Cyberpoète

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dimanche, septembre 28 2014

Jean de la Fontaine - Le cochet, le chat et le souriceau

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Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
            Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l'aventure à sa mère.
J'avais franchi les monts qui bornent cet État
            Et trottais comme un jeune Rat
            Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ;
            L'un doux, bénin et gracieux,
Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude.
            Il a la voix perçante et rude ;
            Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,
            Comme pour prendre sa volée ;
            La queue en panache étalée.
Or c'était un Cochet dont notre Souriceau
            Fit à sa Mère le tableau,
Comme d'un animal venu de l'Amérique.
Il se battait,dit-il, les flancs avec ses bras,
            Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
            En ai pris la fuite de peur,
            Le maudissant de très bon cœur.
            Sans lui j'aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m'a semblé si doux.
            Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant :
            Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
            En figure aux nôtres pareilles.
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat
            L'autre m'a fait prendre la fuite.
 Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
            Qui sous son minois hypocrite,
            Contre toute ta parenté
            D'un malin vouloir est porté.
            L'autre animal tout au contraire,
            Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
            Garde-toi, tant que tu vivras,
            De juger des gens sur la mine.

mardi, septembre 23 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch VI & VII

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VI

Ivan Ilitch se voyait mourir et était désespéré. Au fond de son âme, il savait qu’il allait mourir, et, non seulement il ne pouvait se faire à cette idée, mais il ne comprenait pas et ne pouvait comprendre.

Il avait appris dans le traité de Logique de Kizeveter cet exemple de syllogisme : « Caïus est un homme ; tous les hommes sont mortels ; donc Caïus est mortel. » Ce raisonnement lui paraissait tout à fait juste quand il s’agissait de Caïus mais non quand il s’agissait de lui-même. Il était question de Caïus, ou de l’homme en général, et alors c’était naturel, mais lui, il n’était ni Caïus, ni l’homme en général, il était un être à part : il était Vania, avec maman et papa, avec Mitia et Volodia, avec ses jouets, le cocher, la bonne, puis avec Katenka, avec toutes les joies, tous les chagrins et tous les enthousiasmes de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse. Est-ce que Caïus avait jamais senti l’odeur de la balle en cuir que Vania aimait tant ? Caïus avait-il jamais baisé la main de sa maman ? Avait-il eu du plaisir à entendre le frou-frou de sa robe de soie ? Était-ce lui qui avait fait du tapage pour des petits gâteaux, à l’école ? Était-ce Caïus qui avait été amoureux ? Était-ce lui qui dirigeait si magistralement les débats du tribunal ?

Caïus est mortel, c’est certain, et il est naturel qu’il meure ; mais moi, Vania, Ivan Ilitch, avec tous mes sentiments, toute mon intelligence, moi, c’est autre chose. Il n’est pas du tout naturel que je doive mourir. Ce serait trop affreux.

Il se disait : « Si je devais mourir comme Caïus, je l’aurais su ; une voix intérieure m’en aurait informé ; mais je n’ai jamais rien éprouvé de semblable, et moi, et mes amis, nous comprenions très bien qu’entre nous et Caïus il y avait une grande différence. Et maintenant voilà ce qui arrive ! Non, c’est impossible, impossible, et cela est, cependant. Mais comment, comment comprendre cela ? »

Et en effet, il ne pouvait pas comprendre et s’efforçait d’écarter cette pensée connue, fausse, injuste, maladive, pour la remplacer par d’autres plus saines et plus raisonnables. Mais cette pensée revenait de nouveau et se dressait devant lui, non comme une pensée, mais comme la réalité.

Il appelait à son secours d’autres raisonnements, dans l’espoir d’y trouver un appui. Il s’efforçait de se raccrocher à ses pensées primitives qui lui cachaient l’image de la mort. Mais, chose étrange, tout ce qui dissimulait autrefois l’idée de la mort, l’éloignait, la dissipait, n’avait plus aujourd’hui le même pouvoir. Les derniers temps, Ivan Ilitch s’épuisait à reconstituer la série de ses anciennes sensations qui lui cachaient la mort. Parfois il se disait : « Je vais m’adonner tout entier a mon service. Autrefois il était toute ma vie ». Et, chassant de lui tous ses doutes, il allait au tribunal, causait avec ses collègues, s’asseyait comme jadis, en jetant sur la foule un regard pensif et distrait, ses deux mains amaigries appuyées sur les bras de son fauteuil de chêne ; puis, se penchant comme d’habitude vers l’assesseur, il feuilletait le dossier, parlait à voix basse, et tout à coup il prononçait les paroles habituelles et ouvrait la séance.

Mais soudain, sa douleur au coté le reprenait sans nul souci de l’affaire et commençait son œuvre à elle. Ivan Ilitch, anxieux, essayait d’en écarter la pensée, mais elle ne cédait pas, et surgissait devant lui et le regardait. Il se raidissait, ses yeux s’éteignaient, et il recommençait à se demander : « N’y a-t-il qu’elle de vraie ? » Ses collègues et ses subordonnés considéraient avec un douloureux étonnement ce magistrat si fin, si brillant, qui s’embrouillait et commettait des erreurs. Il se secouait, cherchait à ressaisir le fil de ses idées, et parvenait à grand’ peine à mener l’audience jusqu’au bout. Il rentrait chez lui avec la triste conviction que ses fonctions, que son service ne pouvaient le délivrer d’elle. Ce qui était terrible, c’est qu’elle l’attirait non pour l’occuper, mais seulement pour qu’il la regardât bien en face, sans rien pouvoir faire et en souffrant atrocement.

Pour échapper à cet état, Ivan Ilitch cherchait une consolation, d’autres écrans ; et ces écrans venaient pour un temps à son secours et paraissaient le sauver. Mais aussitôt, sans s’effacer complètement, ils la laissaient transparaître, comme si elle traversait tout et que rien ne pût la cacher.

