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poesies › Henri Michaux

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samedi, mai 27 2017

Henri Michaux - De la Difficulte a Revenir en Arrière

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C'était le soir.

Il faisait très sombre quoiqu'il ne fût que cinq heures.

J'étais dans une mortelle angoisse, angoisse, abattement aussi, surtout dans une mortelle angoisse. Étendu, sans mouvement, je me demandais si l'accident avait vraiment eu lieu, si

mes jambes avaient en fait été brisées, ou si c'était seulement en moi-même (si seulement ce pouvait n'être que cela!) un spectacle entré trop vivant dans les pérégrinations et les évocations de mon esprit et je n'osais vérifier, je me tenais coi sur le divan rouge de la chambre d'hôtel sentant le tragique, sans remuer d'une peau, ayant peur de vérifier ce qui, à dater de cette inspection trop facile, deviendrait irrévocable, irrévocablement sans doute mon malheur, et j'eusse voulu jeter cette journée hors de ma vie.

Mais elle était là, vers sa fin, il est vrai, mais déjà toute remplie, remplie de cet énorme et stupide camion venu sur moi soudain comme un phare obscur, et je me demandais si ses roues démesurées étaient vraiment passées sur moi... ou bien si... mais je préférais, fût-ce pour une demi-heure encore, seulement, me laisser porte ouverte, laisser une possibilité à mes jambes, pesantes déjà comme des bornes de pierre.

Je voyais trop bien que je ne m'en relèverais jamais, atteint comme je l'étais avec mes douze grammes d'albumine, sans un mieux depuis deux ans, faisant de l'infection pour un rien,

pour une piqûre d'églantier, et ne pouvant supporter d'opération à cause de mon cœur, il faudrait pourtant bien qu'on la fasse, laquelle naturellement ne réussirait pas, il faudrait trois mois après qu'on me les recasse et naturellement je n'en aurais plus la force... Trempé d'une sueur froide, je n'arrivais pas à me décider à soulever la couverture sur mes jambes où pesait le plomb et essayais plutôt, me forçant à un reste de sang-froid, de revenir en arrière dans l'accident, et ce qui l'avait immédiatement précédé (que ce fût réalité ou évocation) et dans ce dernier cas, de prendre un autre chemin que celui par lequel avait débouché le bruyant et stupide cinq tonnes.

Et comme j'en étais là, cherchant la route dans ma mémoire, je fus jeté dans une autre préoccupation, excellent signe, que j'appréciai aussitôt comme tel. Dès lors, débarrassé du plus gros de l'inquiétude, je soulevai les couvertures sur mes jambes qui me parurent intouchées et très propres à me porter dès que je voudrais quitter ce lit de proie, qui venait de m'empêtrer en moi, pour avoir voulu me retirer de la compagnie des autres.

mercredi, septembre 7 2016

Henri Michaux - LE GRAND COMBAT

Guernica - Picasso


Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs; 
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.

« Papa, fais tousser la baleine », dit l'enfant confiant.
Le tibétain, sans répondre, sortit sa trompe à appeler l'orage
et nous fûmes copieusement mouillés sous de grands éclairs.
Si la feuille chantait, elle tromperait l'oiseau.

(Qui je fus Gallimard, 1927)

samedi, mars 16 2013

Henri Michaux - Mon Roi

un texte du grand poète Michaux qui mériterait d'être un peu plus connu.

Dans ma nuit, j'assiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou.

Il reprend des forces, je reviens sur lui, et lui tords le cou une fois de plus.

Je le secoue, et le secoue comme un vieux prunier, et sa couronne tremble sur sa tête.

Et pourtant, c'est mon Roi, je le sais et il le sait, et c'est bien sûr que je suis à son service.

Cependant dan sla nuit, la passion de mes mains l'étrangle sans répit. Point de lâcheté pourtant, j'arrive les mains nues et je serre son cou de Roi.

Et c'est mon Roi, que j'étrangle vainement depuis si longtemps dans les secret de ma petite chambre ; sa face d'abord bleuie, après peu de temps redevient naturelle, et sa tête se relève, chaque nuit, chaque nuit.

