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poesies › Louis Aragon

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dimanche, décembre 11 2016

Louis Aragon - Il n'y a pas d'amour heureux

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Louis Aragon & Elsa Triolet, 42 ans d'amour, malgré le titre du poème, il s'agit bien d'une belle histoire d'amour.

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
À quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux.

Extrait de "La Diane Française" - 1944

jeudi, octobre 29 2015

Louis Aragon - La Beaute du Diable

1003936-Louis_Aragon.jpg

Jeunes gens le temps est devant vous comme un cheval échappé
Qui le saisit à la crinière entre ses genoux qui le dompte
N'entend désormais que le bruit des fers de la bête qu'il monte
Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l'équipée

Jeunes gens le temps est devant vous comme un appétit précoce
Et l'on ne sait plus que choisir tant on se promet du festin
Et la nappe est si parfaitement blanche qu'on a peur du vin
Et de l'atroce champ de bataille après le repas des noces

Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons
Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière
On se perd à ces changements comme la roue et la poussière
Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon

Que le temps devant vous jeunes gens est immense et qu'il est court

A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité

Ah prenez-le donc comme il vient comme un refrain jamais chanté

Comme un ciel que rien ne gêne une femme qui dit
Pour toujours

Enfance
Un beau soir vous avez poussé la porte du jardin

Du seuil voici que vous suivez le paraphe noir des arondes
Vous sentez dans vos bras tout à coup la dimension du monde
Et votre propre force et que tout est possible soudain

Écarquillez vos yeux ne laissez pas perdre cette minute

Je l'entends votre rire au paysage découvert
J'entends

Dans votre rire et votre pas l'écho des pas d'antan

Une autre fois la clameur des jeux qui devient le cri des luttes

Une autre fois la possession qui commence
Une autre fois
Ce plaisir de l'épaule à l'image du pont passant les fleuves
Cette jubilation de l'effort à raison de l'épreuve
La nuit qui se fait plus profonde à la nouveauté de la voix

Tu ne te reconnais guère au petit matin dans les miroirs
Avant que la vie ait repris descends dans la fraîcheur des rues
Il n'y a plus qu'un peu de brume où tremble un passé disparu
Un vent léger a mis en fuite le dernier journal du soir

C'est l'heure où chaque chose de lumière à toi seul est donnée
C'est l'heure où ce qu'on dit semble aussitôt occuper tout l'espace

Elle a pour toi les yeux sans fard de toutes les femmes qui passent
Regarde bien vers toi venir amoureusement la journée

Petite clarté saute saute
Dans les yeux des jeunes gens
La marée est toujours haute
Toujours le péril urgent
Toujours le bonheur en cause
Toujours c'est la tombola
On n'y gagne que des roses

On y perd son matelas
Toujours le ciel en eau trouble
Passez muscade passez
Toujours toujours quitte ou double
Et jamais jamais assez

Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure
Je me souviens de ce parfum pourtant sans cesse évanoui
Je peux avec les yeux ouverts retrouver mon cœur ébloui
Je me souviens de ma jeunesse au seul spectacle de la leur

Ce qu'il m'aura fallu de temps pour tout comprendre
Je vois souvent mon ignorance en d'autres yeux
Je reconnais ma nuit je reconnais ma cendre
Ce qu'à la fin j'ai su comment le faire entendre
Comment ce que je sais le dire de mon mieux

Parce que c'est très beau la jeunesse sans doute
Et qu'on en porte en soi tout d'abord le regret
Mais le faix de l'erreur et la descente aux soutes
C'est aussi la jeunesse à l'étoile des routes
Et son lourd héritage et son noir lazaret

À cet instantané ma vieille et jeune image
Peut-être lirez-vous seulement mes vingt ans
Regardez-le de près et c'est un moyen âge
Une sorcellerie un gâchis un carnage
Cette pitié d'un ciel toujours impénitent