Les derniers temps il lui arrivait d’entrer dans le salon qu’il avait meublé, dans ce salon où il avait fait cette chute, et pour lequel, comme il se le disait avec amertume, il avait sacrifié sa vie, car il savait que de cette chute datait sa maladie. Il entrait et remarquait une rayure, comme une entaille, sur la table vernie ; il en cherchait la cause ; c’était l’un des coins en bronze de l’album qui était sorti et faisait saillie. Il prenait l’album, ce précieux album composé par lui avec tant d’amour, et se mettait en colère contre sa fille et ses amies, qui, par négligence, abîmaient les coins ou retournaient les photographies, et il remettait tout en ordre et replaçait le coin de bronze. Tout a coup l’idée lui venait de transporter tout cet ÉTABLISSEMENT avec les albums, dans un coin du salon, tout près des fleurs. Il sonnait le domestique ; ou bien sa femme et sa fille venaient à son secours. Elles n’étaient pas de son avis et le contredisaient ; lui, discutait, mais tout allait bien » tant qu’il ne songeait pas à elle, tant qu'elle n’apparaissait pas.

Pendant qu’il déplaçait les meubles, sa femme lui disait.

— Laisse faire les domestiques, toi tu te feras encore mal. Et soudain elle apparaissait à travers l’écran, et il la voyait. Elle apparaissait. Au premier moment, il espérait qu’elle allait disparaître ; mais, malgré lui, il pensait à son mal toujours la même chose, la même douleur lancinante, et il ne pouvait plus l’oublier. Il la distinguait nettement derrière les fleurs. A quoi bon tout cela ? « Oui, j’ai perdu ma vie pour ce rideau, comme dans une bataille. Est-ce possible ? Que c’est terrible et stupide ! Non, cela n’est, pas possible ! C’est impossible et cependant cela est ! »

Il revenait dans son cabinet, se couchait et restait seul avec elle, face à face avec elle. Mais il

n’avait rien à faire avec elle, que de la regarder et frémir d’épouvante.
VII

Comment cela arriva-t-il, on ne saurait le dire, car cela se produisit insensiblement, peu à peu, et sans qu’on le remarquât, mais il advint que le troisième mois de la maladie d’Ivan Ilitch, sa femme, sa fille, son fils, ses domestiques, ses amis, son médecin et surtout lui-même savaient que tout l’intérêt qu’il éveillait se ramenait à cette seule question : quand enfin ferait-il de la place, quand débarrasserait-il les vivants de sa personne gênante, et serait-il lui-même délivré de ses souffrances ?

Il dormait de moins en moins. On lui donnait de l’opium et des injections de morphine, mais rien ne le soulageait. L’état de langueur dans lequel il tombait pendant ses périodes de demi-assoupissement, les premiers temps, était pour lui un soulagement ; mais bientôt le mal devint plus aigu.

Conformément aux prescriptions du médecin on lui préparait des aliments spéciaux, qu’il trouvait de plus en plus mauvais, et de plus en plus écœurants.

Pour ses selles, on avait pris également des dispositions spéciales et chaque fois, c’était pour lui une nouvelle torture, tant à cause de la saleté, de l’inconvenance, de l’odeur, qu’à cause de la nécessité de se faire aider par quelqu’un.

Mais justement de ces ennuis si pénibles, survint pour Ivan Ilitch une consolation.

C’était Guérassim, l’aide sommelier, qui était chargé de nettoyer son vase.

Guérassim était un paysan propre, sain, bien nourri par ses maîtres. Il était toujours gai et content. D’abord la vue de cet homme, toujours propre dans son costume russe, faisant une besogne aussi répugnante, gêna Ivan Ilitch.

Un jour, s’étant relevé de son vase, il n’eut pas la force de tirer son pantalon et tomba sur un fauteuil. La vue de ses cuisses nues, amaigries, l’épouvanta. A ce moment, Guérassim, chaussé de bottes épaisses, entra de son pas léger, assuré, apportant avec lui une odeur agréable de goudron et d’air frais. Il avait un tablier propre, une chemise d’indienne dont les manches retroussées découvraient ses bras jeunes, robustes et nus, et, sans regarder Ivan Ilitch, pour lui cacher la joie de vivre qui éclairait son visage et aurait pu attrister le malade, il s’approcha du vase.

— Guerassim ! lui-dit faiblement Ivan Ilitch.

Guerassim tressaillit, craignant sans doute d’avoir commis quelque faute, et, d’un mouvement rapide, il tourna vers le malade son bon visage, frais, naïf, jeune, presque encore imberbe.

— Que désire monsieur ?

— Je pense que cela t’est désagréable. Excuse-moi. Je ne puis faire autrement.

— Oh ! monsieur ! fit Guerassim dont les yeux brillèrent tandis qu’un sourire découvrait ses fortes dents blanches. Pourquoi ne prendrais-je pas cette peine ? Vous êtes malade.

De ses mains adroites et vigoureuses, il s’acquitta de sa besogne habituelle, puis sortit d’un pas léger. Cinq minutes plus tard il revenait du même pas.

Ivan Ilitch était toujours assis sur son fauteuil.

— Guérassim, lui dit-il, lorsque l’autre eut remis à sa place le vase lavé et bien propre, aide-moi, je t’en prie, viens ici.

Guerassim s’approcha de lui.

— Soulève-moi. Je ne peux pas tout seul et j’ai renvoyé Dimitri.

Guerassim s’approcha ; de ses mains robustes, dont l’étreinte était aussi légère que son pas, il le releva doucement, retint d’une main son pantalon et voulut le rasseoir. Mais Ivan Ilitch lui demanda de le conduire jusqu’au divan. Guérassim, sans effort, sans avoir l’air d’y toucher, le porta jusqu’au divan où il le fit asseoir.

— Merci. Comme tu fais cela adroitement… d’ailleurs comme tout ce que tu fais.

Guérassim sourit de nouveau et voulut s’en aller. Mais Ivan Ilitch se sentait si bien avec lui, qu’il ne voulait pas le laisser partir.

— Ecoute-moi. Approche cette chaise, s’il te plaît… Non, l’autre ! Mets-la sous mes pieds. Je ne sens mieux lorsque mes pieds sont soulevés.

Guérassim approcha la chaise et, sans bruit, mit dessus les pieds d’Ivan Ilitch.

Ivan Ilitch se sentait soulagé quand Guérassim lui soulevait les pieds. — Je me sens mieux lorsque mes pieds sont soulevés, dit-il. Mets-moi ce coussin là.

Guérassim obéit. Il souleva les pieds et mit le coussin. Ivan Ilitch se sentit de nouveau soulagé pendant que Guérassim tenait ses pieds. Aussitôt qu’ils furent abaissés, la douleur le reprit.

