondante a ce qu'ils affichent.

C'est désespérant, énervant car on sent qu'il y a arnaque, erreur entre l'emballage et le produit, et moi ça m'agace. pas vous ?

Louis Aragon - il n'y a pas d'amour heureux

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Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux

Louis Aragon, La Diane Française (1946)

samedi, octobre 4 2014

Pierre Jean Jouve - Vaisseau


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Depuis longtemps sur l’étrange vaisseau
Qui me porte à travers les terres les plus sèches
Les visages sont tourmentés, les paroles sans écho,
L’insomnie est pénétrante, énorme et verte la tempête,

Depuis longtemps j’ai douté de mes sondes,
Je fus sûr des débauches de l’adversité,
Je manquai le chenal ou le seuil de ce monde
Je me glisse comme au travers, un œil fermé,

Depuis longtemps le pays traversé se meurt
Et le féroce gouvernail reste conduit
Depuis longtemps et contre tout espoir j’espère

Un port ; et je connais que hors ma nuit
A l’étoile restée unique il faut douleurs
Énergie et tressaillement de chair amère.

vendredi, octobre 3 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch VIII & IX

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VIII

Il faisait déjà jour. C’était le jour puisque Guérassim venait de partir et qu’à sa place était entré le domestique Piotr, qui avait éteint les bougies, ouvert les rideaux, et s’était mis a arranger la chambre sans bruit. Était-ce le matin ou le soir, un vendredi ou un dimanche, cela importait peu, car c`était toujours la même chose : la même douleur lancinante qui ne se calmait pas un seul instant, la conscience d’une vie qui s’en va irrémissiblement mais qui est encore la, et toujours la mort, la seule réalité, effrayante et maudite, qui se rapproche, et toujours le même mensonge. Comment, dans ces conditions, se rendre compte des semaines, des jours et des heures de la journée ?

— Monsieur désire-t-il du thé ?

« Il aime la régularité. Il a besoin que ses maîtres prennent du thé chaque matin », pensa-t-il. Et il répondit simplement :

— Non.

— Monsieur désire-t-il s’asseoir sur le canapé ?

« Il a besoin d’arranger la chambre et je le gêne. Je suis une cause de désordre et de malpropreté », pensa-t-il. Et il répondit simplement :

— Non, laisse-moi.

Le domestique continua sa besogne. Ivan Ilitch étendit la main. Piotr s’approcha avec empressement.

— Que désire, monsieur ?

— Ma montre.

Piotr prit la montre qui était à coté d’Ivan Ilitch et la lui donna.

— Il est huit heures et demie. On n’est pas encore levé ?

— Non, Vassili Ivanovitch (c’était le fils) est déjà allé au collège. Prascovie Fedorovna a ordonné de la réveiller si vous la demandez. Faut-il l’appeler ?

— Non, ce n’est pas nécessaire.

« Si je prenais du thé ? » pensa-t-il.

— Oui, du thé !… Apporte.

Piotr se dirigea vers la porte. Ivan Ilitch eut peur à l’idée de rester seul. « Comment le retenir ?… Ah ! oui, mon remède. »

— Piotr, donne-moi mon médicament.

« Qui sait, peut-être me fera-t-il du bien. » Il prit la cuiller et but.

« Non, c’est inutile d’espérer encore. C’est une sottise », se dit-il, sentant dans sa bouche ce goût fade et désespérant qu’il connaissait. « Non, je ne puis plus croire. Mais la douleur, pourquoi cette douleur ? Si elle pouvait cesser au moins pour un moment ! »

Et il se mit à geindre. Piotr revint.

— Non, va… Apporte-moi du thé.

Piotr sortit. Ivan Ilitch, resté seul, se mit à gémir, et cela moins à cause de ses souffrances, malgré leur violence, que par angoisse. « La même chose, toujours la même chose ; ces nuits et ces journées interminables… Si tout cela pouvait finir plus tôt !… Mais quoi ? plus tôt ?… la mort, les ténèbres… Non, non, tout excepté la mort ! »

Lorsque Piotr revint avec le thé sur le plateau, Ivan Ilitch, tout bouleversé, le regarda longtemps, sans comprendre qui il était et ce qu’il voulait. Piotr se troubla sous ce regard. Ivan Ilitch remarqua ce trouble et revint a lui.

— Ah ! oui. Le thé ? Bien, laisse-le ici. Aide-moi seulement à me lever et à mettre une chemise propre. Ivan Ilitch se mit à faire sa toilette. En se reposant très souvent, il se lava les mains, la figure, les dents, se coiffa et se regarda dans le miroir. Il eut peur surtout en voyant ses cheveux collés à son front pâle.

Tandis qu’on lui changeait de chemise, il savait que sa terreur redoublerait s’il apercevait son corps amaigri, aussi fit-il en sorte de ne pas le regarder. Enfin sa toilette se trouva achevée. Il passa une robe de chambre, s’enveloppa dans un plaid et s’assit dans son fauteuil pour prendre le thé. Il se sentit rafraîchi, mais aussitôt qu’il trempa ses lèvres dans le thé, le même gout, la même douleur reparurent. Il fit un effort pour finir son verre puis se recoucha, les jambes étendues. Il renvoya Piotr.

