Cyberpoète

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jeudi, juin 1 2017

Louis Aragon - Soif de l'ouest

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Dans ce bar dont la porte
Sans cesse bat au vent
Une affiche écarlate
Vante un autre savon
Dansez dansez ma chère
Dansez nous avons des banjos
Oh
Qui me donnera seulement à mâcher
Les chewing-gums inutiles
Qui parfument très doucement
L'haleine des filles des villes

Épices dans l'alcool mesuré par les pailles
Et menthes sans raison barbouillant les liqueurs
Il est des amours sans douceurs
Dans les docks sans poissons où la barmaid
Défaille
Sous le fallacieux prétexte
Que je n'ai pas rasé ma barbe
Aux relents douteux d'un gin
Que son odorat devine
D'un bar du Massachussets

Au trente-troisième étage
Sous l'œil fixe des fenêtres
Arrête
Mon cœur est dans le ciel et manque de vertu
Mais les ascenseurs se suivent
Et ne se ressemblent pas
Le groom nègre sourit tout bas
Pour ne pas salir ses dents blanches
Ha si j'avais mon revolver
Pour interrompre la musique
De la chanson polyphonique
Des cent machines à écrire

Dans l'état de Michigan
Justement quatre-vingt-trois jours
Après la mort de quelqu'un
Trois joyeux garçons de velours
Dansèrent entre eux un quadrille
Dansèrent avec le défunt
Comme font avec les filles
Les gens de la vieille Europe
Dans les quartiers mal famés
Heureusement que leurs lèvres
Ignoraient les mots méchants
Car tous les trois étaient vierges
Comme on ne l'est pas longtemps.

(feux de joie)

samedi, mai 27 2017

Henri Michaux - De la Difficulte a Revenir en Arrière

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C'était le soir.

Il faisait très sombre quoiqu'il ne fût que cinq heures.

J'étais dans une mortelle angoisse, angoisse, abattement aussi, surtout dans une mortelle angoisse. Étendu, sans mouvement, je me demandais si l'accident avait vraiment eu lieu, si

mes jambes avaient en fait été brisées, ou si c'était seulement en moi-même (si seulement ce pouvait n'être que cela!) un spectacle entré trop vivant dans les pérégrinations et les évocations de mon esprit et je n'osais vérifier, je me tenais coi sur le divan rouge de la chambre d'hôtel sentant le tragique, sans remuer d'une peau, ayant peur de vérifier ce qui, à dater de cette inspection trop facile, deviendrait irrévocable, irrévocablement sans doute mon malheur, et j'eusse voulu jeter cette journée hors de ma vie.

Mais elle était là, vers sa fin, il est vrai, mais déjà toute remplie, remplie de cet énorme et stupide camion venu sur moi soudain comme un phare obscur, et je me demandais si ses roues démesurées étaient vraiment passées sur moi... ou bien si... mais je préférais, fût-ce pour une demi-heure encore, seulement, me laisser porte ouverte, laisser une possibilité à mes jambes, pesantes déjà comme des bornes de pierre.

Je voyais trop bien que je ne m'en relèverais jamais, atteint comme je l'étais avec mes douze grammes d'albumine, sans un mieux depuis deux ans, faisant de l'infection pour un rien,

pour une piqûre d'églantier, et ne pouvant supporter d'opération à cause de mon cœur, il faudrait pourtant bien qu'on la fasse, laquelle naturellement ne réussirait pas, il faudrait trois mois après qu'on me les recasse et naturellement je n'en aurais plus la force... Trempé d'une sueur froide, je n'arrivais pas à me décider à soulever la couverture sur mes jambes où pesait le plomb et essayais plutôt, me forçant à un reste de sang-froid, de revenir en arrière dans l'accident, et ce qui l'avait immédiatement précédé (que ce fût réalité ou évocation) et dans ce dernier cas, de prendre un autre chemin que celui par lequel avait débouché le bruyant et stupide cinq tonnes.

