Cyberpoète

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Eclats de Lumières

Fil des billets

vendredi, avril 26 2013

Pierre Reverdy - Nomade

reverdy.jpg        La porte qui ne s’ouvre pas
La main qui passe
Au loin un verre qui se casse

       La lampe fume
Les étincelles qui s’allument
Le ciel est plus noir

      Sur les toits
Quelques animaux
Sans leur ombre

     Un regard
     Une tache sombre

La maison où l’on n’entre pas

extrait : Les Ardoises du toit

lundi, avril 22 2013

Renaud - Deuxième génération

renaud.jpgUne superbe chanson de Renaud, que vous pouvez écouter ici

J´m'appelle Slimane et j´ai quinze ans
J´ vis chez mes vieux à la Courneuve
J´ai mon C.A.P. de délinquant
J´ suis pas un nul j´ai fais mes preuves
Dans la bande c´est moi qu´est l´ plus grand
Sur l´ bras j´ai tatoué une couleuvre
J´ suis pas encore allé en taule
Parait qu´ c´est à cause de mon âge
Parait d´ailleurs qu´ c´est pas Byzance
Que c´est un peu comme dans une cage
Parce qu´ici tu crois qu´ c´est drôle
Tu crois qu´ la rue c´est des vacances

{Refrain :}
J´ai rien à gagner rien à perdre
Même pas la vie
J´aime que la mort dans cette vie d´ merde
J´aime c´ qu´est cassé c´est détruit
J´aime surtout tout c´ qu´y vous fait peur
La douleur et la nuit

J´ai mis une annonce dans Libé
Pour m´ trouver une gonzesse sympa
Qui bosserait pour m´ payer ma bouffe
Vu qu´ moi l´ boulot pour que j´y touche
Y m´ faudrait deux fois plus de doigts
Comme quoi tu vois c´est pas gagné
C´ que voudrai c´est être au chomdu
Palper du blé sans rien glander
Comme ça j´ serai à la sécu
J´ pourrai gratos me faire remplacer
Toutes les ratiches que j´ai perdu
Dans des bastons qu´ont mal tournées

J´ai même pas d´ thune pour m´ payer l´herbe
Alors j´ me défonce avec c´ que j´ peux
Le triclo, la colle à rustine
C´est vrai qu´ des fois, ça fout la gerbe
Mais pour le prix, c´est c´ qu´on fait d´ mieux
Et puis ça nettoie les narines
Le soir on rode sur des parkings
On cherche une BM pas trop ruinée
On l´emprunte pour une heure ou deux
On largue la caisse à la Porte Dauphine
On va aux pûtes juste pour mater
Pour s´en souvenir l´ soir dans notre pieu

Y a un autre truc qui m´ branche aussi
C´est la musique avec des potes
On a fait un groupe de hard rock
On répète le soir dans une cave
Sur des amplis un peu pourris
Sur du matos un peu chou-rave
On a même trouvé un vieux débile
Qui voulait nous faire faire un disque
ça a foiré parce que c´ minable
Voulait pas qu´on chante en kabyle
On n´y a mis la tête contre une brique
Que même la brique elle a eu mal

Des fois j´ me dis qu´à trois milles bornes
De ma cité y a un pays
Que j´ connaîtrai sûrement jamais
Que p´ t-être c´est mieux qu´ p´t-être c´est tant pis
Qu´ là-bas aussi j´ serai étranger
Qu´ là-bas non plus je serai personne
Alors pour m´ sentir appartenir
A un peuple à une patrie
J´ porte autour d´ mon cou, sur mon cuir
le keffieh noir et blanc et gris
J´ me suis inventé des frangins
Des amis qui crèvent aussi

samedi, mars 16 2013

Henri Michaux - Mon Roi

un texte du grand poète Michaux qui mériterait d'être un peu plus connu.

Dans ma nuit, j'assiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou.

Il reprend des forces, je reviens sur lui, et lui tords le cou une fois de plus.

Je le secoue, et le secoue comme un vieux prunier, et sa couronne tremble sur sa tête.

Et pourtant, c'est mon Roi, je le sais et il le sait, et c'est bien sûr que je suis à son service.

Cependant dan sla nuit, la passion de mes mains l'étrangle sans répit. Point de lâcheté pourtant, j'arrive les mains nues et je serre son cou de Roi.

Et c'est mon Roi, que j'étrangle vainement depuis si longtemps dans les secret de ma petite chambre ; sa face d'abord bleuie, après peu de temps redevient naturelle, et sa tête se relève, chaque nuit, chaque nuit.

Dans le secret de ma petite chambre, je pète à la figure de mon Roi. Ensuite j'éclate de rire. Il essaie de montrer un front serein, et lavé de toute injure. Mais je lui pète sans discontinuer à la figure, sauf pour me retourner vers lui et éclater de rire à sa noble face, qui essaie de garder de la majesté.

C'est ainsi que je me conduis avec lui ; commencement sans fin de ma vie obscure.