Et c’était toujours la même chose. C’était tantôt une lueur d’espérance, tantôt un abîme de désespoir et toujours, toujours la même douleur, toujours la même tristesse, le même découragement. La solitude lui pesait effroyablement, il aurait voulu appeler quelqu’un, mais il savait que devant quelqu’un ce serait encore pire.

« Si encore on m’injectait de la morphine, pour oublier ! Je dirai au médecin de m’inventer encore quelque remède. Il est impossible, impossible que cela dure ainsi ! »

Une heure, deux heures s’écoulent. La sonnette retentit. C’est peut-être le médecin ? En effet, c’est lui, frais, fleuri, gras, gai, qui semble dire : « Vous avez tort d’avoir peur, nous arrangerons tout cela. »

Le médecin sait lui-même que cette expression n’est pas de mise ici, mais il l’a prise une fois pour toutes, et il lui est aussi impossible de s’en défaire qu’il serait impossible à un monsieur qui dès le matin a mis son habit pour faire des visites, de s’en débarrasser.

Le médecin se frotta joyeusement les mains pour rassurer son malade.

— Je vous apporte le froid. Il gèle très fort. Laissez-moi me réchauffer un peu, dit-il d’un ton qui signifiait clairement qu’il n’y avait que cela à attendre pour que tout allât bien.

— Eh bien ! Comment cela va-t-il ?

Ivan Ilitch sent que le médecin voudrait lui demander si tout va son petit train-train, mais qu’il trouve lui-même cette question déplacée et qu’au lieu de cela il demande au malade comment il a passé la nuit.

Ivan Ilitch jette au médecin un coup d’œil interrogateur : « Ne cesseras-tu donc jamais de mentir ainsi ? » semble vouloir dire son regard.

Mais le médecin ne veut pas comprendre la question.

Et Ivan Ilitch lui dit :

— Tout cela est effrayant ! La douleur ne disparaît pas, ne cède pas. Ne pouvez-vous me donner quelque chose ?

— Voilà bien les malades ! Tous les mêmes ! Maintenant me voila réchauffé ; même Prascovie Fedorovna, toute méticuleuse qu’elle soit, n’aurait rien à redire et ne craindrait pas que je vous refroidisse. Eh bien ! bonjour !

Et le docteur lui serre la main.

Tout à coup devenu sérieux, l’air grave, il se met à examiner le malade, son pouls, la température, et l’auscultation recommence. Ivan Ilitch sait très bien que ce n’est là que comédie et mensonge, mais lorsque le médecin, agenouillé, se penche sur lui, appliquant son oreille tantôt en haut tantôt en bas, et exécute autour de lui, d’un air sérieux, différentes évolutions gymnastiques, il s’y laisse prendre comme autrefois lorsqu’il écoutait les plaidoiries des avocats, tout en étant persuadé qu’ils cherchaient à lui en imposer et ne disaient que des mensonges.

Le médecin, toujours à genoux sur le divan, continuait à l’ausculter lorsqu’on entendit à la porte le froufrou de la robe de soie de Prascovie Fedorovna, et les reproches qu’elle adressait à Piotr parce que celui-ci ne l’avait pas prévenue de l’arrivée du docteur.

Elle entre, embrasse son mari et se met à expliquer longuement qu’elle est levée depuis longtemps et que si elle ne s’est pas trouvée la pour l’arrivée du médecin, c’est qu’elle ne l’a pas entendu venir. Ivan Ilitch l’examine, l’observe ; intérieurement, il lui reproche son teint clair, la blancheur de ses mains, son cou potelé, le brillant de sa chevelure, l’éclat de ses yeux pleins de vie. Il la déteste de toutes les forces de son âme. A son contact, la haine qu’il ressent pour elle atteint au paroxysme.

L’attitude de Prascovie Fedorovna à l’égard de son mari et de sa maladie n’avait pas changé. De même que le médecin avait adopté vis-à-vis de ses malades une manière d’être qu’il ne pouvait plus modifier, de même elle s’était imposé une attitude : quoi qu’il fît, il avait tort, et elle le lui reprochait amicalement. Et cette attitude, Prascovie Fedorovna ne pouvait plus s’en dégager : « Que voulez-vous, il n’écoute personne ; il ne prend pas ses médicaments avec exactitude. Surtout il affectionne une posture qui doit lui faire du mal, il tient ses pieds en l’air. »

Et elle raconta qu’il obligeait Guérassim à lui maintenir les jambes levées.

Le docteur eut un sourire de bienveillant mépris : « Que voulez-vous faire, semble-t-il dire, les malades ont toujours des idées si bizarres ; mais il faut leur passer cela. »

L’examen terminé, le médecin regarda sa montre. Aussitôt Prascovie Fedorovna déclara à Ivan Ilitch qu’elle allait aujourd’hui même, qu’il le voulût ou non, envoyer chercher une célébrité médicale pour une consultation avec Mikhaïl Danilovitch (c’était le médecin de la maison).

— Ne t’y oppose pas, je t’en prie… C’est pour moi, ajouta-t-elle ironiquement, lui donnant à entendre qu’elle n’agissait, au contraire, que pour lui et qu’il n’avait pas le droit de s’opposer à ce qu’elle voulait.

Il garda le silence et fronça les sourcils. Il sentait que ce mensonge dont on l’enveloppait se compliquait tellement qu’il devenait impossible de s’y retrouver.

