
Pour faire suite a la première série de texte de Daumal a lire ici, encore quelques texte a découvrir ou redécouvrir.
La peau du monde
Je vis et je vais m'interrogeant de la vie,et l'image méconnaissable de moi-même,
ce monde d'air, de roc, de maisons, de lumières,
de millions de visages sans lois, sans voix,
ce cuivre, ce bois verni, ces souffles, ces cris
tournent, couleurs à fleur de peau,
formes touchés, mangés, - o suis-je ?
(Non, non, ce n'est pas une devinette,
hélas, ce n'est pas une devinette,
que ce soit ici ou ailleurs,
je ne me reconnais plus.)
Ordre si fragile de la géométrie,
ne me prodigue plus les consolations de ton coeur de fer.
Ces jours, je vais dans les couleurs et les sons même,
et je vois la nuit dans les plus vives lumières,
monde, monstrueux fantôme,
ton jour est la plus vide des nuits.
Une voix dit : o suis-je ? qui suis-je ?
Est-ce ma voix dans ce désert ?
La surface de chaque chose
est tendue par la nuit qui la gonfle,
- oh! cette nuit en voiles de soleil!-
Oui, cette parole dans la bulle d'illusion, cette parole perdue,
ce n'est jamais que la mienne.
Le contre-ciel - Poesie Gallimard
Les dernières paroles du poète (extrait du final)
Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson.Toute la nuit il essaya de s'arracher du cœur le mot imprononçable. Mais le mot grossissait dans sa poitrine et l'étouffait et lui montait dans la gorge et tournait toujours dans sa tête comme un lion en cage.
Il se répétait :
« De toute façon je serai pendu à l'aube. »
Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore :
« Il n'y aurait qu'un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient :
– Nous savons déjà. Pendez, pendez ce radoteur. »
Ou bien ils diraient :
– Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes, alors que le fouet de l'envahisseur nous déchire déjà la peau. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre. Pendez, pendez ce malfaiteur !
Et de toute façon je serai pendu.
Que leur dirai-je ?
On entendit des bruits de baïonnettes et d'éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l'estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche vociférant :
« Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole ! »
Mais ce fut son premier et dernier poème.
Le peuple était déjà bien trop terrorisé.
Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort.
Sous ses pieds les petits mangeurs de pourriture guettent cette charogne qui mûrit à la branche. Au-dessus de sa tête tourne son dernier cri, qui n'a personne où se poser.
(Car c'est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt.)
René Daumal, Le Contre-ciel, 1936
Vous me demandez mon portrait,
Les hommes
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Le temps passe
La porte qui ne s’ouvre pas