Et maintenant je le renverse par terre, et m'assied sur sa figure. Son auguste figure disparaît ; mon pantalon rude aux tâches d'huile, et mon derrière -puisque enfin c'est son nom- se tiennent sans embarras sur cette face faite pour régner.

Et je ne me gêne pas, ah non, pour me tourner à gauche et à droite, quand il me plaît et plus même, sans m'occuper de ses yeux ou de son nez qui pourrait être dans le chemin. Je ne m'en vais qu'une fois lassé d'être assis.

Et si je me retourne, sa face imperturbable règne, toujours.

Je le gifle, je le gifle, je le mouche ensuite par dérision comme un enfant.

Cependant il est bien évident que c'est lui le Roi, et moi son sujet, son unique sujet.

A coup de pied dans le cul, je le chasse de ma chambre. je le couvre de déchets de cuisine et d'ordures. Je lui casse la vaisselle dans les jambes. Je lui bourre les oreille de basses et pertinentes injures, pour bien l'atteindre à la fois profondément et honteusement, de calomnies à la Napolitaine particulièrement crasseuses et circonstanciées, et dont le seul énoncé est une souillure dont on ne peut plus se défaire, habit ignoble fait sur mesure : le purin vraiment de l'existence.

Eh bien il me faut recommencer le lendemain.

Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit m'imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.

samedi, février 23 2013

Paul Celan - Fugue de la mort

Paul Celan est un poète roumain de langue allemande, né en 1920 dans une famllle juive, et mort en 1950 a Paris.
Ses deux parents sont mort dans un camp d'internement, son père du typhus et sa mère ayant été exécutée d'une balle dans la nuque. Le poète est quand a lui envoyé dans un camps de travail. Il sera libéré par les russes en 1944.
Après la guerre, il fuit la Roumanie, pour s'installer d'abord a Vienne, puis a Paris ou il travaillera comme traducteur allemand a l'école normale supérieure.
A partir de 1965, il est plusieurs fois interné en hôpital psychiatrique. 
Il se suicide en 1970, en se jetant dans la scène du pont Mirabeau, celui là même que chanta Apollinaire.


Fugue de la mort
Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d'or
écrit ces mots s'avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe
il nous commande allons jouez pour qu'on danse

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d'or
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré

Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez jouez
il attrape le fer à sa centure il le brandit ses yeux sont bleus
enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore pour qu'on danse

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d'Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l'on n'est pas serré

Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est un maître d'Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d'Allemagne son oeil est bleu
il t'atteint d'une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
il joue les serpents et rêve la mort est un maître d'Allemagne

Tes cheveux d'or Margarete
Tes cheveux cendre Sulamith

Bucarest, 1945.

dimanche, février 10 2013

Louisa SIEFERT - Immortalité

Louisa Siefert est né a Lyon en 1845 et morte a 32 ans de la tuberculose 

Elle a côtoyé Victor Hugo, Sainte Beuve ou Michelet. Ses poèmes connurent un grand succès en leur temps, mais après sa mort prématurée elle sombra vite dans l'oubli.

Elle est l'arrière grand tante du chanteur Renaud.



 
"C’était au lieu d’un chêne une forêt nouvelle."
VICTOR DE LAPRADE


Le chêne dans sa chute écrase le roseau,
Le torrent dans sa course entraîne l’herbe folle ;
Le passé prend la vie, et le vent la parole,
La mort prend tout : l’espoir et le nid et l’oiseau.

L’astre s’éteint, la voix expire sur les lèvres,
Quelqu’un ou quelque chose à tout instant s’en va.
Ce qui brûlait le cœur, ce que l’âme rêva,
Tout s’efface : les pleurs, les sourires, les fièvres.

Et cependant l’amour triomphe de l’oubli ;
La matière que rien ne détruit se transforme ;
Le gland semé d’hier devient le chêne énorme,
Un monde nouveau sort d’un monde enseveli.

Comme l’arbre, renaît le passe feuille à feuille,
Comme l’oiseau, le cœur retrouve sa chanson ;
L’âme a son rêve encore et le champ sa moisson,
Car ce que l’homme perd, c’est Dieu qui le recueille.

dimanche, février 3 2013

Jean ROBERTET - Ballade

Jean Robertet est l'un des membre d'une famille ayant donnée naissance a plusieurs hauts fonctionnaires entre le XVe et XVIe siècle. 
Né au début du XVe siècle et mort en 1502/3, il a suivi le famille des duc de Bourbons jusqu’à la cour des rois.
Contemporains de Villon et ami de Charles d'Orléans, il est un poète de bonne renommée, ayant participer a l'écriture des "Douze Dames de Rhétorique ". 
Voici l'une de ces oeuvre parmi les plus connues :

Je meurs de soif auprès de la fontaine ; 
Je treuve doulx ce qui doit estre amer ;
J'aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer ;
Je loue ceulx que je deusse blamer,
Je prens en gré plus le mal que le bien ;
Je vais querant ce qu'à trouver je doubte ;
Croire ne puis cela que je sçay bien,
Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