Tout ce qu’elle faisait, c’était dans son intérêt à elle ; ce qu’en réalité elle faisait pour elle-même, elle disait bien le faire pour elle-même, mais elle disait cela d’un ton à lui faire croire, à lui, que c’était le contraire qui était vrai.

Vers onze heures et demie, le célèbre docteur arriva. Les auscultations recommencèrent, de graves conciliabules s’engagèrent devant le malade et dans la chambre voisine, à propos du rein, de l’intestin, et cela avec un tel air d’importance, que de nouveau, au lieu de la question de vie et de mort, la seule importante, parut celle des organes qu’on accusa de ne pas fonctionner comme il faut. Mais Mikhaïl Danilovitch et la célébrité allaient voir à cela et forcer les organes réfractaires à rentrer dans le devoir.

Le célèbre médecin se retira avec une mine sérieuse mais non décourageante. Lorsqu’Ivan Ilitch, les yeux brillants de crainte et d’espoir, lui demanda s’il y avait chance de guérison, il répondit qu’on ne pouvait rien affirmer, mais qu’il y avait des chances.

Il y avait quelque chose de tellement pitoyable dans le regard d’espérance qu’Ivan Ilitch lança au médecin, que Prascovie Fédorovna ne put retenir ses larmes en sortant du cabinet pour remettre ses honoraires au célèbre docteur.

La confiance inspirée par les paroles du médecin ne fut pas de longue durée. Quand il se retrouva seul dans la même chambre, avec les mêmes tableaux, les mêmes rideaux et tentures, les mêmes flacons et son corps malade, endolori, Ivan Ilitch se remit à geindre. On lui fit une piqûre qui le plongea dans un état d’inconscience.

Lorsqu’il revint à lui, il commençait à faire sombre. On lui servit à dîner. Il prit avec effort un peu de bouillon, et de nouveau la nuit revenait.

A sept heures, après le diner, Prascovie Fedorovna entra dans sa chambre, habillée pour une soirée, sa forte poitrine relevée et sanglée dans son corset, et de la poudre de riz sur le visage. Dès le matin, elle l’avait prévenu de leur intention d’aller au théâtre. Sarah Bernhardt venait d’arriver. Elle avait une loge. Ivan Ilitch lui-même avait insisté pour qu’on la prît, mais il l’avait oublié, et cette toilette le choqua. Cependant il n’en laissa rien voir, s’étant souvenu que lui-même avait exigé qu’elle louât une loge car c’était pour les enfants un plaisir à la fois esthétique et instructif.

Prascovie Fedorovna, en entrant, était contente d’elle, mais elle s’assit, l’air embarrassé, et lui demanda des nouvelles de sa santé plutôt pour dire quelque chose, ce dont il se rendait parfaitement compte, que pour apprendre du nouveau. Que pouvait-il lui apprendre ? Elle dit ce qu’il convenait, c’est-à-dire, que pour rien au monde elle ne serait allée au théâtre ce soir si elle n’avait pas eu déjà la loge et si elle pouvait laisser sortir seuls sa fille Lise et son fiancé Petristchev. Elle aurait préféré, disait-elle, lui tenir compagnie, et elle le supplia de suivre au moins en son absence, les prescriptions du docteur.

— A propos, Fedor Petrovitch (le fiancé) voudrait te voir, et Lise aussi.

— Qu’ils viennent !

Sa fille entra, habillée pour la soirée, montrant ses épaules décolletées, son jeune corps à demi nu, tandis que son corps à lui le faisait tant souffrir. Grande, bien portante, visiblement amoureuse, elle semblait s’irriter contre la maladie, les souffrances et la mort qui mettaient un obstacle à son bonheur.

Petristchev entra aussi. Il était en habit, coiffé à la Capoul ; son long cou veineux était serré dans un col d’une blancheur éblouissante, il avait un large plastron blanc ; un pantalon noir collant qui moulait ses fortes cuisses, une seule main gantée de blanc et un claque. Derrière eux se glissa tout doucement le petit collégien, en uniforme tout neuf, ganté, l’air malheureux, et les yeux entourés d’un cercle noir, dont Ivan Ilitch connaissait la signification. Il ressentait toujours de la pitié pour son fils dont le regard effrayé et compatissant lui faisait du bien. En dehors de Guérassim il lui semblait que Vassia seul le comprenait et le plaignait. Tous s’assirent et s’informèrent encore de sa santé. Un silence suivit. Lise demanda à sa mère où était la jumelle. Une discussion s’engagea : elles s’accusaient mutuellement de l’avoir égarée. Fedor Petrovitch demanda à Ivan Ilitch s’il avait déjà vu Sarah Bernhardt. D’abord Ivan Ilitch ne comprit pas sa question, puis enfin il répondit :

— Non ! et vous, l’avez-vous déjà vue ?

— Oui, dans Adrienne Lecouvreur.

Prascovie Fedorovna déclara qu’elle la trouvait bien surtout dans de tels rôles. La fille n’était pas de son avis, et l’on se mit à discuter sur le charme et la vérité de son jeu, et ce furent les propos habituels en pareille occasion.