— Guérassim, dit-il, es-tu occupé maintenant ?

— Nullement, monsieur, répondit Guérassimn qui avait appris à parler aux maîtres.

— Qu’as-tu à faire encore ?

— Mais rien. J’ai tout terminé. Je n’ai plus qu’à fendre du bois pour demain. — Alors, tiens-moi les pieds un peu plus haut. Peux-tu ?

— Mais pourquoi pas ? C’est très facile.

Guerassim souleva les pieds du malade qui, aussitôt, ne sentit plus aucune douleur.

— Et pour le bois, comment feras-tu ?

— Ne vous inquiétez pas. Nous avons le temps.

Ivan Ilitch lui dit de s’asseoir et de maintenir ses pieds, puis il se mit à causer avec lui. Et, chose étrange, il lui sembla qu’il allait mieux quand Guérassim était avec lui.

A partir de ce jour, Ivan Ilitch appelait de temps en temps Guérassim, pour qu’il lui tint les pieds sur ses épaules, et il aimait à causer avec lui.

Guérassim apportait à cela de l’adresse, de la complaisance, et surtout une bonté qui attendrissait Ivan Ilitch. La santé, la force et la vigueur des autres offensaient Ivan Ilitch ; la force et la vigueur de Guérassim, loin de l’irriter, le calmait.

Ce qui le tourmentait le plus, c’était le mensonge. Le mensonge de tous qui s’accordaient à dire qu’il était simplement malade et non pas mourant, et qu’il n’avait qu’à être calme et continuer son traitement pour se remettre complètement. Mais il savait bien, lui, que tout ce que l’on entreprendrait n’aboutirait qu’à des souffrances encore plus douloureuses et à la mort. Ce mensonge le torturait. Il souffrait de voir qu’on lui cachait ce que chacun savait et qu’il savait lui-même ; il souffrait de prendre part et ce mensonge, le mensonge à la veille de sa mort. Ce mensonge, qui rabaissait l’acte redoutable et solennel de sa mort au même niveau que les visites, les rideaux, les esturgeons pour les dîners… faisait souffrir terriblement Ivan Ilitch. Et, chose étrange, bien souvent, quand ces gens lui mentaient ainsi en face, il était sur le point de leur crier : « Assez mentir ! Vous savez tout aussi bien que moi que je me meurs. Cessez au moins de mentir ! » Mais il n’avait jamais eu le courage de dire cela. Cet acte ininterrompu et terrible qui l’approchait de la mort, il voyait que tous ceux de son entourage le considéraient comme un désagrément accidentel, comme une inconvenance (tel un homme qui, en entrant dans un salon, exhalerait autour de lui une mauvaise odeur). Toujours les apparences qui avaient été le culte de toute sa vie. Il voyait que personne ne le regrettait, que personne ne voulait même comprendre son état. Seul Guérassim le comprenait et avait pitié de lui. C’est pourquoi Ivan Ilitch ne se trouvait à son aise qu’avec lui. Il se sentait heureux lorsque, parfois, Guérassim passait des nuits entières à lui tenir les pieds, et lorsque, ne voulant pas aller se coucher, il lui disait :

— Ne vous inquiétez pas, Ivan Ilitch, j’aurai bien le temps de dormir.

Ou bien lorsque se mettant familièrement à tutoyer son maître, il ajoutait : - Si tu n’étais pas malade… ce serait autre chose ! Mais maintenant pourquoi ne te soignerais-je pas.

Guérassim seul ne mentait pas. On voyait clairement que lui seul comprenait l’état de son maître faible et mourant, et ne croyait pas nécessaire de le lui cacher, mais simplement avait pitié de lui. Une fois, il dit même tout tranquillement à Ivan Ilitch qui insistait pour qu’il allât se reposer :

— Nous mourrons tous. Pourquoi ne prendrais-je pas de la peine ?

Voulant dire par là que la fatigue ne l’effrayait pas du moment qu’il s’agissait d’un mourant et qu’il espérait un jour qu’on en ferait autant pour lui.

Outre ce mensonge, ce qui faisait surtout souffrir Ivan Ilitch, c’est que personne ne le plaignait comme il aurait voulu être plaint. Ce qu’il désirait le plus dans ses moments de souffrances, c’était, quoiqu’il eût honte de l’avouer, qu’on le plaignît comme un enfant malade. Il aurait voulu qu’on le caressât, qu’on l’embrassât, que l’on pleurât sur lui, comme on le fait avec les enfants. Il savait qu’avec lui, haut magistrat a barbe grisonnante, c’était impossible, mais il le désirait quand même. Dans la manière d’être de Guérassim à son égard, il y avait quelque chose d’approchant. C’est là ce qui le consolait.

Au moment où Ivan Ilitch aurait voulu qu’on pleurât avec lui, tout à coup, survenait son collègue Schebek, et, au lieu de pleurer, Ivan Ilitch prenait une mine grave, austère, pensive, puis, entraîné par la force de l’habitude, il émettait son opinion sur un arrêt de la cour de Cassation et la défendait opiniâtrement.

Le mensonge qui l’enveloppait et le gagnait lui-même, empoisonnait plus que tout le reste les derniers jours d’Ivan Ilitch.

samedi, septembre 20 2014

Marie de CLÈVES - En la forest de Longue Attente

Marie de Clèves (1426-1487) fut la troisième femme de Charles d'Orléans le poète et mère du roi Louis XII surnommé "le père du peuple" et dont le règne fut celui d'un roi modéré a l'opposé des monarque absolue qui suivirent.

Elle fit transcrire les ballades et rondeaux de son époux et de quelques uns de ses amis dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de Carpentras. Elle a laissée quelques rondeau.


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En la forest de Longue Attente
Entrée suis en une sente
Dont oster je ne puis mon cueur,
Pour quoy je vis en grant langueur,
Par Fortune qui me tourmente.

Souvent Espoir chacun contente,
Excepté moy, povre dolente,
Qui nuit et jour suis en douleur
En la forest de Longue Attente.

