Cyberpoète

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jeudi, juin 7 2018

Pablo Neruda - Il meurt lentement.

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Il meurt lentement

Celui qui ne voyage pas,
Celui qui ne lit pas,
Celui qui n’écoute pas de musique,
Celui qui ne sait pas trouver
Grâce à ses yeux.

Il meurt lentement

Celui qui détruit son amour-propre,
Celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement

Celui qui devient esclave de l'habitude
Refaisant tous les jours les mêmes chemins,
Celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
De ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu

Il meurt lentement

Celui qui évite la passion
Et son tourbillon d'émotions
Celles qui redonnent la lumière dans les yeux
Et réparent les cœurs blessés

Il meurt lentement

Celui qui ne change pas de cap
Lorsqu'il est malheureux
Au travail ou en amour,
Celui qui ne prend pas de risques
Pour réaliser ses rêves,
Celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
N'a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !
Risque-toi aujourd'hui !
Agis tout de suite !

Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d'être heureux !

Pablo NERUDA
Prix Nobel de Littérature - 1971

lundi, juin 4 2018

Aimé Césaire - Partir

Aimé Césaire est un grand poète martiniquais, né en 1913 et mort en 2008.

En 1939, il pubiie les "Cahier d'un retour au pays natal", un texte en vers libre inspiré du surréalisme et qui sera encensé par André Breton. C'est le point de départ du mouvement de la négritude et du combat de Césaire contre le colonialisme.

Oeuvre incantatoire, puisant son inspiration au plus profond de la conscience universelle, ce texte majeur de la poésie francophone marque le point de départ d'une prise de conscience profonde des écrivains noirs et créoles. 

Ces un texte hypnotique, fort à lire absolument, en voici un extrait.




Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourries d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes

Il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi je découvre toujours à même distance de mirage – mille fois plus natale et dorée d’un soleil que n’entame nul prisme – la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »

vendredi, mai 18 2018

Aragon - Poeme a cracher dans les ruines



(Louis Aragon - 1930)



Tous deux crachons tous deux
Sur ce que nous avons aimé
Sur ce que nous avons aimé tous deux
Si tu veux car ceci tous deux
Est bien un air de valse et j'imagine
Ce qui passe entre nous de sombre et d'inégalable
Comme un dialogue de miroirs abandonnés
A la consigne quelque part Foligno peut-être
Ou l'Auvergne la Bourboule
Certains noms sont chargés d'un tonnerre lointain
Veux-tu crachons tous deux sur ces pays immenses
Où se promènent de petites automobiles de louage
Veux-tu car il faut que quelque chose encore
Quelque chose
Nous réunisse veux-tu crachons
Tous deux c'est une valse
Une espèce de sanglot commode
Crachons crachons de petites automobiles
Crachons c'est la consigne
Une valse de miroirs
Un dialogue nulle part
Ecoute ces pays immenses où le vent
Pleure sur ce que nous avons aimé
L'un d'eux est un cheval qui s'accoude à la terre
L'autre un mort agitant un linge l'autre
La trace de tes pas Je me souviens d'un village désert
A l'épaule d'une montagne brûlée
Je me souviens de ton épaule
Je me souviens de ton coude
Je me souviens de ton linge
Je me souviens de tes pas
Je me souviens d'une ville où il n'y a pas de cheval
Je me souviens de ton regard qui a brûlé
Mon coeur désert un mort Mazeppa qu'un cheval
Emporte devant moi comme ce jour dans la montagne
L'ivresse précipitait ma course à travers les chênes martyrs
Qui saignaient prophétiquement tandis
Que le jour faiblissait sur des camions bleus
Je me souviens de tant de choses
De tant de soirs
De tant de chambres
De tant de marches
De tant de colères
De tant de haltes dans des lieux nuls
Où s'éveillait pourtant l'esprit du mystère pareil
Au cri d'un enfant aveugle dans une gare-frontière
Je me souviens

Je parle donc au passé Que l'on rie
Si le coeur vous en dit du son de mes paroles
Aima Fut Vint Caressa
Attendit Epia les escaliers qui craquèrent
0 violences violences je suis un homme hanté
Attendit attendit puits profonds
J'ai cru mourir d'attendre
Le silence taillait des crayons dans la rue
Ce taxi qui toussait s'en va crever ailleurs
Attendit attendit les voix étouffées
Devant la porte le langage des portes
Hoquet des maisons attendit
Les objets familiers prenaient à tour de rôle
Attendit l'aspect fantômatique Attendit
Des forçats évadés Attendit
Attendit Nom de Dieu
D'un bagne de lueurs et soudain
Non Stupide Non
Idiot
La chaussure a foulé la laine du tapis
Je rentre à peine
Aima aima aima mais tu ne peux pas savoir combien
Aima c'est au passé
Aima aima aima aima aima
0 violences