Au milieu de la conversation, Fedor Petrovitch jeta un regard sur Ivan Ilitch et se tut. Les autres le regardèrent aussi et se turent également. Ivan Ilitch, les yeux brillants, paraissait indigné contre eux. Ils auraient bien voulu réparer leur maladresse, mais comment faire ? Il fallait rompre à tout prix ce silence. Personne ne s’y décidait. Tous se sentaient effrayés à l’idée que ce mensonge tacite allait se dissiper et que la vérité finirait par éclater. Lise se dévoua la première. Elle voulait cacher ce que chacun sentait et ne fit que tout découvrir.

— Si nous voulons arriver à, temps, il faut partir !… dit-elle en regardant sa montre, un cadeau de son père ; puis elle fit au jeune homme un signe imperceptible et compris d’eux seuls, sourit, et se leva en faisant froufrouter sa robe.

Tous se levèrent, dirent adieu et sortirent.

Resté seul, Ivan Ilitch eut un moment de soulagement. Le mensonge était parti avec eux. Mais la douleur restait. Toujours la même douleur, toujours le même effroi, jamais de repos. De nouveau les minutes, les heures s’écoulaient sans apporter de changement ; toujours la même chose, et toujours la certitude de plus en plus atroce de l’inévitable dénouement.

— Envoyez-moi Guérassim ! répondit-il à la question de Piotr.

IX

Assez tard dans la nuit, sa femme rentra. Elle s’approcha de lui sur la pointe des pieds, mais il l’entendit. Il ouvrit les yeux et les referma immédiatement. Elle voulut renvoyer Guérassim et veiller à sa place. Il rouvrit les yeux et murmura :

— Non. Tu peux t’en aller.

— Souffres-tu beaucoup ?

— Qu’importe.

— Prends de l’opium.

Il y consentit ; elle lui en fit prendre et partit.

Jusqu’à trois heures du matin il resta dans un état de torpeur douloureuse, et rêva qu’on le mettait violemment dans un sac noir, étroit et profond, où l’on cherchait à l’enfoncer sans y parvenir. Et cette chose effroyable pour lui était accompagnée d’une autre torture : il avait peur, il voulait y entrer lui-même, et cependant il résistait et, en luttant, s’enfonçait toujours davantage. Soudain il se dégage et tombe. Il se réveilla, Guérassim toujours au pied du lit, doux, patient, s’était assoupi. Et lui est là, ses pieds amaigris, en chaussettes, appuyés sur ses épaules ; et toujours la même bougie avec un abat-jour, et toujours cette douleur interminable.

— Va-t-en, Guérassim ? murmura-t-il.

— Qu’est-ce que cela fait. Je vais rester.

— Non, va-t-en.

Il descendit ses pieds des épaules de Guérassim, se coucha sur le côté, la main sous sa joue, et fut pris de pitié pour soi-même.

A peine Guérassim était-il passé dans la pièce voisine, que, ne se contenant plus, il se mit à sangloter comme un enfant. Il pleurait sa situation désespérée, son affreuse solitude, la cruauté des hommes, la cruauté de Dieu, l’absence de Dieu.

« Pourquoi as-tu fait tout cela ? Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Pourquoi, pourquoi me tourmentes-tu si atrocement ? »

Il n’attendait point de réponse et en même temps se désespérait de n’en pouvoir obtenir. Sa douleur devint plus aiguë, mais il ne fit aucun mouvement, n’appela personne. Il se répétait : « En bien ! encore ! Eh bien ! frappe ! Mais pourquoi ? Que t’ai-je fait ? Pourquoi ? »

Puis il se tut, il suspendit non seulement ses larmes, mais sa respiration même, et devint tout attentif : il semblait écouter non pas une voix terrestre, mais la voix de l’âme et suivre les pensées qu’elle exprimait.

— Que veux-tu ? semblait dire la voix intérieure.

— Que veux-tu ? Que veux-tu ? se répéta-t-il à lui-même. Ce que je veux ? Ne plus souffrir ! Vivre, répondit-il.

— De nouveau il tendit son attention au point qu’il en oubliait sa douleur.

— Vivre ? Et vivre comment ? reprit la voix.

— Mais vivre comme je vivais auparavant, bien, agréablement.

— Aussi bien et agréablement que tu as vécu jusqu’à présent ? redemanda la voix.

Et il se mit à se rappeler les meilleurs moments de sa vie agréable. Mais, chose étrange, ces moments, il les voyait maintenant d’un tout autre œil qu’alors, tous, excepté ses premiers souvenirs d’enfance. Dans son enfance, il retrouvait quelque chose de vraiment bon, dont le retour embellirait la vie. Mais l’homme qui avait eu une vie agréable, facile, cet homme n’existait plus, il n’était plus qu’un souvenir.

Aussitôt qu’il arrivait à cette période de sa vie qui avait fait de lui ce qu’il était actuellement, toutes ses joies de jadis s’évanouissaient, se transformaient en quelque chose de pénible et de vide. Plus il s’éloignait de l’enfance et s’approchait du présent, plus les joies paraissaient insignifiantes et douteuses. Cela commençait à l’École de droit. Là il y eut encore quelque chose de vraiment bon la gaîté, l’amitié, l’espérance. Mais dès les classes supérieures ces bons moments devenaient plus rares.