Ay je dont tort, se je garmente*
Plus que nulle qui soit vivante ?
Par Dieu, nannil, veu mon malheur,
Car ainsi m'aid mon Createur
Qu'il n'est peine que je ne sente
En la forest de Longue Attente.

lundi, septembre 15 2014

Alphonse de Lamartine - Adieu

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Oui, j’ai quitté ce port tranquille,
Ce port si longtemps appelé,
Où loin des ennuis de la ville,
Dans un loisir doux et facile,
Sans bruit mes jours auraient coulé.
J’ai quitté l’obscure vallée,
Le toit champêtre d’un ami ;
Loin des bocages de Bissy,
Ma muse, à regret exilée,
S’éloigne triste et désolée
Du séjour qu’elle avait choisi.
Nous n’irons plus dans les prairies,
Au premier rayon du matin,
Egarer, d’un pas incertain,
Nos poétiques rêveries.
Nous ne verrons plus le soleil,
Du haut des cimes d’Italie
Précipitant son char vermeil,
Semblable au père de la vie,
Rendre à la nature assoupie
Le premier éclat du réveil.
Nous ne goûterons plus votre ombre,
Vieux pins, l’honneur de ces forêts,
Vous n’entendrez plus nos secrets ;
Sous cette grotte humide et sombre
Nous ne chercherons plus le frais,
Et le soir, au temple rustique,
Quand la cloche mélancolique
Appellera tout le hameau,
Nous n’irons plus, à la prière,
Nous courber sur la simple pierre
Qui couvre un rustique tombeau.
Adieu, vallons; adieu, bocages ;
Lac azuré, rochers sauvages,
Bois touffus, tranquille séjour,
Séjour des heureux et des sages,
Je vous ai quittés sans retour.

Déjà ma barque fugitive
Au souffle des zéphyrs trompeurs,
S’éloigne à regret de la rive
Que n’offraient des dieux protecteurs.
J’affronte de nouveaux orages ;
Sans doute à de nouveaux naufrages
Mon frêle esquif est dévoué ,
Et pourtant à la fleur de l’âge,
Sur quels écueils, sur quels rivages
N’ai-je déjà pas échoué ?
Mais d’une plainte téméraire
Pourquoi fatiguer le destin ?
A peine au milieu du chemin,
Faut-il regarder en arrière ?
Mes lèvres à peine ont. goûté
Le calice amer de la vie,
Loin de moi je l’ai rejeté ;
Mais l’arrêt cruel est porté,
Il faut boire jusqu’à la lie !
Lorsque mes pas auront franchi
Les deux tiers de notre carrière,
Sous le poids d’une vie entière
Quand mes cheveux auront blanchi,
Je reviendrai du vieux Bissy
Visiter le toit solitaire
Où le ciel me garde un ami.
Dans quelque retraite profonde,
Sous les arbres par lui plantés,
Nous verrons couler comme l’onde
La fin de nos jours agités.
Là, sans crainte et sans espérance,
Sur notre orageuse existence,
Ramenés par le souvenir,
Jetant nos regards en arrière,
Nous mesurerons la carrière,
Qu’il aura fallu parcourir.

Tel un pilote octogénaire,
Du haut d’un rocher solitaire,
Le soir, tranquillement assis,
Laisse au loin égarer sa vue
Et contemple encor l’étendue
Des mers qu’il sillonna jadis.

dimanche, septembre 14 2014

Pablo Neruda - le poete

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Avant je circulais dans la vie, un amour
douloureux m’entourait: avant je retenais
une petite page de quartz
en clouant les yeux sur la vie.
J’achetais un peu de bonté, je fréquentais
le marché de la jalousie, je respirais
les eaux les plus sourdes de l’envie,l’inhumaine
hostilité des masques et des êtres.
Le monde où je vivais était marécage marin:
le fleur brusquement, le lis tout à coup
me dévorait dans son frisson d’écume,
et là où je posais le pied mon coeur glissait
vers les dents de l’abîme.
Ainsi naquit ma poésie, à peine
arrachée aux orties, empoignée sur
la solitude comme un châtiment,
ou qui dans le jardin de l’impudeur en éloignait
sa fleur la plus secrète au point de l’enterrer.
Isolé donc comme l’eau noire
qui vit dans ses couloirs profonds,
de main en main, je coulais vers l’esseulement
de chacun, vers la haine quotidienne.
je sus qu’ils vivaient ainsi, en cachant
la moitié des être, comme des poissons
de l’océan le plus étrange, et j’aperçus
la mort dans les boueuses immensités.
La mort qui ouvrait portes et chemins.
La Mort qui se faufilait dans les murs.

mercredi, septembre 10 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch V

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Ainsi s’écoulèrent un mois, deux mois. Avant le nouvel an, son beau—frère vint les voir et resta quelques jours chez eux. Lorsqu’il arriva, Ivan Ilitch se trouvait en ce moment au tribunal, et Prascovie Fedorovna était à faire des courses. En rentrant, Ivan Ilitch trouva son beau-frère, un homme fort et sanguin, occupé à défaire sa malle lui-même. En entendant les pas d’Ivan Ilitch, il releva la tête et, sans mot dire, le regarda une seconde. Il ouvrit la bouche puis retint un cri. Ivan Ilitch comprit.

— Je suis changé ? dit-il.

— Oui… un peu…

Ivan Ilitch eut beau s’efforcer de ramener la conversation sur sa santé, le beau-frère s’arrangea pour éluder ce sujet.

Prascovie Fedorovna rentra, et le beau-frère alla la rejoindre. Ivan Ilitch ferma sa porte à clé et se mit à se regarder dans le miroir, d’abord de face, ensuite de profil. Il prit un portrait de lui, où il était représenté avec sa femme, et le compara avec l’image que lui reflétait son miroir. Le changement était immense. Il releva sa manche de chemise jusqu’au coude, examina son bras, rabaissa sa manche, s’assit sur le divan, et devint plus sombre que la nuit : « Non, non !… Pas ça !… » se disait-il. Il se leva vivement, s’approcha de sa table, prit un dossier et essaya de le lire, mais ne put continuer. Il ouvrit la porte et se dirigea vers le salon. La porte du second salon était fermée. Il s’en approcha sur la pointe des pieds et tendit l’oreille.

— Non, tu exagères ! disait Prascovie Fedorovna.

— Comment, j’exagère ! Tu ne vois donc pas que c’est un homme mort ! Regarde ses yeux, comme ils sont ternes. Mais qu’est-ce qu’il a ?