Charlatan de soi-même on juge obligatoire
Ce qu'un simple hasard vous a fait prononcer
Demain ce n'est qu'un sou jeté sur le comptoir
Ce qu'on peut à vingt ans se raconter d'histoires
Et l'avenir est tributaire du passé

On se croit libre alors qu'on imite
On fait l'homme
On veut dans cette énorme et plate singerie
Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme
Quand bêtement tous les chemins mènent à
Rome
Quand chacun de nos pas est par avance écrit

On va réinventer la vie et ses mystères
En leur donnant la métaphore pour pivot
On pense jeter bas le monde héréditaire
Par le vent d'une phrase ou celui d'un scooter
Nouvelles les amours avec des mots nouveaux

Nouveau ce
Luna-Park où l'on suit l'ancien rite
Et les cris sont pareils au fond du tobogan
Allez
Nous effeuillons toujours la marguerite
A quoi bon se vanter du mal dont on hérite
Le préjugé demeure on l'appelle slogan

Regardez les jeunes gens avec ce qu'ils traînent
La superstition qui s'attache à leurs pas
Comme une branche morte et comme à la carène
D'un bateau démâté le chant de la sirène
Contre quoi rien ne sert boussole ni compas

Regardez ces jeunes gens
Qu'est-ce qui les pousse
Comme ça vers les bancs de sable les bas-fonds
Ils n'avaient après tout de neuf que la frimousse
Eux qui faisaient tantôt les farauds ils vont tous
Où les songes d'enfance à la fin se défont

Bon
Dieu regardez-vous petits dans les miroirs
Vous avez le cheveu désordre et l'oeil perdu
Vous êtes prêts à tout obéir tuer croire

Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs
On vous solde à la pelle et c'est fort bien vendu

Vous êtes de la chair à tout faire
Une sorte
De matériel courant de brique bon marché
Avec vous pas besoin d'y aller de main morte
Vous êtes ce manger que les corbeaux emportent

Et vos rêves les loups n'en font qu'une bouchée

Quand je pense à ce qu'ils disaient avant l'épreuve

La superbe l'éclat les refus claironnés

Cette candeur de feu cette exigence neuve

Pile ou face à tout bout de champ qu'il vente ou pleuve

Pour un oui pour un non toute la destinée

Et puis je les rencontre après les ans d'orage

Dans cette face éteinte où flambe le défi

Qu'ont-ils feint qu'ont-ils fui quels affronts quels outrages

Pour tomber dans quel gouffre et subir quel naufrage

Quelle faim leur a fait cette biographie

Il y en a qui font semblant par habitude

Ils ont la bouche impie et le geste insurgé

Leur doute est devenu doucement certitude

Ils sont les habitants de leur inquiétude

Si l'on s'en tient aux mots pour eux rien n'est changé

Il y en a d'assis sans vergogne à la table

La fourchette à la main pour attendre le plat

Il y en a de tout simplement lamentables

Qui tendent leur casquette aux âmes charitables

Où sont les papillons que l'histoire brûla

Où sont les regards purs où sont où sont les neiges
Où les illusions les cœurs intransigeants

Cet air qui me revient jadis le fredonnais-je
Seuls les fers ont marqué le sable du manège
Les chevaux au dehors suivirent d'autres gens

Il n'est plus rien resté de nos fontaines vives
La rouille a recouvert la lampe d'Aladin
On a laissé le vent disperser la lessive
Toute chose a perdu sa lumière excessive
On a loti le rêve et loti le jardin

Je ne sais trop comment l'on entendra ma plainte
Ni si l'on saura voir dans cette
Passion
L'homme à la fin sorti de l'ancien labyrinthe
Et par-delà l'objet restreint des scènes peintes
Le recommencement des générations

Je ne sais trop comment l'on prendra ce poème

Peut-être va-t-on croire à la banalité

Du vieil homme tournant ses regards sur lui-mêr.