Je prens plaisir en ce qui m'est atayne ;
Ung peu de chose m'est grant comme la mer ;
Je tiens de près celle qui m'est loingtaine,
Je garde entier ce que deusse entamer,
Saoul suis de ce qui me fait affamer ;
J'ay largement de tout, et si n'ay rien,
J'oublie ce que plus à cuer je boute ;
Ce qui me lasche me tient en son lien :
Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

Je tiens pour basse chose qui est haultaine ;
Je fuy tous ceulx que deusse reclamer,
Je croy plus tard le vray qu'une fredaine ;
Tant plus suis froit, plus me sens enflamer ;
Quand j'ay bon cuer, lors je prens a pasmer,

Ce que j'acquiers je ne tiens pas pour mien,
Je prise peu ce qui bien chier me couste ;
Sote manière m'est plus que beau maintien,
Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

Prince, j'ay tout, et si ne sçay combien :
J'atire à moy ce qui plus me déboute ;
Ce que j'esloigne m'est plus qu'autre rien ;
Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

dimanche, janvier 6 2013

Quand la vie - Jacques PREVERT

Quand la vie est un collier
chaque jour est une perle
Quand la vie est une cage
chaque jour est une larme
Quand la vie est une forêt
chaque jour est un arbre
Quand la vie est un arbre
chaque jour est une branche
Quand la vie est une branche
chaque jour est une feuille
Quand la vie c'est la mer
chaque jour est une vague
chaque vague est une plainte
une chanson un frisson.


extrait de "Fatras"

samedi, décembre 29 2012

Philippe SOUPAULT - Pour la liberté

Laissez chanter
L’eau qui chante
Laissez courir
L’eau qui court
Laissez vivre
L’eau qui vit
L’eau qui bondit
L’eau qui jaillit
Laissez dormir
L’eau qui dort
Laissez mourir
L’eau qui meurt.


(portrait de Soupault par Man RAY)

vendredi, décembre 28 2012

Paul ÉLUARD - Façons de parler façons de voir

I

Je me lève, je suis jeune. Quand je me couche, le soir je suis vieux, je vais mourir dans la nuit. On m’enterrera demain. Et pourtant, le matin je suis jeune. Mes vêtements plus légers, mon corps plus apparent, mes yeux plus clairs font le monde plus léger, plus apparent, plus clair. Une meilleure circulation.

II

Ce matin, à six heures, l’air est pâle, le soleil absolument blanc et plat. Un seul mur devant un immense horizon me donne l’idée de l’espace. Un seul mur dans lequel s’ouvre à peine une fenêtre comme une petite plante bleue cueille dans l’eau et réconciliée avec le soleil.

III

Nous sommes en Juin, la fête est dans tout son éclat, la nudité première, gracile et satinée, entre dans ma chambre. L’été est simple, il faut se confier à l’été. Tout s’élance et s’envole et s’allume.

IV

Chaque matin, baignée, la fleur garde sa force. Une main d’arbre dans un gant d’herbe. Sa force et sa fraîcheur. Des grappes de rosée glaciale, toujours la même.

V

Chaque matin, baignée, la fleur ne pâlit pas. Et la feuille reste verte. La lumière paraît s’éprendre, s’inspirer de la verdure ardente, de la fleur odorante. Feuille ancienne, fleur nouvelle et fleur d’hier, espoir et rapide proie.

VI

La fleur, qui a été belle comme un enfant, est livrée au soleil comme le bois aux flammes. Il y a plus de rapports entre l’arbre et la fleur qu’entre l’os et la chair, qu’entre la rainette et la truite. Plus de rapports entre la fleur et la flamme qu’entre le couteau et la scie.

VII

Entre la beauté des enfants et le beau temps que je reçois chez moi, j’intercale une prière : « Bel été, ouvre l’œil sur moi. Jusqu’au soir. » Car, d’image en image, tout s’est écoulé. Le jour a déjà pris la mesure de la vie et l’accent monotone du soleil utile.

Extrait de  : "Poésie et vérité"