— Personne ne le sait. Nikolaiev (un nouveau médecin) a dit quelque chose que je ne comprends pas. Leshetitzky (c’était le célèbre docteur) dit le contraire…

— Ivan Ilitch s’éloigna, rentra chez lui, se coucha et se répéta : « Le rein… le rein flottant… »

Il se rappela tout ce que lui avaient dit les médecins, sur la manière dont il s’était détaché, dont il flottait. Par un effort de son imagination, il voulait le saisir, l’arrêter, le fixer. Il y aurait si peu à faire, lui semblait-il.

« Non, je retournerai chez Piotr Ivanovitch >> (c’était cet ami dont l’ami était médecin).

Il sonna, ordonna d’atteler et s’apprêta à sortir.

— Où vas-tu, Jean ? demanda sa femme avec une expression de tristesse et de bonté inaccoutumée. Cette bonté passagère l’irrita. Il la regarda d’un air morne.

— J’ai besoin de voir Piotr Ivanovitch.

Il alla donc chez l’ami dont l’ami était médecin. Ils se rendirent ensemble chez le docteur. Ils le trouvèrent, et Ivan Ilitch s’entretint longuement avec lui.

Après avoir examiné au point de vue anatomique et physiologique ce que lui avait dit le docteur il finit par comprendre. Il y avait une toute petite chose dans l’intestin aveugle, un rien. Cela pouvait très bien s’arranger. Si l’on renforçait l’énergie d’un organe en diminuant l’activité de l’autre, la nutrition deviendrait normale et l’équilibre se rétablirait.

Il fut un peu en retard pour le dîner. Il mangea, causa gaîment, mais il ne pouvait se résoudre à se retirer dans son cabinet de travail. A la fin il s’y décida, et aussitôt se mit à la besogne. Il lisait des dossiers, travaillait, mais l’idée qu’il avait une affaire urgente, importante, personnelle, dont il s’occuperait ensuite, ne le quittait pas. Quand il eut terminé, il se rappela que cette affaire personnelle était l’état de son intestin. Mais, prenant sur soi, il se rendit au salon, pour le thé. Il y avait du monde. On causait, on jouait du piano, on chantait ; le prétendant de sa fille était là. Comme le remarqua Prascovie Fedorovna, Ivan Ilitch passa la soirée plus joyeusement que d’habitude ; cependant pas un instant il n’oubliait qu’il avait à se préoccuper sérieusement de son intestin. A onze heures, il prit congé de ses hôtes et se retira dans sa chambre. Depuis qu’il était malade, il dormait seul, dans une petite pièce contiguë à son cabinet. Il se déshabilla et prit un roman de Zola ; mais au lieu de lire il se mit à songer. Dans son imagination, il se représentait la guérison si ardemment désirée de son intestin… « Assimilation, sécrétion, fonctionnement régulier, oui, tout est là, se disait-il. Il n’y a qu’à aider la nature. » Il se rappela qu’il avait une potion à prendre. Il se leva et prit son remède, puis il se coucha sur le dos, observant l’effet du remède, et le soulagement qu’il amenait par degrés. « Il n’y a qu’à suivre le traitement avec régularité et à éviter toute influence nuisible. Je me sens déjà mieux… beaucoup mieux. »

— Il toucha son côté et n’éprouva aucune douleur. « Tiens, je ne le sens plus. Je me trouve vraiment mieux ».

Il éteignit la bougie et se coucha sur le côté. « L’intestin va mieux, l’assimilation se fait. » Tout à coup il éprouva la douleur connue, sourde, lancinante, persistante, et, dans la bouche, le même dégoût. Le cœur lui manqua ; un vertige le prit : « Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria-t-il. Encore ! Encore !… Cela ne me quittera donc jamais ! »

Subitement, ses pensées prirent une autre orientation : « l’intestin, le rein… se dit-il. Il ne s’agit là ni de rein ni d’intestin ! Il s’agit de la vie et de la… mort… Oui, la vie était, mais elle s’en va ; elle s’en va et je ne puis la retenir. Oui. Pourquoi se faire des illusions ? N’est-ce pas clair pour tout le monde, sauf pour moi, que je me meurs et que ce n’est plus maintenant qu’une question de semaines, de jours… tout à l’heure peut-être. Les ténèbres ont remplacé la lumière. J’étais ici, et maintenant, je m’en vais ! Où ? » Son corps se glaça. Sa respiration s’arrêta. Il n’entendait que les battements de son cœur. « Moi je ne serai plus, mais qu’arrivera-t-il ? Rien ne sera. Où serai-je quand je ne serai plus là ? Serait-ce la mort ? Non, je ne veux pas ! » Il bondit, voulut allumer la bougie, chercha les allumettes d’une main tremblante, fit tomber par terre le bougeoir, et, de nouveau, se rejeta sur ses oreillers. « Pourquoi ? A quoi bon ? » se disait-il les yeux grands ouverts dans l’obscurité. « La mort. Oui, la mort. Et eux tous n’en savent rien ; ils ne veulent pas le savoir, et ne me plaignent pas, ils jouent ! (A travers la porte il entendait un bruit lointain de voix et de ritournelles). Cela leur est bien égal. Pourtant eux aussi mourront. Les imbéciles ! D’abord mon tour, après le leur. Et ils rient, ces brutes ! » La colère l’étouffait. Il souffrait le martyre. « Ce n’est pas possible que tout le monde soit condamné aux mêmes horreurs ! » Il se leva encore une fois. « Il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut se calmer, remonter au commencement. » Il se mit à songer. « Oui, le début de ma maladie. Je me suis donné un coup au côté sans rien éprouver d’extraordinaire seulement une petite douleur sourde. Puis cela s’est aggravé ; puis le médecin, la mélancolie, l’angoisse, de nouveau le médecin ; et je m’approchais de plus en plus de l’abîme. Les forces diminuent. Plus près, plus près. Et me voila épuisé. Mes yeux sont devenus ternes. C’est la Mort et moi je ne pense qu’à mon intestin. Je ne pense qu’à guérir mon intestin et c’est la Mort ! Mais, est-ce la Mort ? » Il fut repris de terreur. Tout haletant il se baissa, chercha les allumettes, heurta la table de nuit, se fit mal, et, dans un mouvement de colère, la poussa fortement et la renversa. Epouvanté, sans souffle, il se jeta sur le dos, attendant la fin.