À qui ses jeunes ans semblent
Jérusalem

Et qui reproche au ciel un messie avorté

Il ne m'étonnerait nullement que l'on dise

Que j'ai la nostalgie absurde d'autrefois

Que subsiste en mon cceur l'amour de ses sottises

L'obscurité d'alors que je l'idéalise

Et que secrètement je lui garde ma foi

J'ai quelque lassitude
Est-ce l'heure est-ce l'âge À faire ce qu'il faut pour être bien compris
Car il ne suffit pas de soigner ses images
Et de serrer de près le sens dans le langage
Il faut compter avec les sourds les ahuris

Il faut compter avec ceux-là que tout installe
Dans l'idée a priori qu'ils se font de vous
J'écris
Je suis le bœuf qu'on expose à l'étal
Et mon cœur débité d'une poigne brutale
Quand il est en morceaux les gens le désavouent

Ils pensent que comme eux mesquinement je pense
Ce que je dis pour eux je le dis pour l'effet
Ils ne peuvent m'imaginer qu'à leur semblance
Ils n'ont à me prêter que leur propre indigence
Ils en sont prodigieusement satisfaits

Moi je forme en ma bouche et ma tête sonore
Un vers qui s'en arrachera comme un sanglot
Ils me prendront au mieux pour un triste ténor
Je donne mon sang rouge à quelqu'un que j'ignore
Et pour lui ce ne sera jamais que de l'eau

jeudi, juillet 9 2015

Louis Aragon - Est-ce ainsi que les hommes vivent

1003936-Louis_Aragon.jpgTout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays.
Cœur léger cœur changeant cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes nuits
Que faut-il faire de mes jours
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m’endormais comme le bruit.
C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola.
Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.
Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faÏence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu.
Il est d’autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent

samedi, octobre 11 2014

Louis Aragon - il n'y a pas d'amour heureux

1003936-Louis_Aragon.jpg

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous les deux

Louis Aragon, La Diane Française (1946)

lundi, septembre 1 2014

Aragon - Je chante pour passer le temps

aragon.jpg

Je chante pour passer le temps
Petit qu’il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le coeur content
A lancer cailloux sur l’étang
Je chante pour passer le temps

J’ai vévu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j’ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n’est plus pareil
J’ai vécu le jour des merveilles

Allons que ces doigts se dénouent
Comme le front d’avec la gloire
Nos yeux furent premiers à voir
Les nuages plus bas que nous
Et l’alouette à nos genoux
Allons que ces doigts se dénouent

Nous avons fait des clairs de lune
Pour nos palais et nos statues
Qu’importe à présent qu’on nous tue
Les nuits tomberont une à une
La Chine s’est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune

Et j’en dirais et j’en dirais
Tant fut cette vie aventure
Où l’homme a pris grandeur nature
Sa voix par-dessus les forêts
Les monts les mers et les secrets
Et j’en dirais et j’en dirais

Oui pour passer le temps je chante
Au violon s’use l’archet
La pierre au jeu des ricochets
Et que mon amour est touchante
Près de moi dans l’ombre penchante
Oui pour passer le temps je chante

Je passe le temps en chantant
Je chante pour passer le temps

Louis Aragon, Le roman inachevé, 1956

dimanche, septembre 9 2012

Louis Aragon - Aimer à perdre la raison

1003936-Louis_Aragon.jpg Aimer à perdre la raison
Aimer à n’en savoir que dire
A n’avoir que toi d’horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

Ah c’est toujours toi que l’on blesse
C’est toujours ton miroir brisé
Mon pauvre bonheur, ma faiblesse
Toi qu’on insulte et qu’on délaisse
Dans toute chair martyrisée

Aimer à perdre la raison
Aimer a n’en savoir que dire
A n’avoir que toi d’horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

La faim, la fatigue et le froid
Toutes les misères du monde
C est par mon amour que j’y crois
En elle je porte ma croix
Et de leurs nuits ma nuit se fonde

Aimer a perdre la raison
Aimer a n’en savoir que dire
A n’avoir que toi d’horizon
Et ne connaître de saisons
Que par la douleur du partir
Aimer a perdre la raison

mardi, avril 3 2012

Louis Aragon / Leo Ferré - Est ainsi que les hommes vivent

Louis Aragon est certainement l'un des plus grand poètes de la première moitié du siècle dernier.
Léo Ferré, l'un des plus grands chanteur, auteur, compositeur français de la seconde moitié du même siècle
Le mélange des deux donne cette superbe chanson.






Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays.

Cœur léger cœur changeant cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.

Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.


mardi, mars 20 2012

Aragon - Je chante pour passer le temps


Je chante pour passer le temps
Petit qu’il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le coeur content
A lancer cailloux sur l’étang
Je chante pour passer le temps

J’ai vévu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j’ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n’est plus pareil
J’ai vécu le jour des merveilles

Allons que ces doigts se dénouent
Comme le front d’avec la gloire
Nos yeux furent premiers à voir
Les nuages plus bas que nous
Et l’alouette à nos genoux
Allons que ces doigts se dénouent

Nous avons fait des clairs de lune
Pour nos palais et nos statues
Qu’importe à présent qu’on nous tue
Les nuits tomberont une à une
La Chine s’est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune

Et j’en dirais et j’en dirais
Tant fut cette vie aventure
Où l’homme a pris grandeur nature
Sa voix par-dessus les forêts
Les monts les mers et les secrets
Et j’en dirais et j’en dirais

Oui pour passer le temps je chante
Au violon s’use l’archet
La pierre au jeu des ricochets
Et que mon amour est touchante
Près de moi dans l’ombre penchante
Oui pour passer le temps je chante

Je passe le temps en chantant
Je chante pour passer le temps

Louis Aragon, Le roman inachevé, 1956

mardi, décembre 27 2011

Louis Aragon

Louis Aragon est né le 3 octobre 1897 à Paris. Il y meurt le 24 décembre 1982.

Entre ces deux dates, la vie d’un homme, d’un homme hors du commun.

Une vie en quête de vérité, de sa vérité.

Une vie qui a commencée par un mensonge, celui de sa naissance.

Avec sa mère

 

Son père : Louis Andrieux, 57 ans, un notable, procureur de la république à Lyon, puis député, préfet de police, et ambassadeur de France en Espagne.

Sa mère : Marguerite Toucas, 24 ans. Elle fera passer Aragon pour le fils adoptif de sa mère et Andrieux pour son parrain.

L’enfance se passe à Paris puis à Neuilly ou sa tient une pension de famille.

Après son baccalauréat latin-sciences, il s’inscrit à la faculté de médecine en 1916, il est affecté au Val de grâce. Nommé médecin auxiliaire en 1918, il part pour le front. C'est à cette époque que Louis Andrieux et sa mère lui avoue le secret de ses origines.

Il publie son premier poèmes « soif de l’ouest » dans le numéro de mars de Nord-Sud, revue fondée par Pierre Reverdy. Puis en juin, il part pour le front. En août, il est cité a l’ordre du régiment et reçoit la croix de guerre.

C’est pendant cette période qu’il rencontrera Breton, lui aussi médecin. Tout deux passerons des nuits a lire Lautréamont. Plus tard, après la guerre, après Dada, ils fonderont le mouvement surréaliste avec Philippe Soupault.

En 1920, Tzara, le maître du Dadaïsme arrive a Paris. Les trois jeunes gens s’enflamment pour cette révolte contre l’ordre établi. Aragon publie « Feu de Joie ». Soupault et Breton publie « les champs magnétiques ». C’est aussi l’époque ou, avec Breton, il essaie en vain d’adhérer au parti communiste.

Le premier roman, « Anicet ou le panorama » paraît. Aragon, en plus d’être un grand poète, fut aussi un romancier hors pair, au grand dam d’André Breton. Déjà Aragon se distingue de ses camarades.

1922, échec a l’examen de médecine. Il n’aura pas a choisir entre celle-ci et la littérature. La même année, il publie « les aventures de Télémaque ». Une approche moderne d’une aventure on ne peut plus classique, notre poète essaiera toujours de concilier tradition et modernisme, toute son œuvre en témoigne.