Plus tard, du temps de son service chez le gouverneur, il y eut encore quelques moments purs : son affection pour une femme. Puis tout s’embrouillait et le nombre des moments heureux allait diminuant, et plus il avançait dans la vie, moins il y en avait. Son mariage… un hasard, gros de désillusions. L’haleine désagréable de sa femme, la sensualité, l’hypocrisie ! Puis cette carrière morne, les soucis d’argent, et ainsi une année, deux, dix, vingt ! et toujours la même chose. Et plus le temps passait, plus sa vie était vide.

« C’est comme si j’avais descendu une montagne au lieu de la monter. Ce fut bien ainsi. Selon l’opinion publique je montais, mais en réalité, la vie glissait sous moi… Et me voila arrivé au terme… Meurs !

« Mais, qu’est-ce donc ? Pourquoi ? Non, ce n’est pas possible que la vie soit si insignifiante, si vilaine ! Si elle est en effet si vilaine, si absurde, pourquoi mourir et mourir en souffrant ? Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas.

« Peut-être n’ai-je pas vécu comme on doit vivre ? se demanda-t-il tout à coup. Mais comment cela serait-il possible puisque j’ai toujours fait ce que je croyais être mon devoir ? » se répondit-il. Et aussitôt il chercha à repousser par cet argument l’énigme de la vie et de la mort, comme quelque chose d’absolument impossible.

« Que veux-tu, maintenant ? Vivre ? Vivre comme tu as vécu étant juge lorsque l’huissier annonçait : La Cour ! La Court ! » se répéta-t-il. « La voilà, la Cour ! Mais je ne suis pas coupable, s’écria-t-il avec colère. Pourquoi ? »

Il cessa de pleurer, tourna son visage vers le mur, l’esprit obsédé par cette unique pensée : Pourquoi, pourquoi tant d’horreur ?

Mais il avait beau y réfléchir, il ne trouvait aucune réponse. Et quand l’idée qu’il n’avait pas vécu comme on doit vivre se dressait devant lui, il chassait cette idée bizarre en se rappelant aussitôt la parfaite correction de sa vie.

jeudi, octobre 2 2014

Beatrice de Die - "Grand peine m'est advenue"

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La comtesse de Die fut l'épouse du seigneur Guillaume de Poitiers, belle et bonne dame. Elle s'enamoura du seigneur Raimbaut d'Orange, et fit sur lui maintes bonnes chansons. elle vécue au XIIe siecle.

Grande peine m’est advenue
Pour un chevalier que j’ai eu,
Je veux qu’en tous les temps l’on sache
Comment moi, je l’ai tant aimé;
Et maintenant je suis trahie,
Car je lui refusais l’amour.
J’étais pourtant en grand’folie
Au lit comme toute vêtue.

Combien voudrais mon chevalier
Tenir un soir dans mes bras nus,
Pour lui seul, il serait comblé,
Je ferais coussin de mes hanches;
Car je m’en suis bien plus éprise
Que ne fut Flore de Blanchefleur.
Mon amour et mon cœur lui donne,
Mon âme, mes yeux, et ma vie.

Bel ami, si plaisant et bon,
Si vous retrouve en mon pouvoir
Et me couche avec vous un soir
Et d’amour vous donne un baiser,
Nul plaisir ne sera meilleur
Que vous, en place de mari,
Sachez-le, si vous promettez
De faire tout ce que je voudra

dimanche, septembre 28 2014

Jean de la Fontaine - Le cochet, le chat et le souriceau

jean-de-la-fontaine.jpg

Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
            Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l'aventure à sa mère.
J'avais franchi les monts qui bornent cet État
            Et trottais comme un jeune Rat
            Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ;
            L'un doux, bénin et gracieux,
Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude.
            Il a la voix perçante et rude ;
            Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,
            Comme pour prendre sa volée ;
            La queue en panache étalée.
Or c'était un Cochet dont notre Souriceau
            Fit à sa Mère le tableau,
Comme d'un animal venu de l'Amérique.
Il se battait,dit-il, les flancs avec ses bras,
            Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
            En ai pris la fuite de peur,
            Le maudissant de très bon cœur.
            Sans lui j'aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m'a semblé si doux.
            Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant :
            Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
            En figure aux nôtres pareilles.
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat
            L'autre m'a fait prendre la fuite.
 Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
            Qui sous son minois hypocrite,
            Contre toute ta parenté
            D'un malin vouloir est porté.
            L'autre animal tout au contraire,
            Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
            Garde-toi, tant que tu vivras,
            De juger des gens sur la mine.

mardi, septembre 23 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch VI & VII

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VI

Ivan Ilitch se voyait mourir et était désespéré. Au fond de son âme, il savait qu’il allait mourir, et, non seulement il ne pouvait se faire à cette idée, mais il ne comprenait pas et ne pouvait comprendre.

Il avait appris dans le traité de Logique de Kizeveter cet exemple de syllogisme : « Caïus est un homme ; tous les hommes sont mortels ; donc Caïus est mortel. » Ce raisonnement lui paraissait tout à fait juste quand il s’agissait de Caïus mais non quand il s’agissait de lui-même. Il était question de Caïus, ou de l’homme en général, et alors c’était naturel, mais lui, il n’était ni Caïus, ni l’homme en général, il était un être à part : il était Vania, avec maman et papa, avec Mitia et Volodia, avec ses jouets, le cocher, la bonne, puis avec Katenka, avec toutes les joies, tous les chagrins et tous les enthousiasmes de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse. Est-ce que Caïus avait jamais senti l’odeur de la balle en cuir que Vania aimait tant ? Caïus avait-il jamais baisé la main de sa maman ? Avait-il eu du plaisir à entendre le frou-frou de sa robe de soie ? Était-ce lui qui avait fait du tapage pour des petits gâteaux, à l’école ? Était-ce Caïus qui avait été amoureux ? Était-ce lui qui dirigeait si magistralement les débats du tribunal ?