En ce moment, les visiteurs se retiraient. Prascovie Fedorovna qui les reconduisait ayant entendu le bruit de la chute entra.

— Qu’as-tu ?

— Rien. J’ai renversé, sans le vouloir…

Elle sortit et revint avec une bougie. Il était couché et soufflait comme un homme qui a fait une verste en courant ; il la regardait d’un œil fixe.

— Qu’as-tu, Jean ?

— Rien… J’ai… lais… se… tom… ber…

« A quoi bon parler, elle ne comprendra pas », se dit-il.

Elle ne comprit pas, en effet. Elle releva la table, alluma une bougie, et s’en alla précipitamment. Lorsqu’elle revint, il était dans la même position, les yeux fixés au plafond.

— Qu’as-tu ? Te sens-tu plus mal ?

— Oui.

Elle secoua la tête et s’assit un instant.

— Sais-tu, Jean, ne faudrait-il pas faire appeler Leschetitzky ?

C’est·à-dire qu’elle voulait faire venir un médecin célèbre, sans regarder à la dépense.

Il sourit amèrement et répondit :

— Non.

Elle demeura un moment encore, s’approcha et lui mit un baiser sur le front.

A ce moment, il la haïssait de toutes les forces de son être. Il dut faire un effort pour ne la pas repousser.

— Bonsoir ! Tu vas dormir un peu.

— Oui.

mardi, septembre 9 2014

Raymond Queneau - Un Poème

raymond-queneau.png

Bien placés bien choisis
quelques mots font une poésie
les mots il suffit qu’on les aime
pour écrire un poème
on ne sait pas toujours ce qu’on dit
lorsque naît la poésie
faut ensuite rechercher le thème
pour intituler le poème
mais d’autres fois on pleure on rit
en écrivant la poésie
ça a toujours kékchose d’extrème
un poème

lundi, septembre 8 2014

Léon Tolstoï - La mort de Ivan Illitch IV

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Tout le monde se portait bien. On ne pouvait attacher d’importance à ce goût bizarre, dans la bouche, dont se plaignait parfois Ivan Ilitch et à cette sensation de gêne qu’il éprouvait dans le côté gauche du ventre.

Mais peu a peu cette sensation de gêne, sans devenir une douleur, prit le caractère d’une lourdeur constante dans le coté, et l’humeur d’Ivan Ilitch s’en ressentit. Sa mauvaise humeur, qui ne fit que croître, ne tarda pas à gâter la vie agréable, facile, insouciante, qu’était devenue celle de la famille Golovine. Les querelles devinrent de plus en plus fréquentes. C’est à peine si l’on parvint a sauver les apparences. Les scènes se multipliaient. De nouveau il ne resta plus que les petits îlots, et encore peu nombreux, où le mari et la femme pouvaient passer quelques moments tranquilles.

Prascovie Fedorovna disait, non sans raison maintenant, que son mari avait un caractère pénible. Avec sa manie de tout exagérer, elle prétendait qu’il avait toujours eu ce caractère, et qu’il avait fallu sa bonté d’âme à elle pour le supporter vingt ans. Il est vrai que, maintenant, dans leurs querelles, c’était toujours lui qui commençait. Régulièrement, il se mettait à grogner au moment de se mettre à table, ou bien, au commencement du dîner, pendant le potage. Tantôt c’était pour une assiette ébréchée, tantôt pour un plat qui ne lui plaisait pas, tantôt parce que son fils avait mis ses coudes sur la table, ou à cause de la coiffure de sa fille. Et toujours c’était la faute de Prascovie Fedorovna. Les premiers temps, elle lui tint tête et lui répondit avec violence, mais à deux reprises, au commencement des repas, il s’emporta si furieusement qu’elle comprit que c’était dû à un état maladif, alors elle décida de ne plus lui répondre et se contenta de presser le dîner. Elle s’en fit un immense mérite. Comme elle avait décidé que son mari avait un caractère affreux et qu’il l’avait rendue extrêmement malheureuse, elle s’apitoya sur elle-même. Et plus elle se trouvait à plaindre, plus elle détestait son mari. Elle eut bien souhaité sa mort, mais alors les appointements auraient manqué, Et cela l’irritait davantage contre lui. Elle se jugeait très malheureuse, d’autant plus que la mort même ne pouvait la délivrer, et elle s’irritait sans en rien laisser voir. Mais cette irritation muette augmentait la colère de son mari. Après une scène ou Ivan Ilitch s’était montré particulièrement injuste, ce qu’il reconnut lui-même, mais en mettant son irritabilité excessive sur le compte de la maladie, elle déclara que puisqu’il était malade, il devait se soigner, et elle exigea de lui qu’il allât consulter un médecin célèbre. C’est ce qu’il fit. Tout se passa comme il s’y attendait, et comme cela se passe toujours. Attente prolongée, mine importante du docteur, cette même mine que lui, magistrat, savait si bien prendre, auscultation, questions habituelles, réponses prévues et complètement inutiles, et cet air d’importance qui semble dire : Vous autres, clients, vous n’avez qu’à vous fier à nous ; nous allons arranger tout cela ; chez nous tout est connu d’avance, c’est toujours la même chose avec tous, quel que soit le tempérament.

C’était tout à fait comme au tribunal. Les airs qu’il prenait, lui, vis-à-vis des accusés, le célèbre médecin les prenait vis-à-vis de lui.

Le médecin lui dit :

— Telle et telle chose me font supposer cela et cela, mais si un examen plus approfondi ne justifiait pas ce diagnostic, il faudrait admettre que vous avez cela et cela. Et si l’on supposait cela et cela, alors… Et ainsi de suite.

Pour Ivan Ilitch une seule chose était importante : son cas était-il grave ou non ? Mais le médecin négligea cette question. A son avis, comme médecin, c’était là une préoccupation oiseuse qui ne méritait aucune attention ; il s’agissait seulement de décider à laquelle des hypothèses s’arrêter : rein flottant, catarrhe chronique, lésion du gros intestin.