mercredi, novembre 14 2012

Jean Cocteau - Discours du Grand Sommeil - Visite

Discours du Grand Sommeil - Visite



J'ai une grande nouvelle triste à t'annoncer : je suis mort. Je peux te parler ce matin, parce que tu somnoles, que tu es malade, que tu as la fièvre. Chez nous, la vitesse est beaucoup plus importante que chez vous. Je ne parle pas de la vitesse qui se déplace d'un point à un autre, mais de la vitesse qui ne bouge pas, de la vitesse elle- même. Une hélice est encore visible, elle miroite ; si on y met la main, elle coupe. Nous, on ne nous voit pas, on peut nous traverser sans se faire de mal. Notre vitesse est si forte qu'elle nous situe à un point de silence et de monotonie. Je te rencontre parce que je n'ai pas toute ma vitesse et que la fièvre donne une vitesse immobile rare chez les vivants. Je te parle, je te touche. C'est bon le relief ! Je garde encore un souvenir de mon relief. J'étais une eau qui avait la forme d'une bouteille et qui jugeait tout d'après cette forme. Chacun de nous est une bouteille qui imprime une forme différente à la même eau. Maintenant, retourné au lac, je collabore à sa transparence. Je suis Nous. Vous êtes Je. Les vivants et les morts sont près et loin les uns des autres comme le côté pile et le côté face d'un sou, les quatre image d'un jeu de cubes. Un même ruban de clichés déroule nos actes. Mais vous, un mur coupe le rayon et vous délivre. On vous voit bouger dans vos paysages. Notre rayon à nous traverse les murs. Rien ne l'arrête. Nous vivons épanouis dans le vide.

Je me promenais dans les lignes. C'était le petit jour. Ils ont dû m'apercevoir par une malchance, un intervalle, une mauvaise plantation du décor. J'ai dû me trouver à découvert, stupide comme le rouge-gorge qui continue à faire sa toilette sur une branche pendant qu'un gamin épaule sa carabine. J'arrangeais ma cravate. Je me disais qu'il allait falloir répondre à des lettres. Tout à coup, je me suis senti seul au monde, avec une nausée que j'avais déjà eue dans un manège de la foire du Trône. L'axe des courbes vous y décapite, vous laisse le corps sans âme, la tête à l'envers et loin, loin, un petit groupe resté sur la terre au fond d'atroces miroirs déformants.

Je n'étais ni debout, ni couché, ni assis, plutôt répandu, mais capable de distinguer, ailleurs, contre les sacs, mon corps comme un costume oté la veille. Surtout que j'avais souvent remarqué à Paris, dans ma chambre, au petit jour, cet air fusillé d'une chemise.

J'avais cet air là de vieux costume, de chemise par terre, de lapin mort, sans l'avoir, puisque ce n'était pas moi, comme la chambre à laquelle on pense et la même chambre dans laquelle on se trouve. Alors, j'eus conscience d'être la fausse chambre et d'avoir franchi par mégarde une limite autour de laquelle les vivants, sans lâcher prise, arrangent leurs jeux dangereux.

Avais-je lâché prise ? Je me sentais sorti de la ronde, débarqué en somme, et seul survivant du naufrage. Où étaient les autres ? Je te parle de tout cela, mais sur le moment, je ne pouvais les situer, ni toi, ni moi, ni personne.

Une des premières surprises de l'aventure consiste à se sentir déplié. La vie ne vous montre qu'une petite surface d'une feuille pliée un grand nombre de fois sur elle-même. Les actes les plus factices, les plus capricieux, les plus fous des vivants s'inscrivent sur cette surface infime. Intérieurement, mathématiquement, la symétrie s'organise. La mort seule déplie la feuille et son décor nous procure une beauté, un ennui mortels.

Constater cela me suppose sorti du système. Il est donc anormal que je constate. Je ne constaterai plus dans quelques temps. Ce temps représentera-t-il chez vous une seconde ou plusieurs siècles ? Bientôt, je ne comprendrai plus ce que je suis, je ne me souviendrai plus de ce que j'étais, je ne viendrai plus parmi vous. Ah, solitude ! Nageur noyé, déjà je fonds ! déjà je suis écume ! Tu sais, j'ai peine à trouver des mots qui répondent aux choses que j'éprouve. Aucune puissance ne m'a défendu cet essai d'éclaircir les mystères, mais je me sens un drôle de coupable, car je suis déjà l'organisation que je dénonce. Et je ris moi-même, comme les affiliés se voyant trahis par un novice mal au courant de leurs secrets, tellement j'ai de peine à expliquer ma pénombre.

Mais du reste, ce que je te raconte n'est-il pas un simple reflet de ce que tu penses ? Je ne dis pas cela pour construire autour de toi un piège en glaces. Je m'exprime encore trop humainement pour ne pas me méfier de moi.

Ce qui t'étonne, c'est que je parle comme tes livres, que je sache si bien ce qu'ils contiennent. J'étais de ceux qui doutent. Tu ne me grondais pas. Tu ne m'expliquais pas. Tu me traitais comme un enfant, comme une femme. J'étais naïvement ton ennemi.

Je te demande pardon. C'est pour te demander pardon que j'ai fait l'étrange effort d'apparaître. La poésie ressemble à la mort. Je connais son oeil bleu. Il donne la nausée. Cette nausée d'architecte toujours taquinant le vide, voilà le propre du poète. Le vrai poète est, comme nous, invisible aux vivants. Seul, ce privilège le distingue des autres. Il ne rêvasse pas : il compte. Mais il avance sur un sable mouvant et, quelquefois, sa jambe s'enfonce jusqu'à nous.