Dans le secret de ma petite chambre, je pète à la figure de mon Roi. Ensuite j'éclate de rire. Il essaie de montrer un front serein, et lavé de toute injure. Mais je lui pète sans discontinuer à la figure, sauf pour me retourner vers lui et éclater de rire à sa noble face, qui essaie de garder de la majesté.

C'est ainsi que je me conduis avec lui ; commencement sans fin de ma vie obscure.

Et maintenant je le renverse par terre, et m'assied sur sa figure. Son auguste figure disparaît ; mon pantalon rude aux tâches d'huile, et mon derrière -puisque enfin c'est son nom- se tiennent sans embarras sur cette face faite pour régner.

Et je ne me gêne pas, ah non, pour me tourner à gauche et à droite, quand il me plaît et plus même, sans m'occuper de ses yeux ou de son nez qui pourrait être dans le chemin. Je ne m'en vais qu'une fois lassé d'être assis.

Et si je me retourne, sa face imperturbable règne, toujours.

Je le gifle, je le gifle, je le mouche ensuite par dérision comme un enfant.

Cependant il est bien évident que c'est lui le Roi, et moi son sujet, son unique sujet.

A coup de pied dans le cul, je le chasse de ma chambre. je le couvre de déchets de cuisine et d'ordures. Je lui casse la vaisselle dans les jambes. Je lui bourre les oreille de basses et pertinentes injures, pour bien l'atteindre à la fois profondément et honteusement, de calomnies à la Napolitaine particulièrement crasseuses et circonstanciées, et dont le seul énoncé est une souillure dont on ne peut plus se défaire, habit ignoble fait sur mesure : le purin vraiment de l'existence.

Eh bien il me faut recommencer le lendemain.

Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit m'imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.

jeudi, mai 19 2011

Un poème d'Henri Michaux



JE SUIS GONG 
 
Dans le chant de ma colère il y a un œuf,  
Et dans cet œuf il y a ma mère, mon père et mes enfants,  
Et dans ce tout il y a joie et tristesse mêlées, et vie. 
Grosses tempêtes qui m’avez secouru, 
Beau soleil qui m’as contrecarré, 
Il y a haine en moi, forte et de date ancienne, 
Et pour la beauté on verra plus tard. 
Je ne suis, en effet, devenu dur que par lamelles ; 
S’il l’on savait comme je suis restée moelleux au fond. 
Je suis gong, et ouate et chant neigeux,  
Je le dis et j’en suis sûr 

extrait de :
Henri Michaux, Mes Propriétés, Œuvres complètes, I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 505 

mardi, septembre 14 2010

Henri Michaux _ un homme paisible



Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur. «Tiens, pensa-t-il, les fourmis l'auront mangé... » et il se rendormit.

Peu après, sa femme l'attrapa et le secoua

« Regarde, dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre maison. » En effet, un ciel intact s'étendait de tous côtés. « Bah, la chose est faite », pensa-t-il.

Peu après, un bruit se fit entendre. C'était un train qui arrivait sur eux à toute allure. « De l'air pressé qu'il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous » et il se rendormit.

Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. «Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments ; si ce train pouvait n'être pas passé, j'en serais fort heureux. Mais puisqu'il est déjà passé... » et il se rendormit.

- Voyons, disait le juge, comment expliquezvous que votre femme se soit blessée au point qu'on l'ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l'en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère. Toute l'affaire est là-dedans.

- Sur ce chemin, je ne peux pas l'aider, pensa Plume, et il se rendormit.

- L'exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter ?