La question de la vie d’Ivan Ilitch n’existait point ; il fallait décider seulement entre le rein flottant et le gros intestin. Dans cette discussion, engagée en présence d’Ivan Ilitch, la question fut tranchée de la façon la plus brillante par le docteur qui se prononça pour l’intestin, toutefois sous cette réserve que l’analyse de l’urine pouvait infirmer ce diagnostic, et qu’alors, dans ce cas, il faudrait un nouvel examen. Tout cela était exactement ce qu’Ivan Ilitch avait fait lui-même des milliers de fois avec les accusés, et d’une manière aussi brillante. Non moins habilement le médecin débita son résumé, en jetant même, par-dessus ses lunettes, un regard de joyeux triomphe sur le prévenu. Du résumé du docteur, Ivan Ilitch conclut que cela allait mal, qu’il importait peu au docteur, et peut-être à tout le monde qu’il en fût ainsi, mais que pour lui ça allait mal.

Cette conclusion frappa douloureusement Ivan Ilitch et éveilla en lui un sentiment infini de pitié pour lui-même et une haine profonde contre ces médecins si indifférents a une chose si importante. Mais il se leva en silence, mit l’argent sur la table et dit en soupirant :

— Nous autres, malades, probablement nous vous posons souvent des questions déplacées ; mais, en général, mon état est-il dangereux ou non ?

Le médecin lui lança un regard sévère par dessus ses lunettes. Ce regard semblait dire : Accusé, si vous sortez de la question, je serai obligé de vous faire emmener hors de la salle d’audience.

— Je vous ai déjà dit ce que je jugeais nécessaire et convenable de vous dire,… répondit le médecin. Un nouvel examen complétera le diagnostic. Et il le salua.

Ivan Ilitch sortit à pas lents, remonta tristement dans son traîneau et rentra chez lui. Pendant le trajet, il repassa dans sa tête les paroles du docteur, tâchant de débrouiller tout ce fatras pédantesque et de le traduire en un langage simple pour y trouver la réponse à cette question : Suis-je atteint gravement, très gravement, ou n’est-ce encore rien ?

De tout ce qui s’était passé, il conclut que le danger était grave. Et tout, dans la rue, lui parut triste : les cochers étaient tristes, tristes également les passants, les maisons, les magasins. La douleur sourde qu’il ressentait ne lui laissait pas une minute de répit et donnait une signification plus grave aux phrases ambiguës du médecin.

Ivan Ilitch, avec une sensation pénible et nouvelle, se mit à observer son mal. Arrivé chez lui, il raconta tout à sa femme. Elle l’écouta patiemment, mais au milieu de son récit, sa fille entra, le chapeau sur la tête, prête à sortir. Elle s’assit à contrecœur pour entendre le récit de son père, mais ni la mère ni la fille ne purent écouter jusqu’au bout.

— Eh bien ! je suis très contente, dit la femme. J’espère maintenant que tu vas te soigner et suivre ponctuellement les prescriptions du médecin. Donne-moi l’ordonnance ; j’enverrai Guérassim à la pharmacie. Et elle alla faire sa toilette.

Ivan Ilitch s’était essoufflé à parler pendant tout le temps que sa femme était restée là.

Aussitôt qu’elle fut sortie, il poussa un profond soupir en se disant :

— Elle a peut-être raison. Ce ne sera peut-être rien…

Il prit régulièrement les médicaments, et suivi les prescriptions nouvelles données après l’analyse de l’urine. Mais, à la suite de cette analyse et des modifications qu’elle entraîna dans le traitement il y eut confusion.

On ne pouvait pas voir le médecin, dont les instructions avaient été mal comprises ; peut-être aussi, soit oubli, soit négligence, n’avait-il pas indiqué clairement ce qu’il fallait faire ; peut-être avait-il caché quelque chose.

En tout cas, Ivan Ilitch suivit ponctuellement son traitement, et il y trouva une grande consolation. Son principal souci, depuis qu’il avait consulté le médecin, était de suivre scrupuleusement ses prescriptions tant hygiéniques que curatives, et d’observer attentivement sa maladie et toutes les fonctions de son organisme. Les questions de santé et de maladie devinrent les seules qui l’intéressassent. Lorsqu’on parlait devant lui de personnes malades, mortes, convalescentes, surtout lorsqu’on citait des cas qui ressemblaient au sien, il écoutait tranquillement en apparence, en s’efforçant de cacher son émotion, et comparait tout ce qu’on lui disait avec son mal à lui.

Ce mal ne diminuait pas, mais Ivan Ilitch s’appliquait à s’imaginer qu’il allait mieux. Lorsque rien ne le troublait, il pouvait se faire illusion. Mais à la moindre dispute avec sa femme, au moindre ennui dans son service, à une mauvaise partie de cartes, le mal se faisait sentir. Auparavant, chaque fois que survenait une de ces petites misères, il s’en consolait en se disant que les choses s’arrangeraient, que les obstacles finiraient par céder, qu’il réussirait à la première occasion, mais maintenant le moindre accroc le décourageait et le désespérait. Il se disait : « Voila, je commençais à aller mieux, les remèdes commençaient à agir, lorsque ce maudit malheur, ou ce désagrément… » Et il s’emportait contre les choses ou les gens qui le tracassaient ainsi, et il sentait que cette colère le tuait, mais il ne pouvait se maîtriser. Il aurait dû voir clairement que cette irritation contre les choses et les gens ne faisait qu’accroître son mal, que le mieux était de ne pas faire attention à ces ennuis, mais il faisait juste le contraire. Il se disait qu’il avait besoin de calme, mais il cherchait toutes les occasions d’irritation, et dès qu’il en avait trouvé une, il s’enflammait. Ce qui aggravait encore son état, c’était la lecture des livres de médecine, et ses visites chez les médecins. Son mal suivait un cours si régulier qu’il lui était facile de se faire illusion en comparant un jour avec le précédent, tant la différence était petite. Mais lorsqu’il consultait les médecins, il lui semblait que tout allait plus mal et que les progrès de la maladie étaient très rapides. Malgré cela, il continuait à les consulter.