Maintenant je dénombre tes mécanismes. Je comprends ta pudeur que je confondais avec ma nuit.

Avec le public, j'ai souvent pris pour des ébauches tes pages discrètes comme les blocs de quartz où l'eau solide pense une forme dont un angle seul apparaît.

Et tes givres, tes décalcomanies, ce mot de l'énigme écrit à l'encre sur une feuille pliée vite en deux que tu ouvres ne contenant plus qu'un catafalque. Et, dis moi, lorsque les naufragés du Ville de Saint-Nazaire racontent qu'ils virent tous, la nuit en pleine mer, un Casino avec des marches, des lampions, des massifs de lauriers roses ; la mer, la brume et la faim, ne firent-ils pas oeuvre de poète ? Voilà qui ne relève pas de cette hallucination individuelle que te reprochent tant d'aveugles. Mais ces gens de la felouque étaient accordés par la souffrance. Je ne souffrais pas avant de mourir. Maintenant, ma souffrance est celle d'un homme qui rêve qu'il souffre. Ce rêve est généralement provoqué par quelque douleur.

Tout cela, tout cela s'apparente au tour dont je viens d'être victime. On dirait que c'est un vieux mort qui te parle. Il est si tôt que la relève ne m'a même pas encore trouvé. Je suis aussi auprès de ma mère. Je te vois dans ton lit et je me vois dans la pose d'un homme myope qui cherche son lorgnon sous un meuble. Je commence à me dissoudre. Pour que tu comprennes, il faudrait multiplier à l'infini le mensonge que fait une boulette qu'on roule avec le bout de ses doigts croisés l'un sur l'autre.

Je voudrais qu'on me dise depuis combien de temps je suis mort.

samedi, octobre 13 2012

image du Canada

Quelques souvenirs de mon voyage au Quebec


 

dimanche, septembre 16 2012

Paul Eluard - Poèmes pour la paix

ELUARD.jpg
I
Toutes les femmes heureuses ont
Retrouvé leur mari — il revient du soleil
Tant il apporte de chaleur.
Il rit et dit bonjour tout doucement
Avant d’embrasser sa merveille.

II

Splendide, la poitrine cambrée légèrement,
Sainte ma femme, tu es à moi bien mieux qu’au temps
Où avec lui, et lui, et lui, et lui, et lui,
Je tenais un fusil, un bidon — notre vie !

III

Tous les camarades du monde,
Ô ! mes amis !
Ne valent pas à ma table ronde
Ma femme et mes enfants assis,
Ô ! mes amis !

IV

Après le combat dans la foule,
Tu t’endormais dans la foule.
Maintenant, tu n’auras qu’un souffle près de toi,
Et ta femme partageant ta couche
T’inquiétera bien plus que les mille autres bouches.

V

Mon enfant est capricieux —
Tous ces caprices sont faits.
J’ai un bel enfant coquet
Qui me fait rire et rire.

VI

Travaille.
Travail de mes dix doigts et travail de ma tête,
Travail de Dieu, travail de bête,
Ma vie et notre espoir de tous les jours,
La nourriture et notre amour.
Travaille.

VII

Ma belle, il nous faut voir fleurir
La rose blanche de ton lait.
Ma belle, il faut vite être mère,
Fais un enfant à mon image...

VIII

J’ai eu longtemps un visage inutile,
Mais maintenant
J’ai un visage pour être aimé,
J’ai un visage pour être heureux.

IX

Il me faut une amoureuse,
Une vierge amoureuse,
Une vierge à la robe légère.

X

Je rêve de toutes les belles
Qui se promènent dans la nuit,
Très calmes,
Avec la lune qui voyage.

XI

Toute la fleur des fruits éclaire mon jardin,
Les arbres de beauté et les arbres fruitiers.
Et je travaille et je suis seul dans mon jardin.
Et le soleil brûle en feu sombre sur mes mains.

mercredi, septembre 12 2012

Aimé Césaire - Prophétie


où l’aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève
à rebours la face du temps
là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain
à l’espoir et l’infant à la reine,

d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d’avoir gémi dans le désert
d’avoir crié vers mes gardiens
d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l’air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.

lundi, septembre 10 2012

Paul Valery - L’Amateur de poèmes

Si je regarde tout à coup ma véritable pensée, je ne me console pas de devoir subir cette parole intérieure sans personne et sans origine ; ces figures éphémères ; et cette infinité d’entreprises interrompues par leur propre facilité, qui se transforment l’une dans l’autre, sans que rien ne change avec elles. Incohérente sans le paraître, nulle instantanément comme elle est spontanée, la pensée, par sa nature, manque de style.

Mais je n’ai pas tous les jours la puissance de proposer à mon attention quelques êtres nécessaires, ni de feindre les obstacles spirituels qui formeraient une apparence de commencement, de plénitude et de fin, au lieu de mon insupportable fuite.

Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée : je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.