Ils en ont de bonnes ceux
Qui parlent de l'amour comme d'une histoire de cousine
Ah merde pour tout ce faux-semblant
Sais-tu quand cela devient vraiment une histoire
L'amour
Sais-tu
Quand toute respiration tourne à la tragédie
Quand les couleurs du jour sont ce que les fait un rire
Un air une ombre d'ombre un nom jeté
Que tout brûle et qu'on sait au fond
Que tout brûle
Et qu'on dit Que tout brûle
Et le ciel a le goût du sable dispersé
L'amour salauds l'amour pour vous
C'est d'arriver à coucher ensemble
D'arriver
Et après Ha ha tout l'amour est dans ce
Et après
Nous arrivons à parler de ce que c'est que de
Coucher ensemble pendant des années
Entendez-vous
Pendant des années
Pareilles à des voiles marines qui tombent
Sur le pont d'un navire chargé de pestiférés
Dans un film que j'ai vu récemment
Une à une
La rose blanche meurt comme la rose rouge
Qu'est-ce donc qui m'émeut à un pareil point
Dans ces derniers mots
Le mot dernier peut-être mot en qui
Tout est atroce atrocement irréparable
Et déchirant Mot panthère Mot électrique
Chaise
Le dernier mot d'amour imaginez-vous ça
Et le dernier baiser et la dernière
Nonchalance
Et le dernier sommeil Tiens c'est drôle
Je pensais simplement à la dernière nuit
Ah tout prend ce sens abominable
Je voulais dire les derniers instants
Les derniers adieux le dernier soupir
Le dernier regard
L'horreur l'horreur l'horreur
Pendant des années l'horreur
Crachons veux-tu bien
Sur ce que nous avons aimé ensemble
Crachons sur l'amour
Sur nos lits défaits
Sur notre silence et sur les mots balbutiés
Sur les étoiles fussent-elles
Tes yeux
Sur le soleil fût-il
Tes dents
Sur l'éternité fût-elle
Ta bouche
Et sur notre amour
Fût-il
TON amour
Crachons veux-tu bien

dimanche, mai 13 2018

Le reclus de Molliens - Miserere (extrait)

Le reclus de Molliens qui aurait vécu au 13e siècle, est d'après ce qu'on en sait un homme fort lettré qui vécu dans une recluserie comme cela se pratiquait parfois au moyen age. On lui attribue deux textes versiifié, "le roman de Charité" et le "Miserere" dont voici un extrait. Outre la grande qualité littéraire du texte, on y trouve de nombreux passage satirique qui entre en echo a notre époque où le religieux revient en force.

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jeudi, mai 10 2018

Heinrich HEINE - Les tisserands Silésiens

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Dans leurs yeux sombres pas une larme.
Assis au métier ils serrent les dents.
Allemagne, nous tissons ton linceul,
Nous mêlons à la trame la triple malédiction
Nous tissons, nous tissons!

Maudite soit l' Idole que nous avons priée
Dans le froid de l'hiver, dans le froid et la faim.
Attente et espoir. Attente en vain. Espoir en vain.
Elle nous a trahis, trompés, bernés.
Nous tissons, nous tissons!

Maudit soit le Roi, le Roi des riches,
Que notre misère ne put émouvoir.
Dans notre poche il prit le dernier denier.
Puis nous fit fusiller comme des chiens.
Nous tissons, nous tissons!

Maudite soit la fausse patrie
Où ne poussent qu'opprobre et que honte.
Où chaque fleur se fane avant de s'ouvrir.
Où la pourriture nourrit les vers.
Nous tissons, nous tissons!

La navette vole. Le métier craque.
Nous tissons le jour. Nous tissons la nuit.
Allemagne nous tissons ton linceul.
Nous mêlons à la trame la triple malédiction.
Nous tissons, nous tissons!

Henrich Heine(1797-1856)

mardi, mai 1 2018

Georges Desportes - La bonne chanson

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Georges Desportes est un poète martiniquais (1921-2016), ami d'Aimé Césaire, il fut d'ailleurs président de l'institut Césaire.

La bonne chanson

Je suis celui qui va nu-pieds
Sur les rudes cailloux des chemins bétonnés,
La houe sur l'épaule et le coutelas sonnant :
Je suis le grand travailleur nègre.
Je suis celui qu'on voit penché
Aux plantations de cannes à sucre ;
Celui qu'on voit luisant de sueur
Au soleil cru, le dos courbé et les bras nus,
Les reins cassés ;
Et les mains crispés sur la houe !
Je suis le grand travailleur noir.
Dans la plaine et sur la montagne,
Sous la chaleur et sous la pluie
Je vais partout usant la force de mes muscles
En fredonnant nos chansons noires
Qui seules remplissent ma solitude,
Et l'excès de mon labeur.
Je ne crains pas la fatigue lourde,
Je suis le vieux travailleur nègre !
Et c'est pourquoi, sous le soleil,
Je vais pieds nus sur la grand-route,
La houe sur l'épaule et le coutelas sonnant,
Chantant mes peines, chantant mes joies...
- J'ai dans ma poche ma pipe en terre,
Ma boite d'allumettes et mon tabac
Et j'ai cinq sous pour boire mon rhum !
Je suis le bon travailleur noir.

dimanche, avril 29 2018

Zoo Project

Zoo Project est un artiste de rue mort assassiné à Détroit à l'age de 23 ans.

Il s'est fait remarquer après la révolution tunisienne en peignant des portrait des victimes de la révolution qu'il expose dans les rues de Tunis.

Puis il réalise un documentaire avec Antoine Page, sur les fantômes de l'ex-URSS, ou se mêle dessin et cinéma.

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samedi, avril 28 2018

Louis Aragon - Nous dormirons ensemble

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Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble

C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble

Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble.

Le Fou d'Elsa (1963)

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