Et comme j'en étais là, cherchant la route dans ma mémoire, je fus jeté dans une autre préoccupation, excellent signe, que j'appréciai aussitôt comme tel. Dès lors, débarrassé du plus gros de l'inquiétude, je soulevai les couvertures sur mes jambes qui me parurent intouchées et très propres à me porter dès que je voudrais quitter ce lit de proie, qui venait de m'empêtrer en moi, pour avoir voulu me retirer de la compagnie des autres.

lundi, février 20 2017

Khalil Gibran - Le Plaisir

Khalil Gibran, poètes, peintre, penseur et homme de lettre né au Liban en 1883 et mort a New York en 1931, est surtout connu pour son livre intitulé "le Prophète" dont est extrait le texte que je vous propose.

Gibran est issu d'une famille Chrétienne maronite et restera fidèle a sa religion même si son œuvre dépasse bien souvent le cadre de la religion catholique. C'est avant tout un poète et penseur qui a construit beaucoup de ponts entre les diverses religions.


Le prophète est un livre de sagesse qui a eu un immense succès de librairie. On y trouve une riche synthèse en la culture orientale et la philosophie occidentale.



Le Plaisir


Alors, un ermite, qui visitait la ville une fois par an, s'avança et dit, Parle-nous du Plaisir.

Et il répondit, disant :

Le plaisir un chant de liberté,

Mais il n'est pas la liberté.

Il est l'épanouissement de vos désirs,

Mais non leur fruit.

C'est un abîme appelant un sommet,

Mais ni un abîme ni un sommet.

C'est le prisonnier prenant son envol,

Mais non l'espace qui l'entoure.

Oui, en vérité, le plaisir est un chant de liberté.

Et je serai trop heureux de vous l'entendre chanter de tout votre cœur ; mais je ne voudrai pas vous voir perdre vos cœurs en ce chant.

Certains parmi vos jeunes recherchent le plaisir comme s'il était tout, et ils sont jugés et châtiés.

Je ne voudrais pas les juger, ni les châtier. Je voudrais qu'ils cherchent.

Car ils trouveront le plaisir, mais pas lui seul ;

Sept sont ses sœurs, et la moindre d'entre elles est plus belle que le plaisir.

N'avez-vous point entendu parler de l'homme qui creusait la terre pour découvrir des racines, et qui trouva un trésor ?

Et certains de vos anciens se souviennent du plaisir avec regret, comme des fautes commises en état d'ivresse.

Mais le regret est pour l'esprit un obscurcissement, et non son châtiment.

Ils devraient se souvenir de leurs plaisirs avec reconnaissance, ainsi qu'ils se souviennent d'une récolte d'un été.

Pourtant, si le regret les réconforte, laissez-les en être réconfortés.

Et il y a parmi vous ceux qui ne sont ni assez jeune pour chercher, ni assez vieux pour se souvenir ;

Et dans leur crainte de chercher et de se souvenir, ils fuient le plaisir, de peur de négliger l'esprit ou de lui faire offense.

Mais dans leur renoncement même est leur plaisir.

Et ainsi ils trouvent également un trésor, bien qu'ils creusent à la recherche de racines de leurs mains tremblantes.

Mais dites-moi, qui peut prétendre offenser l'esprit ? Le rossignol offensera-t-il la tranquillité de la nuit, ou la luciole celle des étoiles ?

Et la flamme ou la fumée de votre feu sera-t-elle un fardeau pour le vent ?

Croyez-vous que l'esprit soit un étang paisible que vous pouvez troubler d'une perche ?

Souvent, en reniant le plaisir vous ne faites qu'accumuler le désir dans les replis de votre être.

Qui peut savoir si ce qui paraît oublié aujourd'hui n'est pas dans l'attente de vos lendemains ?

Votre corps, lui, connaît son hérédité et son juste besoin et ne voudra pas être déçu.

Et votre corps est la harpe de votre âme,

Et il n'en tient qu'à vous d'en issir une musique ravissante, ou des sons discordants.

Et maintenant vous vous demandez en votre cœur, "Comment allons-nous distinguer ce qui est bon dans le plaisir de ce qui ne l'est pas ?".

Allez dans vos champs et vos jardins, et vous découvrirez que butiner le nectar de la fleur est le plaisir de l'abeille,

Mais c'est aussi le plaisir de la fleur de donner son nectar à l'abeille.

Car pour l'abeille, la fleur est une source de vie,

Et pour la fleur, l'abeille est la messagère de l'amour,

Et pour tous deux, l'abeille et la fleur, donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase.