- Excusez-moi, dit-il, je n'ai pas suivi l'affaire. Et il se rendormit.

extrait de "Plume"

edition Poésie GALLIMARD

samedi, août 14 2010

La Faille - Henri Michaux

Ce fut une épopée de géants. Nous la vécûmes en fourmis. Nous triomphâmes ainsi. Succès par la porte basse. Mais une altération en nous, après des années écoulées, s'aggravant sans cesse, nous avertit présentement de la faille qu'en géant il fallait surmonter, désormais dans nos organes installée, étrangement petite encore, mais grandissant posément, pour le dérèglement définitif de notre être en vain livré au regrets.

extrait de "La vie dans les plis"

mercredi, février 27 2008

Rimbaud et La vie s'enflamme

Pour moi Rimbaud est l'archétype du poète. Il a eut une vie poétique.
Il n'est pas mon préféré, je lui préfère Reverdy, Pessoa ou Michaux, des êtres qui ont eu des vies plus rangées mais dont les vers sont pleins de mélancolie, de mal être.
Rimbaud est un novateur, son passage dans la littérature Française à laissé des traces indélébiles, c'est certain
Rimbaud est le poète jeune par excellence, l'équivalent d'un Jim Morisson dans un autre contexte. La vie ne lui a pas laissé le temps d'approfondir une œuvre brillante. C'est bien dommage.
Voici sa biographie, vous pouvez lire ses textes en lignes sur la bibliothèque Lyres.


Jean Nicolas Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854 à Charleville dans les Ardennes. C'est le deuxième enfant de Vitalie Cuif et du capitaine Fréderic Rimbaud. Celui-ci quitta le domicile conjugale, quelques heures avant la naissance du poète. Il ne reparaitra que de façon épisodique, augmentant la famille deux soeurs pour le petit Arthur.

Arthur à droite avec son frère Frédéric (1866)
Au collège, Rimbaud se fait remarquer pour ses dons précoces. Il se lie d'amitié avec son professeur de rhétorique, Georges Izambard, en 1870. En pleine guerre, il décide de partir pour Paris, mais à son arrivée, il est arrêté et incarcéré pour avoir voyagé sans billet. Libéré grâce à Izambard, il ne songe qu'à fuir de nouveau sa ville natale. Dix jours plus tard, le voilà de nouveau sur les routes, il part pour Charleroi, puis Bruxelles. Au cour de ses périgrinations naitront de nombreux poèmes, comme "le Dormeur du Val". Ses premiers vers, en latin et en français, sont publiés dès 1871

Après deux tentatives infructueuse.. il est appelé et reçu à Paris par Verlaine, en septembre 1871. En compagnie de celui-ci, il fréquente la bohème littéraire; il collabore à l'album Zutique.

Renvoyé en 1872 à Charleville par Verlaine qui veut se réconcilier avec sa femme, il se rend bientôt en Belgique. Verlaine le rejoint à Bruxelles, puis les deux amis s'embarquent pour l'Angleterre. Ils séjournent à Londres jusqu'en décembre.

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Verlaine, sa femme et Rimbaud
Après une nouvelle séparation, ils se retrouvent plusieurs fois, en 1873, en Belgique et en Angleterre. Mais, leurs relations sont de plus en plus orageuses. Le 10 juillet, à l'issue d'une violente dispute, Verlaine tire sur Rimbaud. Celui-ci, légèrement blessé, se retire, à sa sortie de l'hôpital, dans la ferme familiale de Roul,~ où il termine "Une saison en enfer". IL est de retour à Londres, en 1874, avec, Germain Nouveau, puis se fait engager comme précepteur à Stuttgard

Verlaine vient le retrouver en 1875, mais Rimbaud le congédie définitivement. Il commence alors une vie d'aventures, d'abord entrecoupée par quelques retours à Charleville. En 1876, il est mercenaire dans l'armée coloniale hollandaise à Java, mais il déserte. En 1877, il parcourt la Suède et le Danemark avec un cirque. En 1878, il est chef de chantier à Chypre. Enfin, en 1880, il arrive à Harar, au service d'une maison de commerce en peaux et café. Il reste dans cet emploi jusqu'en 1885. II se livre alors au commerce des armes. Son dernier emploi, en 1888, le ramène à Harar. Atteint d'une tumeur au genou en 1891, il revient à Marseille où il est amputé de la jambe. Son état s'aggrave au bout de quelques mois et il meurt le 10 novembre, à l'hôpital.

Oeuvres complètes de Rimbaud à lire sur la bibliothèque du cyberpoète

Les illuminations
Une saison en enfer
Poèmes