Je m’abandonne à l’adorable allure : lire, vivre où mènent les mots. Leur apparition est écrite. Leurs sonorités concertées. Leur ébranlement se compose, d’après une méditation antérieure, et ils se précipiteront en groupes magnifiques ou purs, dans la résonance. Même des étonnements sont assurés : ils sont cachés d’avance, et font partie du nombre.

Mû par l’écriture fatale, et si le mètre toujours futur enchaîne sans retour ma mémoire, je ressens chaque parole dans toute sa force, pour l’avoir indéfiniment attendue. Cette mesure qui me transporte et que je colore, me garde du vrai et du faux. Ni le doute ne me divise, ni la raison ne me travaille. Nul hasard, — mais une chance extraordinaire se fortifie. Je trouve sans effort le langage de ce bonheur ; et je pense par artifice, une pensée toute certaine, merveilleusement prévoyante, — aux lacunes calculées, sans ténèbres involontaires, dont le mouvement me commande et la quantité me comble : une pensée singulièrement achevée.

dimanche, septembre 9 2012

Louis Aragon - Aimer à perdre la raison

1003936-Louis_Aragon.jpg Aimer à perdre la raison
Aimer à n’en savoir que dire
A n’avoir que toi d’horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

Ah c’est toujours toi que l’on blesse
C’est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur, ma faiblesse
Toi qu’on insulte et qu’on délaisse
Dans toute chair martyrisée

Aimer à perdre la raison
Aimer a n’en savoir que dire
A n’avoir que toi d’horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

La faim, la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C est par mon amour que j’y crois
En elle je porte ma croix
Et de leurs nuits ma nuit se fonde

Aimer a perdre la raison
Aimer a n’en savoir que dire
A n’avoir que toi d’horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

vendredi, août 17 2012

Khalil Gibran - Le Plaisir

Khalil Gibran, poètes, peintre, penseur et homme de lettre né au Liban en 1883 et mort a New York en 1931, est surtout connu pour son livre intitulé "le Prophète" dont est extrait le texte que je vous propose.

Gibran est issu d'une famille Chrétienne maronite et restera fidèle a sa religion même si son œuvre dépasse bien souvent le cadre de la religion catholique. C'est avant tout un poète et penseur qui a construit beaucoup de ponts entre les diverses religions.


Le prophète est un livre de sagesse qui a eu un immense succès de librairie. On y trouve une riche synthèse en la culture orientale et la philosophie occidentale.



Le Plaisir


Alors, un ermite, qui visitait la ville une fois par an, s'avança et dit, Parle-nous du Plaisir.

Et il répondit, disant :

Le plaisir un chant de liberté,

Mais il n'est pas la liberté.

Il est l'épanouissement de vos désirs,

Mais non leur fruit.

C'est un abîme appelant un sommet,

Mais ni un abîme ni un sommet.

C'est le prisonnier prenant son envol,

Mais non l'espace qui l'entoure.

Oui, en vérité, le plaisir est un chant de liberté.

Et je serai trop heureux de vous l'entendre chanter de tout votre cœur ; mais je ne voudrai pas vous voir perdre vos cœurs en ce chant.

Certains parmi vos jeunes recherchent le plaisir comme s'il était tout, et ils sont jugés et châtiés.

Je ne voudrais pas les juger, ni les châtier. Je voudrais qu'ils cherchent.

Car ils trouveront le plaisir, mais pas lui seul ;

Sept sont ses sœurs, et la moindre d'entre elles est plus belle que le plaisir.

N'avez-vous point entendu parler de l'homme qui creusait la terre pour découvrir des racines, et qui trouva un trésor ?

Et certains de vos anciens se souviennent du plaisir avec regret, comme des fautes commises en état d'ivresse.

Mais le regret est pour l'esprit un obscurcissement, et non son châtiment.

Ils devraient se souvenir de leurs plaisirs avec reconnaissance, ainsi qu'ils se souviennent d'une récolte d'un été.

Pourtant, si le regret les réconforte, laissez-les en être réconfortés.

Et il y a parmi vous ceux qui ne sont ni assez jeune pour chercher, ni assez vieux pour se souvenir ;

Et dans leur crainte de chercher et de se souvenir, ils fuient le plaisir, de peur de négliger l'esprit ou de lui faire offense.

Mais dans leur renoncement même est leur plaisir.

Et ainsi ils trouvent également un trésor, bien qu'ils creusent à la recherche de racines de leurs mains tremblantes.

Mais dites-moi, qui peut prétendre offenser l'esprit ? Le rossignol offensera-t-il la tranquillité de la nuit, ou la luciole celle des étoiles ?

Et la flamme ou la fumée de votre feu sera-t-elle un fardeau pour le vent ?

Croyez-vous que l'esprit soit un étang paisible que vous pouvez troubler d'une perche ?

Souvent, en reniant le plaisir vous ne faites qu'accumuler le désir dans les replis de votre être.

Qui peut savoir si ce qui paraît oublié aujourd'hui n'est pas dans l'attente de vos lendemains ?