Puis, en 1924, pendant que Breton publie le « manifeste du surréalisme », Aragon, quand à lui, fait éditer « le Libertinage ».

Pendant plusieurs années, Aragon est plongé dans le surréalisme. Il participe a diverses manifestations surréalistes, publie des recueils de poésie tel « le mouvement perpétuel », tout en continuant a être prosateur avec « Le paysan de Paris ».

Il publie son manifeste, le « Traité du style ».

louis.1930.jpg (5361 octets)

en 1930

De 1926 a 1928, il vivra avec Nancy Cunnard. Elle le quittera lors d’un voyage à Venise. C’est avec elle, qu’il détruira les pages de son romans « La défense de l’infini » dans un hôtel madrilène. C’est aussi pendant cette période qu’il finira par adhérer au PCF , en compagnie de Breton et d’Eluard. Ceux-ci n’y resterons que quelques mois.

Après un tentative de suicide, la vie reprend son court, il s’installe rue du Château, lieu ou vécurent notamment les frères Prévert, des amis d’enfance. Il rencontre Maïakovski, puis Elsa Triolet la belle sœur du poète russe.

Il commence a se détacher du surréalisme. Après la publication de « front rouge » que Breton qualifiera de poésie de circonstance, ce que revendiquera Aragon et une série de pamphlets (« spécialité du chef de file du surréalisme ») qui ne feront qu’envenimer leurs relations déjà tendues depuis des années, la rupture sera définitive.

Jusqu’en 1939, sa vie sera jalonnée par plusieurs voyages en URSS, ce sera une vie de militant, de défenseur du communisme. Il accueille à la frontière des républicains espagnols et militent pour la défense de la culture.

Le 28 février 1939, il se marie avec Elsa, la femme de sa vie. Il s’éloigne des communiste en prônant un pacte entre France, Angleterre et URSS, alors que se signe le pacte germano-soviétique.

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Elsa

En septembre, il est mobilisé et affecté comme médecin auxiliaire. C’est pendant cette période, qu’il écrit les poèmes du « crève-cœur », premier recueil apolitique depuis bien des années.

En 1940, Il commence la publication des « voyageurs de l’impériale » a la NRF, revue dirigée alors par Drieu la Rochelle. Puis c’est le tour de la « rime en 1940 » ou il prend la défense d’une poésie « classique ». Le texte va en fait beaucoup plus loin qu’il n’y paraît car en défendant la tradition en une tel époque, il s’oppose nettement au visées du nazisme et de son homologue le communisme qui prétendait tout deux dirigé la vie culturelle.

Cette même année, il reçoit de nouveau la croix de guerre. Aragon a toujours été, quoique l’on dise, un combattant. Tout les témoignages montrent que la peur de la mort n’a jamais été sa préoccupation première. C’était un chevalier au sens que donne le cycle du Graal a ce mot , toujours près a défendre l’Elue de leur cœur et a partir au combat si cela s’avère nécessaire.

En 1941, il renoue avec le PCF clandestin. Drieu la rochelle cesse la publication des « voyageurs de l’impériale » à la NRF.

Aragon et Elsa sont arrêtés par les allemand sur la ligne de démarcation, ils seront emprisonnés a Tours. Ils sont finalement relâchés et vont s’installés a Nice.

C ‘est l’époque de la résistance. Aragon, a l’instar d’Eluard, fait parti de ceux qui dans l’ombre ont résister a l’Allemagne Nazie. Pendant cette périodes naîtront les textes célèbrent comme les « yeux d’Elsa » ou « la rose et le réséda ».