Caïus est mortel, c’est certain, et il est naturel qu’il meure ; mais moi, Vania, Ivan Ilitch, avec tous mes sentiments, toute mon intelligence, moi, c’est autre chose. Il n’est pas du tout naturel que je doive mourir. Ce serait trop affreux.

Il se disait : « Si je devais mourir comme Caïus, je l’aurais su ; une voix intérieure m’en aurait informé ; mais je n’ai jamais rien éprouvé de semblable, et moi, et mes amis, nous comprenions très bien qu’entre nous et Caïus il y avait une grande différence. Et maintenant voilà ce qui arrive ! Non, c’est impossible, impossible, et cela est, cependant. Mais comment, comment comprendre cela ? »

Et en effet, il ne pouvait pas comprendre et s’efforçait d’écarter cette pensée connue, fausse, injuste, maladive, pour la remplacer par d’autres plus saines et plus raisonnables. Mais cette pensée revenait de nouveau et se dressait devant lui, non comme une pensée, mais comme la réalité.

Il appelait à son secours d’autres raisonnements, dans l’espoir d’y trouver un appui. Il s’efforçait de se raccrocher à ses pensées primitives qui lui cachaient l’image de la mort. Mais, chose étrange, tout ce qui dissimulait autrefois l’idée de la mort, l’éloignait, la dissipait, n’avait plus aujourd’hui le même pouvoir. Les derniers temps, Ivan Ilitch s’épuisait à reconstituer la série de ses anciennes sensations qui lui cachaient la mort. Parfois il se disait : « Je vais m’adonner tout entier a mon service. Autrefois il était toute ma vie ». Et, chassant de lui tous ses doutes, il allait au tribunal, causait avec ses collègues, s’asseyait comme jadis, en jetant sur la foule un regard pensif et distrait, ses deux mains amaigries appuyées sur les bras de son fauteuil de chêne ; puis, se penchant comme d’habitude vers l’assesseur, il feuilletait le dossier, parlait à voix basse, et tout à coup il prononçait les paroles habituelles et ouvrait la séance.

Mais soudain, sa douleur au coté le reprenait sans nul souci de l’affaire et commençait son œuvre à elle. Ivan Ilitch, anxieux, essayait d’en écarter la pensée, mais elle ne cédait pas, et surgissait devant lui et le regardait. Il se raidissait, ses yeux s’éteignaient, et il recommençait à se demander : « N’y a-t-il qu’elle de vraie ? » Ses collègues et ses subordonnés considéraient avec un douloureux étonnement ce magistrat si fin, si brillant, qui s’embrouillait et commettait des erreurs. Il se secouait, cherchait à ressaisir le fil de ses idées, et parvenait à grand’ peine à mener l’audience jusqu’au bout. Il rentrait chez lui avec la triste conviction que ses fonctions, que son service ne pouvaient le délivrer d’elle. Ce qui était terrible, c’est qu’elle l’attirait non pour l’occuper, mais seulement pour qu’il la regardât bien en face, sans rien pouvoir faire et en souffrant atrocement.

Pour échapper à cet état, Ivan Ilitch cherchait une consolation, d’autres écrans ; et ces écrans venaient pour un temps à son secours et paraissaient le sauver. Mais aussitôt, sans s’effacer complètement, ils la laissaient transparaître, comme si elle traversait tout et que rien ne pût la cacher.

Les derniers temps il lui arrivait d’entrer dans le salon qu’il avait meublé, dans ce salon où il avait fait cette chute, et pour lequel, comme il se le disait avec amertume, il avait sacrifié sa vie, car il savait que de cette chute datait sa maladie. Il entrait et remarquait une rayure, comme une entaille, sur la table vernie ; il en cherchait la cause ; c’était l’un des coins en bronze de l’album qui était sorti et faisait saillie. Il prenait l’album, ce précieux album composé par lui avec tant d’amour, et se mettait en colère contre sa fille et ses amies, qui, par négligence, abîmaient les coins ou retournaient les photographies, et il remettait tout en ordre et replaçait le coin de bronze. Tout a coup l’idée lui venait de transporter tout cet ÉTABLISSEMENT avec les albums, dans un coin du salon, tout près des fleurs. Il sonnait le domestique ; ou bien sa femme et sa fille venaient à son secours. Elles n’étaient pas de son avis et le contredisaient ; lui, discutait, mais tout allait bien » tant qu’il ne songeait pas à elle, tant qu'elle n’apparaissait pas.

Pendant qu’il déplaçait les meubles, sa femme lui disait.