Peuple d'Orphalese, soyez en vos plaisirs comme la fleur et l'abeille.

dimanche, janvier 1 2017

Guillaume Apollinaire - Le pont Mirabeau

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(Marie Laurencin - 1908)

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
  Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
  Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
  Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
  Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

dimanche, décembre 11 2016

Louis Aragon - Il n'y a pas d'amour heureux

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Louis Aragon & Elsa Triolet, 42 ans d'amour, malgré le titre du poème, il s'agit bien d'une belle histoire d'amour.

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux.

Extrait de "La Diane Française" - 1944

mardi, novembre 22 2016

Marguerite de NAVARRE - Cantique spirituel

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Je n'ai plus ni père, ni mère,
Ni soeur, ni frère
Sinon Dieu seul auquel j'espère,
Qui sur le ciel et terre impère ;
Là-haut, là-bas,
Tout par compas ;
Compère, commère,
Voici vie prospère.

Je suis amoureux non en ville,
Ni en maison, ni en château,
Ce n'est de femme ni de fille
Mais du seul bon, puissant et beau :
C'est mon Sauveur
Qui est vainqueur
De péché, mal, peine et douleur ;
Et a ravi à soi mon coeur.
Je n'ai plus, etc.

J'ai mis du tout en oubliance
Le monde et parents et amis,
Biens et honneurs en abondance,
Et les tiens pour mes ennemis.
Fi de tels biens,
Dont les liens
Par Jésus-Christ sont mis à rien,
A fin que nous soyons des siens.
Je n'ai plus, etc.

Je parle, je ris et je chante
Sans avoir souci ni tourment,
Amis et ennemis je hante,
Trouvant partout contentement :
Car par la Foi
En tous je voi
Leur vie, qui est, je le croi,
Tout en Tout, mon Dieu et mon Roi.
Je n'ai plus, etc.

Or puis donc que Dieu est leur vie,
Et que je le crois Tout en tous,
Il est mon ami et m'amie,
Père, Mère, Frère et Époux ;
C'est mon espoir
Mon sûr savoir ;
Mon Étre, ma force, pouvoir,
Qui m'a sauvé par son vouloir.
Je n'ai plus, etc.

Las ! que faut-il plus à mon âme
Qui est tirée en si bon lieu,
Sinon se laisser en la flamme
Brûler de cette amour de Dieu ?
Et en brûlant,
Le consolant
D'amour, qui rend le coeur volant,
Et sans fin la bouche parlant,
Je n'ai plus, etc.

Amis contemplez quelle joie
J'ai, étant délivre de moi,
Et remis en la sûre voie
Hors des ténèbres de la Loi.
Ce réconfort
Est si très fort,
Que rien plus ne désire, au fort
Qu'être uni à lui par ma Mort.
Je n'ai plus, etc.

samedi, octobre 29 2016

Georges de Scudéry - La Belle Égyptienne

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Sombre divinité, de qui la splendeur noire
Brille de feux obscurs qui peuvent tout brûler :
La neige n'a plus rien qui te puisse égaler,
Et l'ébène aujourd'hui l'emporte sur l'ivoire.


De ton obscurité vient l'éclat de ta gloire,
Et je vois dans tes yeux, dont je n'ose parler,
Un Amour africain, qui s'apprête à voler,
Et qui d'un arc d'ébène aspire à la victoire.


Sorcière sans démons, qui prédis l'avenir,
Qui, regardant la main, nous viens entretenir,
Et qui charmes nos sens d'une aimable imposture :


Tu parais peu savante en l'art de deviner ;
Mais sans t'amuser plus à la bonne aventure,
Sombre divinité, tu nous la peux donner.

jeudi, septembre 8 2016

Être Ange - Jacques Prévert



« Être ange
C’est étrange
Dit l’ange
Être âne
C’est étrâne
Dit l’âne
Cela ne veut rien dire
Dit l’ange en haussant les ailes
Pourtant
Si étrange veut dire quelque chose
étrâne est plus étrange qu’étrange
Dit l’âne
Étrange est
Dit l’ange en tapant des pieds
Étranger vous-même
Dit l’âne
Et il s’envole. »

Jacques prévert

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