Aragon sera un résistant actif, en 45 il suit De Gaulle dans son voyage en Alsace et en Lorraine. C’est aussi a ce moment qu’Elsa obtient le prix Goncourt pour son roman « le premier accroc coûte deux cent francs ».

wpe5.jpg (4258 octets)

Les années après guerres sont liées a L'histoire du PCF. Jusqu'a la mort d'Elsa en 1970, Aragon ne publiera plus de grandes œuvres polémiques... Par contre, c'est pendant ces années là que naîtrons : "Le roman inachevé", son autobiographie poétique ; "Les Poètes", son histoire de la poésie, et surtout "Elsa" et "Le fou d'Elsa" deux textes dans dans la tradition de l'amour poétique et en même temps si novateur.

Après la mort de l'Aimée, Aragon continuera son œuvres a la foi poétique et politique mais sa détachera bien des fois du communisme "pur et dur"  notamment en protestant contre la déchéance de nationalité du musicien Mstislav Rostropovitch ou en condamnant le trucage du suicide du fils de Nezval, le Poète Tchèque. Protestations qui lui valurent une forte mise en garde ses dirigeants du PCF, et surtout qui se traduisirent par une cessation du soutien financier aux journal qu'il dirigeait depuis l'après guerre "Ce Soir".

En 1981, Mitterrand lui remet la légion d'honneur. Peu de temps après paraissent des "Adieux" :

 

Jeunes gens qui parlez tout bas
Quand je passe
Écoutez s'éloigne mes pas...

vendredi, novembre 12 2010

Aragon - secousse

Je remet ce poème en première ligne en hommage aux poilus. Aragon (un autre de mes poètes préféré) l'a écrit en s'inspirant de son expérience des bombardements. On aime ou pas le personnage, mais il est reconnu qu'il s'est comporté en héros pendant les deux guerres qui ont traversée le XXe siècle.


Fuite à jamais de l'amertume,
Les prés magnifiques volants peints de frais
tournent
            champs qui chancellent
point mort
Ma tête tinte et tant de crécelles

Mon coeur est en morceaux
                                        le paysage en miettes

Hop l'univers verse
Qui chavire vautre ou moi
Vautre émoi La naissance à cette solitude
Je donne un nom meilleur aux merveilles du jour
J'invente à nouveau le vent tape-joue
le vent tapageur
Le monde à bu je le bâtis plus beau
Sept soleils de couleur griffent la campagne,

Au bout de mes cils tremblent un prisme de larmes
désormais Gouttes d'Eau

On lit au poteau du chemin vicinal
ROUTE INTERDITE AUX TERRASSIERS

Edition Poésie Gallimard

mercredi, juin 2 2010

Aragon - La rose et le Réseda

Pour tous les Guy Mocquet de la Terre, ce superbe texte d'Aragon

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle et lequel guettait en bas

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle et l'autre s'y dérobât

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle vive et qui vivra verra

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles au coeur du commun combat

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle la sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle l'autre tombe qui mourra

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel a le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle lequel préfère les rats

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle même couleur même éclat

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
Il coule, il coule, il se mêle à la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle mûrisse un raisin muscat

Celui qui croyait au ciel celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes de Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle la rose et le réséda
 
 

lundi, octobre 5 2009

Aragon - Poeme a cracher dans les ruines



(Louis Aragon - 1930)