Dans le courant du même mois, il alla voir une autre célébrité médicale, Cette seconde célébrité s’exprima presque de la même façon que la première, mais en posant ses questions autrement. Cette nouvelle consultation ne fit qu’augmenter les doutes et la crainte d’Ivan Ilitch. Un ami d’un de ses amis, un très bon médecin, diagnostiqua une tout autre maladie, et, tout en promettant la guérison, il embrouilla tellement Ivan Ilitch par ses questions et ses hypothèses, que celui-ci n’en fut que plus anxieux. Un homéopathe trouva encore un nouveau nom à sa maladie et lui ordonna quelque chose qu’il avala consciencieusement, pendant une semaine, à l’insu de tous. Mais au bout de huit jours, ne se trouvant pas mieux, il perdit toute confiance dans ce traitement ainsi que dans les précédents, et il devint encore plus triste.

Un jour, une dame de leurs amies lui raconta une guérison miraculeuse obtenue par les icones. Ivan Ilitch se surprit à l’écouter avec attention et à analyser la possibilité d’un tel fait. Il en fut effrayé :

« Est-il possible que j’aie tellement baissé, pensa-t-il. Ce n’est rien, bêtise que tout cela. Il ne faut pas être aussi pessimiste. Je vais m’en tenir à un seul médecin et suivre rigoureusement son traitement. C’est chose décidée. Je n’y penserai plus, et jusqu’à l’été je suivrai le même traitement. Après nous verrons. Mais maintenant plus d’indécision. »

C’était facile à dire mais difficile à faire. Sa douleur au côté était de plus en plus vive et persistante ; le goût désagréable qu’il sentait dans sa bouche s’accentuait davantage, son haleine devenait fétide et son appétit diminuait en même temps que ses forces. On ne pouvait s’y tromper. Il se passait en lui quelque chose d’inattendu et de mystérieux, quelque chose qu’il n’avait jamais éprouvé jusqu’à présent. Lui seul en avait conscience, et tous ceux qui l’entouraient ne le comprenaient pas ou ne voulaient pas le comprendre, et continuaient à penser que tout allait bien. C’était là ce qui le faisait le plus souffrir. Les siens, surtout sa femme et sa fille, qui étaient en pleine saison mondaine, ne remarquaient rien, et se montraient contrariées de sa mauvaise humeur et de ses exigences comme s’il y avait eu là quelque malignité de sa part. Malgré leurs efforts pour dissimuler, il voyait bien qu’il leur était à charge, que sa femme avait son opinion toute faite sur sa maladie et qu’elle n’en démordrait pas, quoiqu’il pût faire ou dire. Cette opinion, voici comment elle s’exprimait :

— Vous savez, disait—elle à ses amis, Ivan Ilitch ne peut pas, comme le ferait tout homme raisonnable, suivre aucun traitement avec ponctualité. Aujourd’hui, il prend ses remèdes, mange ce qu’on lui a prescrit, se couche de bonne heure, mais demain, si je n’y veille pas, il oubliera ses gouttes, mangera de l’esturgeon (qui lui est défendu) et s’attardera à la table de jeu.

— Mais voyons, quand cela m’est—il arrivé ? répliquait avec humeur Ivan Ilitch. Une fois seulement chez Piotr Ivanovitch.

— Et hier, avec Schebek.

— Ma douleur m’empêchait de dormir.

— Oh ! il y a toujours une excuse… Seulement tu ne guériras jamais et tu ne feras que nous tourmenter.

Prascovie Fedorovna était convaincue, et elle le disait à tout venant et à Ivan Ilitch lui-même, que cette maladie n’était qu’un nouveau moyen choisi par son mari pour lui gâter l’existence. Ivan Ilitch sentait la sincérité de cette conviction, et il ne s’en portait pas mieux.

Au tribunal il lui semblait aussi que la façon d’être à son égard avait changé ; tantôt on le considérait comme un homme dont la place sera bientôt vacante, tantôt on le raillait de son hypocondrie, comme si cette chose épouvantable, inattendue, qui lui rongeait les entrailles et l’entraînait irrésistiblement, n’était qu’un agréable sujet de raillerie. C’était surtout Schwartz avec sa gaieté, son exubérance, ses manières d’homme comme il faut, qui lui rappelaient ce qu’il était lui-même dix années auparavant, qui l’irritait particulièrement.

Des amis se réunissent pour une partie de cartes. On s’assoit, on donne les cartes. Les carreaux sont dans la même main, il y en a sept. Son partenaire annonce sans atout et soutient deux carreaux. Que faut-il de plus pour se sentir d’humeur joyeuse ?… Schelem !… Mais soudain, Ivan Ilitch est repris par sa douleur, par ce goût dans la bouche, et il lui paraît bien puéril de se réjouir de ce schelem. Il regarde Mikhail Milthailovitch son partenaire, il le voit qui frappe la table de sa main d’homme sanguin et lui abandonne d’un air d’amabilité et de condescendance le plaisir de prendre les levées ; il pousse même les cartes vers Ivan Ilitch, afin qu’il ait le plaisir de les prendre sans se fatiguer.

« Me croit-il trop faible pour étendre la main ? » se demande Ivan Ilitch. Et il couvre les atouts, en garde un de trop, et ils manquent le schelem de trois levées. Le plus terrible, c’est qu’il s’aperçoit du mécontentement de Mikhaïl Mikhailovitch, tandis que lui demeure indifférent.

N’est-ce point mauvais signe que cette indifférence ?

Tous remarquent qu’il souffre et lui disent :

— Nous pouvons interrompre la partie, si vous êtes fatigué. Reposez—vous donc.

Se reposer ! Mais il n’est point fatigué ; il finira le rob. Tout le monde est morne et silencieux.

Ivan Ilitch comprend très bien que c’est lui qui est cause de cette gêne, et qu’il ne peut pas la dissiper. On soupe. On se sépare. Ivan Ilitch, resté seul, se persuade de plus en plus que sa vie est empoisonnée, qu’il l’empoisonne lui-même et empoisonne celle des autres, et que ce poison, loin de s’affaib1ir, gagne de plus en plus tout son être.

Avec cette pensée, sa douleur physique, sa frayeur, il fallait se coucher, pour passer la plupart du temps une nuit blanche, a cause de son mal. Le lendemain matin, il fallait se lever de nouveau, s’habiller, aller au tribunal, parler, écrire, ou bien rester à la maison à compter une par une vingt-quatre heures, dont chacune était pour lui un long tourment. Il fallait vivre ainsi, au bord

d’un abîme, seul, sans avoir près de soi un être capable de vous comprendre, de vous soulager.

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