— Laisse faire les domestiques, toi tu te feras encore mal. Et soudain elle apparaissait à travers l’écran, et il la voyait. Elle apparaissait. Au premier moment, il espérait qu’elle allait disparaître ; mais, malgré lui, il pensait à son mal toujours la même chose, la même douleur lancinante, et il ne pouvait plus l’oublier. Il la distinguait nettement derrière les fleurs. A quoi bon tout cela ? « Oui, j’ai perdu ma vie pour ce rideau, comme dans une bataille. Est-ce possible ? Que c’est terrible et stupide ! Non, cela n’est, pas possible ! C’est impossible et cependant cela est ! »

Il revenait dans son cabinet, se couchait et restait seul avec elle, face à face avec elle. Mais il

n’avait rien à faire avec elle, que de la regarder et frémir d’épouvante.
VII

Comment cela arriva-t-il, on ne saurait le dire, car cela se produisit insensiblement, peu à peu, et sans qu’on le remarquât, mais il advint que le troisième mois de la maladie d’Ivan Ilitch, sa femme, sa fille, son fils, ses domestiques, ses amis, son médecin et surtout lui-même savaient que tout l’intérêt qu’il éveillait se ramenait à cette seule question : quand enfin ferait-il de la place, quand débarrasserait-il les vivants de sa personne gênante, et serait-il lui-même délivré de ses souffrances ?

Il dormait de moins en moins. On lui donnait de l’opium et des injections de morphine, mais rien ne le soulageait. L’état de langueur dans lequel il tombait pendant ses périodes de demi-assoupissement, les premiers temps, était pour lui un soulagement ; mais bientôt le mal devint plus aigu.

Conformément aux prescriptions du médecin on lui préparait des aliments spéciaux, qu’il trouvait de plus en plus mauvais, et de plus en plus écœurants.

Pour ses selles, on avait pris également des dispositions spéciales et chaque fois, c’était pour lui une nouvelle torture, tant à cause de la saleté, de l’inconvenance, de l’odeur, qu’à cause de la nécessité de se faire aider par quelqu’un.

Mais justement de ces ennuis si pénibles, survint pour Ivan Ilitch une consolation.

C’était Guérassim, l’aide sommelier, qui était chargé de nettoyer son vase.

Guérassim était un paysan propre, sain, bien nourri par ses maîtres. Il était toujours gai et content. D’abord la vue de cet homme, toujours propre dans son costume russe, faisant une besogne aussi répugnante, gêna Ivan Ilitch.

Un jour, s’étant relevé de son vase, il n’eut pas la force de tirer son pantalon et tomba sur un fauteuil. La vue de ses cuisses nues, amaigries, l’épouvanta. A ce moment, Guérassim, chaussé de bottes épaisses, entra de son pas léger, assuré, apportant avec lui une odeur agréable de goudron et d’air frais. Il avait un tablier propre, une chemise d’indienne dont les manches retroussées découvraient ses bras jeunes, robustes et nus, et, sans regarder Ivan Ilitch, pour lui cacher la joie de vivre qui éclairait son visage et aurait pu attrister le malade, il s’approcha du vase.

— Guerassim ! lui-dit faiblement Ivan Ilitch.

Guerassim tressaillit, craignant sans doute d’avoir commis quelque faute, et, d’un mouvement rapide, il tourna vers le malade son bon visage, frais, naïf, jeune, presque encore imberbe.

— Que désire monsieur ?

— Je pense que cela t’est désagréable. Excuse-moi. Je ne puis faire autrement.

— Oh ! monsieur ! fit Guerassim dont les yeux brillèrent tandis qu’un sourire découvrait ses fortes dents blanches. Pourquoi ne prendrais-je pas cette peine ? Vous êtes malade.

De ses mains adroites et vigoureuses, il s’acquitta de sa besogne habituelle, puis sortit d’un pas léger. Cinq minutes plus tard il revenait du même pas.

Ivan Ilitch était toujours assis sur son fauteuil.

— Guérassim, lui dit-il, lorsque l’autre eut remis à sa place le vase lavé et bien propre, aide-moi, je t’en prie, viens ici.

Guerassim s’approcha de lui.

— Soulève-moi. Je ne peux pas tout seul et j’ai renvoyé Dimitri.

Guerassim s’approcha ; de ses mains robustes, dont l’étreinte était aussi légère que son pas, il le releva doucement, retint d’une main son pantalon et voulut le rasseoir. Mais Ivan Ilitch lui demanda de le conduire jusqu’au divan. Guérassim, sans effort, sans avoir l’air d’y toucher, le porta jusqu’au divan où il le fit asseoir.

— Merci. Comme tu fais cela adroitement… d’ailleurs comme tout ce que tu fais.

Guérassim sourit de nouveau et voulut s’en aller. Mais Ivan Ilitch se sentait si bien avec lui, qu’il ne voulait pas le laisser partir.

— Ecoute-moi. Approche cette chaise, s’il te plaît… Non, l’autre ! Mets-la sous mes pieds. Je ne sens mieux lorsque mes pieds sont soulevés.

Guérassim approcha la chaise et, sans bruit, mit dessus les pieds d’Ivan Ilitch.

Ivan Ilitch se sentait soulagé quand Guérassim lui soulevait les pieds. — Je me sens mieux lorsque mes pieds sont soulevés, dit-il. Mets-moi ce coussin là.

Guérassim obéit. Il souleva les pieds et mit le coussin. Ivan Ilitch se sentit de nouveau soulagé pendant que Guérassim tenait ses pieds. Aussitôt qu’ils furent abaissés, la douleur le reprit.