Votre corps, lui, connaît son hérédité et son juste besoin et ne voudra pas être déçu.

Et votre corps est la harpe de votre âme,

Et il n'en tient qu'à vous d'en issir une musique ravissante, ou des sons discordants.

Et maintenant vous vous demandez en votre cœur, "Comment allons-nous distinguer ce qui est bon dans le plaisir de ce qui ne l'est pas ?".

Allez dans vos champs et vos jardins, et vous découvrirez que butiner le nectar de la fleur est le plaisir de l'abeille,

Mais c'est aussi le plaisir de la fleur de donner son nectar à l'abeille.

Car pour l'abeille, la fleur est une source de vie,

Et pour la fleur, l'abeille est la messagère de l'amour,

Et pour tous deux, l'abeille et la fleur, donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase.

Peuple d'Orphalese, soyez en vos plaisirs comme la fleur et l'abeille.

dimanche, août 5 2012

Aloysius Bertrand - Harlem

Aloysius Bertrand, né en 1807 et mort en 1841 est considéré comme le créateur de la poésie en prose. 
Son oeuvre la plus connu étant Gaspard de la nuit, un recueil paru après la mort de l'auteur.
C'est un ensemble de tableau romantique qui inspira notamment Maurice Ravel, ou Magritte. 
Le texte présenté aujourd'hui parle d'Haarlem (a ne pas confondre avec la célèbre Harlem américaine). 

HARLEM

"Quand d’Amsterdam le coq d’or chantera,
La poule d’or de Harlem pondera."
Les Centuries de Nostradamus.

Harlem, cette admirable bambochade qui résume l’école flamande, Harlem peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David Téniers et Paul Rembrandt ;

Et le canal où l’eau bleue tremble, et l’église où le vitrage d’or flamboie, et le stoël [1] où sèche le linge au soleil, et les toits, verts de houblon ;

Et les cigognes qui battent des ailes autour de l’horloge de la ville, tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de pluie ;

Et l’insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double, et l’amoureux fleuriste qui maigrit, l’œil attaché à une tulipe ;

Et la bohémienne qui se pâme sur sa mandoline, et le vieillard qui joue du Rommelpot [2], et l’enfant qui enfle une vessie ;

Et les buveurs qui fument dans l’estaminet borgne, et la servante de l’hôtellerie qui accroche à la fenêtre un faisan mort.

lundi, juillet 16 2012

1986 - mon printemps de Bourges

Un peu de Nostalgie, en 1986, j'ai vingt ans, bientôt vingt et ans, j'habite Bourges. Le printemps me donne des ardeurs, il y a des ages ou cela est toléré. 
La ville est remplie de chapiteau, de scènes en tout genres ou se produisent toute sortes de groupes dans un ambiance bon enfant.

J'ai en poche plusieurs billets pour des concerts prestigieux, du moins a mes yeux de jeune adulte. 
Le travail ne monopolise pas encore mon esprit, 
l'adolescence boutonneuse et râleuse est en train de mourir lentement dans mes veines.
Les copains comptent encore plus que la copine, plus tard l'amour me rendra sérieux, pour le moment l'heure est a l'amusement.


en 1986, je verrais notamment : Alan Stivell, didier Lockwood, Renaud, Veronique Sanson, et surtout Thiéfaine et Higelin, tout les deux en grande forme.

Le concert d'Higelin, surtout, fut pour moi une révélation, il dura quatre heures ! près de deux heures de rappel. Je me rappelle d'un duo mémorable entre le piano du grand Jacques et le violon de Didier Lockwood (invité surprise) et de plein d'autre délires comme seul Higelin peut le faire, car bien plus que notre Rockeur nationale, je le considère comme le rockeur poète français par excellence.

dimanche, juillet 8 2012

Emile Verhaeren - Les usines

Emile Verhaeren est un poète belge de langue Française né en 1855 dans la province d'Anvers et mort en 1916 à Rouen. 
Son oeuvre, très lyrique et inspirée principalement par la ville et les sujets sociaux, est essentiellement faite de vers libres.
Il a été largement a l'avant garde, aussi bien par la forme de ses poèmes, que par ses idées et sa façon de décrire le monde. 



les usines

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
et se mirant dans l' eau de poix et de salpêtre
d' un canal droit, tirant sa barre à l' infini,
face à face, le long des quais d' ombre et de nuit
par à travers les faubourgs lourds
et la misère en guenilles de ces faubourgs,
ronflent terriblement les fours et les fabriques.

Rectangles de granit, cubes de briques,
et leurs murs noirs durant des lieues,
immensément, par les banlieues ;
et sur leurs toits, dans le brouillard, aiguillonnées
de fers et de paratonnerres,
les cheminées.