Tous deux crachons tous deux
Sur ce que nous avons aimé
Sur ce que nous avons aimé tous deux
Si tu veux car ceci tous deux
Est bien un air de valse et j'imagine
Ce qui passe entre nous de sombre et d'inégalable
Comme un dialogue de miroirs abandonnés
A la consigne quelque part Foligno peut-être
Ou l'Auvergne la Bourboule
Certains noms sont chargés d'un tonnerre lointain
Veux-tu crachons tous deux sur ces pays immenses
Où se promènent de petites automobiles de louage
Veux-tu car il faut que quelque chose encore
Quelque chose
Nous réunisse veux-tu crachons
Tous deux c'est une valse
Une espèce de sanglot commode
Crachons crachons de petites automobiles
Crachons c'est la consigne
Une valse de miroirs
Un dialogue nulle part
Ecoute ces pays immenses où le vent
Pleure sur ce que nous avons aimé
L'un d'eux est un cheval qui s'accoude à la terre
L'autre un mort agitant un linge l'autre
La trace de tes pas Je me souviens d'un village désert
A l'épaule d'une montagne brûlée
Je me souviens de ton épaule
Je me souviens de ton coude
Je me souviens de ton linge
Je me souviens de tes pas
Je me souviens d'une ville où il n'y a pas de cheval
Je me souviens de ton regard qui a brûlé
Mon coeur désert un mort Mazeppa qu'un cheval
Emporte devant moi comme ce jour dans la montagne
L'ivresse précipitait ma course à travers les chênes martyrs
Qui saignaient prophétiquement tandis
Que le jour faiblissait sur des camions bleus
Je me souviens de tant de choses
De tant de soirs
De tant de chambres
De tant de marches
De tant de colères
De tant de haltes dans des lieux nuls
Où s'éveillait pourtant l'esprit du mystère pareil
Au cri d'un enfant aveugle dans une gare-frontière
Je me souviens

Je parle donc au passé Que l'on rie
Si le coeur vous en dit du son de mes paroles
Aima Fut Vint Caressa
Attendit Epia les escaliers qui craquèrent
0 violences violences je suis un homme hanté
Attendit attendit puits profonds
J'ai cru mourir d'attendre
Le silence taillait des crayons dans la rue
Ce taxi qui toussait s'en va crever ailleurs
Attendit attendit les voix étouffées
Devant la porte le langage des portes
Hoquet des maisons attendit
Les objets familiers prenaient à tour de rôle
Attendit l'aspect fantômatique Attendit
Des forçats évadés Attendit
Attendit Nom de Dieu
D'un bagne de lueurs et soudain
Non Stupide Non
Idiot
La chaussure a foulé la laine du tapis
Je rentre à peine
Aima aima aima mais tu ne peux pas savoir combien
Aima c'est au passé
Aima aima aima aima aima
0 violences

Ils en ont de bonnes ceux
Qui parlent de l'amour comme d'une histoire de cousine
Ah merde pour tout ce faux-semblant
Sais-tu quand cela devient vraiment une histoire
L'amour
Sais-tu
Quand toute respiration tourne à la tragédie
Quand les couleurs du jour sont ce que les fait un rire
Un air une ombre d'ombre un nom jeté
Que tout brûle et qu'on sait au fond
Que tout brûle
Et qu'on dit Que tout brûle
Et le ciel a le goût du sable dispersé
L'amour salauds l'amour pour vous
C'est d'arriver à coucher ensemble
D'arriver
Et après Ha ha tout l'amour est dans ce
Et après
Nous arrivons à parler de ce que c'est que de
Coucher ensemble pendant des années
Entendez-vous
Pendant des années
Pareilles à des voiles marines qui tombent
Sur le pont d'un navire chargé de pestiférés
Dans un film que j'ai vu récemment
Une à une
La rose blanche meurt comme la rose rouge
Qu'est-ce donc qui m'émeut à un pareil point
Dans ces derniers mots
Le mot dernier peut-être mot en qui
Tout est atroce atrocement irréparable
Et déchirant Mot panthère Mot électrique
Chaise
Le dernier mot d'amour imaginez-vous ça
Et le dernier baiser et la dernière
Nonchalance
Et le dernier sommeil Tiens c'est drôle
Je pensais simplement à la dernière nuit
Ah tout prend ce sens abominable
Je voulais dire les derniers instants
Les derniers adieux le dernier soupir
Le dernier regard
L'horreur l'horreur l'horreur
Pendant des années l'horreur
Crachons veux-tu bien
Sur ce que nous avons aimé ensemble
Crachons sur l'amour
Sur nos lits défaits
Sur notre silence et sur les mots balbutiés
Sur les étoiles fussent-elles
Tes yeux
Sur le soleil fût-il
Tes dents
Sur l'éternité fût-elle
Ta bouche
Et sur notre amour
Fût-il
TON amour
Crachons veux-tu bien