— Guérassim, dit-il, es-tu occupé maintenant ?

— Nullement, monsieur, répondit Guérassimn qui avait appris à parler aux maîtres.

— Qu’as-tu à faire encore ?

— Mais rien. J’ai tout terminé. Je n’ai plus qu’à fendre du bois pour demain. — Alors, tiens-moi les pieds un peu plus haut. Peux-tu ?

— Mais pourquoi pas ? C’est très facile.

Guerassim souleva les pieds du malade qui, aussitôt, ne sentit plus aucune douleur.

— Et pour le bois, comment feras-tu ?

— Ne vous inquiétez pas. Nous avons le temps.

Ivan Ilitch lui dit de s’asseoir et de maintenir ses pieds, puis il se mit à causer avec lui. Et, chose étrange, il lui sembla qu’il allait mieux quand Guérassim était avec lui.

A partir de ce jour, Ivan Ilitch appelait de temps en temps Guérassim, pour qu’il lui tint les pieds sur ses épaules, et il aimait à causer avec lui.

Guérassim apportait à cela de l’adresse, de la complaisance, et surtout une bonté qui attendrissait Ivan Ilitch. La santé, la force et la vigueur des autres offensaient Ivan Ilitch ; la force et la vigueur de Guérassim, loin de l’irriter, le calmait.

Ce qui le tourmentait le plus, c’était le mensonge. Le mensonge de tous qui s’accordaient à dire qu’il était simplement malade et non pas mourant, et qu’il n’avait qu’à être calme et continuer son traitement pour se remettre complètement. Mais il savait bien, lui, que tout ce que l’on entreprendrait n’aboutirait qu’à des souffrances encore plus douloureuses et à la mort. Ce mensonge le torturait. Il souffrait de voir qu’on lui cachait ce que chacun savait et qu’il savait lui-même ; il souffrait de prendre part et ce mensonge, le mensonge à la veille de sa mort. Ce mensonge, qui rabaissait l’acte redoutable et solennel de sa mort au même niveau que les visites, les rideaux, les esturgeons pour les dîners… faisait souffrir terriblement Ivan Ilitch. Et, chose étrange, bien souvent, quand ces gens lui mentaient ainsi en face, il était sur le point de leur crier : « Assez mentir ! Vous savez tout aussi bien que moi que je me meurs. Cessez au moins de mentir ! » Mais il n’avait jamais eu le courage de dire cela. Cet acte ininterrompu et terrible qui l’approchait de la mort, il voyait que tous ceux de son entourage le considéraient comme un désagrément accidentel, comme une inconvenance (tel un homme qui, en entrant dans un salon, exhalerait autour de lui une mauvaise odeur). Toujours les apparences qui avaient été le culte de toute sa vie. Il voyait que personne ne le regrettait, que personne ne voulait même comprendre son état. Seul Guérassim le comprenait et avait pitié de lui. C’est pourquoi Ivan Ilitch ne se trouvait à son aise qu’avec lui. Il se sentait heureux lorsque, parfois, Guérassim passait des nuits entières à lui tenir les pieds, et lorsque, ne voulant pas aller se coucher, il lui disait :

— Ne vous inquiétez pas, Ivan Ilitch, j’aurai bien le temps de dormir.

Ou bien lorsque se mettant familièrement à tutoyer son maître, il ajoutait : - Si tu n’étais pas malade… ce serait autre chose ! Mais maintenant pourquoi ne te soignerais-je pas.

Guérassim seul ne mentait pas. On voyait clairement que lui seul comprenait l’état de son maître faible et mourant, et ne croyait pas nécessaire de le lui cacher, mais simplement avait pitié de lui. Une fois, il dit même tout tranquillement à Ivan Ilitch qui insistait pour qu’il allât se reposer :

— Nous mourrons tous. Pourquoi ne prendrais-je pas de la peine ?

Voulant dire par là que la fatigue ne l’effrayait pas du moment qu’il s’agissait d’un mourant et qu’il espérait un jour qu’on en ferait autant pour lui.

Outre ce mensonge, ce qui faisait surtout souffrir Ivan Ilitch, c’est que personne ne le plaignait comme il aurait voulu être plaint. Ce qu’il désirait le plus dans ses moments de souffrances, c’était, quoiqu’il eût honte de l’avouer, qu’on le plaignît comme un enfant malade. Il aurait voulu qu’on le caressât, qu’on l’embrassât, que l’on pleurât sur lui, comme on le fait avec les enfants. Il savait qu’avec lui, haut magistrat a barbe grisonnante, c’était impossible, mais il le désirait quand même. Dans la manière d’être de Guérassim à son égard, il y avait quelque chose d’approchant. C’est là ce qui le consolait.

Au moment où Ivan Ilitch aurait voulu qu’on pleurât avec lui, tout à coup, survenait son collègue Schebek, et, au lieu de pleurer, Ivan Ilitch prenait une mine grave, austère, pensive, puis, entraîné par la force de l’habitude, il émettait son opinion sur un arrêt de la cour de Cassation et la défendait opiniâtrement.

Le mensonge qui l’enveloppait et le gagnait lui-même, empoisonnait plus que tout le reste les derniers jours d’Ivan Ilitch.

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