Et les hangars uniformes qui fument ;
et les préaux, où des hommes, le torse au clair
et les bras nus, brassent et ameutent d' éclairs
et de tridents ardents, les poix et les bitumes ;
et de la suie et du charbon et de la mort ;
et des âmes et des corps que l' on tord
en des sous-sols plus sourds que des avernes ;
et des files, toujours les mêmes, de lanternes
menant l' égout des abattoirs vers les casernes.

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
par la banlieue, à l' infini,
ronflent le jour, la nuit,
les usines et les fabriques.

Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs
grand' rues !

Et les femmes et leurs guenilles apparues
et les squares, où s' ouvre, en des caries
de plâtras blanc et de scories.

Une flore pâle et pourrie.

Aux carrefours, porte ouverte, les bars :
étains, cuivres, miroirs hagards,
dressoirs d' ébène et flacons fols
d' où luit l' alcool
et son éclair vers les trottoirs.

Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;
et des gens soûls, debout,
dont les larges langues lappent, sans phrases,
les ales d' or et le whisky, couleur topaze.

Par à travers les faubourgs lourds
et la misère en pleurs de ces faubourgs,
et les troubles et mornes voisinages,
et les haines s' entre-croisant de gens à gens
et de ménages à ménages,
et le vol même entre indigents,
grondent, au fond des cours, toujours,
les haletants ronflements sourds
des usines et des fabriques symétriques.

Ici : entre des murs de fer et pierre,
soudainement se lève, altière,
la force en rut de la matière :
des mâchoires d' acier mordent et fument ;
de grands marteaux monumentaux
broient des blocs d' or, sur des enclumes,
et, dans un coin, s' illuminent les fontes
en brasiers tors et effrénés qu' on dompte.

Là-bas : les doigts méticuleux des métiers prestes,
à bruits menus, à petits gestes,
tissent des draps, avec des fils qui vibrent
légers et fins comme des fibres.

Au long d' un hall de verre et fer,
des bandes de cuir transversales
courent de l' un à l' autre bout des salles
et les volants larges et violents
tournent, pareils aux ailes dans le vent
des moulins fous, sous les rafales.

Un jour de cour avare et ras
frôle, par à travers les carreaux gras
et humides d' un soupirail,
chaque travail.

Automatiques et minutieux,
des ouvriers silencieux
règlent le mouvement
d' universel tictacquement
qui fermente de fièvre et de folie
et déchiquette, avec ses dents d' entêtement,
la parole humaine abolie.

Plus loin : un vacarme tonnant de chocs
monte de l' ombre et s' érige par blocs ;
et, tout à coup, cassant l' élan des violences,
des murs de bruit semblent tomber
et se taire, dans une mare de silence,
tandis que les appels exacerbés
des sifflets crus et des signaux
hurlent toujours vers les fanaux,
dressant leurs feux sauvages,
en buissons d' or, vers les nuages.

Et tout autour, ainsi qu' une ceinture,
là-bas, de nocturnes architectures,
voici les docks, les ports, les ponts, les phares
et les gares folles de tintamarres ;
et plus lointains encor des toits d' autres usines
et des cuves et des forges et des cuisines
formidables de naphte et de résines
dont les meutes de feu et de lueurs grandies
mordent parfois le ciel, à coups d' abois et
d' incendies.

Au long du vieux canal à l' infini,
par à travers l' immensité de la misère
des chemins noirs et des routes de pierre,
les nuits, les jours, toujours,
ronflent les continus battements sourds,
dans les faubourgs,
des fabriques et des usines symétriques.

L' aube s' essuie
à leurs carrés de suie ;
midi et son soleil hagard
comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;
seul, quand les semaines, au soir,
laissent leur nuit dans les ténèbres choir,
le han du colossal effort cesse, en arrêt,
comme un marteau sur une enclume,
et l' ombre, au loin, sur la ville, paraît
de la brume d' or qui s' allume.

vendredi, juin 29 2012

Verlaine - extraits de "fêtes galantes"

Les vers de Verlaine coulent comme de l'eau, ils sont imprégnés de texture de rêves, ils sont éthérés, aériens. 
Il fut l'un des premier poète que j'ai lu et je n'ai jamais cessé d'aimer (j'ai en ma possession un exemplaire de ce recueil plus âgé que moi, qui m'a été offert quand j"étais encore pré ado)

Je vous invite a lire et relire ses poèmes intemporels.

a lire ici



Clair de lune

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

....

En sourdine

Calmes dans le demi-jour
Que les branches hautes font,
Pénétrons bien notre amour
De ce silence profond.

Fondons nos âmes, nos cœurs
Et nos sens extasiés,
Parmi les vagues langueurs
Des pins et des arbousiers.

Ferme tes yeux à demi,
Croise tes bras sur ton sein,
Et de ton coeur endormi
Chasse à jamais tout dessein.

Laissons-nous persuader
Au souffle berceur et doux,
Qui vient à tes pieds rider
Les ondes de gazon roux.

Et quand, solennel, le soir
Des chênes noirs tombera,
Voix de notre désespoir,
Le rossignol chantera.

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