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poesies › Michel Leiris

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jeudi, juillet 9 2015

Michel Leiris - Corruption

né en 1901 à Paris, Michel Leiris commence a écrire vers l'âge de vingt ans. 
Le peintre André Masson fut alors son premier soutien. dès 1924, il participe au mouvement surréaliste. il en sera membre jusqu'en 1929.
il est surtout connus pour son œuvre et sa carrière d'ethnologue. 
Ce grand explorateur de l'inconscient nous a quitter en 1990.



Michel-Leiris_medium.jpgLes hommes
torturés dans leurs corps
et pourris jusque dans leurs mots
dont tant sont aujourd'hui déviés
de leur pôle naturel

Les choses
vidées de leur contenu
et devenues oripeaux
de la puante comédie
où le monde sue sang et eau

 Le son singeant le pain
le bois changé en laine
la couleur rouge du vin
alors que le sang blémit sur les murs des prisons
ou brunit en se mélant à la boue

La terre prise pour tanière
la lumière obscurcie
la femme faite nié de larmes
et l'homme mué en pierre
dont chaque jour comme chaque nuit accroissent le silence

Faudra-t-il
ô victimes
être à votre tour bourreaux
pour rendre a leur destins les essences ?


samedi, octobre 12 2013

Michel Leiris - Le Pays de mes rêves

leiris.jpegMichel Leiris est né en 1901 dans une famille bourgeoise. Attiré par l'écriture, il fréquente les milieu surréalistes des 1917 et deviens amis de Max Jacob et Pîcasso entre autre.

Sa famille le pousse a faire des études de chimie contre son gré. Obéissant, il les suivra jusqu'en 1923. Il décide alors de suivre sa vocation, a savoir l'écriture.

En 1931, Il est recruté par Marcel Griaule, au musée ethnographique du Trocadéro, bien qu'il ne soit pas ethnologue de formation. Il entreprend des études d’ethnologie et obtiendra son diplôme en 1938.  Commence alors pour lui une carrière d’ethnologue.

Parallèlement a celle ci, il continuera a écrire et fréquenter les milieux littéraires. Il deviens ami de Sartre et Camus.

Le texte ci après est paru dans la revue Surréaliste en 1925. Reprenant une méthode chère a ceux ci, Leiris y explore le monde de ses rêves, comme l'avait fait Desnos, Breton ou encore Soupault






Le pays de mes rêves

      Sur les marches qui conduisent aux perspectives du vide, je me tiens debout, les mains appuyées sur une lame d'acier. Mon corps est traversé par un faisceau de lignes invisibles qui relient chacun des points d'intersection des arêtes de l'édifice avec le centre du soleil. Je me promène sans blessures parmi tous ces fils qui me transpercent et chaque lieu de l'espace m'insuffle une âme nouvelle. Car mon esprit n'accompagne pas mon corps dans ses révolutions; machine puisant l'énergie motrice dans le fil tendu le long de son parcours, ma chair s'anime au contact des lignes de perspectives qui, au passage, abreuvent ses plus secrètes cellules de l'air du monument, âme fixe de la structure, reflet de la courbure des voûtes, de l'ordonnance des vasques et des murs qui se coupent à angle droit.

      Si je trace autour de moi un cercle avec la pointe de mon épée, les fils qui me nourrissent seront tranchés et je ne pourrai sortir du cachot circulaire, m'étant à jamais séparé de ma pâture spatiale et confiné dans une petite colonne d'esprit immuable, plus étroite que les citernes du palais.

      La pierre et l'acier sont les deux pôles de ma captivité, les vases communicants de l'esclavage : je ne peux fuir l'un qu'en m'enfermant dans l'autre, — jusqu'au jour où ma lame abattra les murailles, à grands coups d'étincelles.

*

      Le repli d'angle dissipé, d'un coup de ciseaux la décision fut en balance. Je me trouvai sur une terre labourée, avec le soleil à ma droite et à ma gauche le disque sombre d'un vol de vautours qui filaient parallèlement aux sillons, le bec rivé à la direction des crevasses par le magnétisme du sol.

      Des étoiles se révulsaient dans chaque cellule de l'atmosphère. Les serres des oiseaux coupaient l'air comme une vitre et laissaient derrière elles des sillages incandescents. Mes paumes devenaient douloureuses, percées par ces lances de feu, et parfois l'un des vautours glissait le long d'un rayon, lumière serrée entre ses griffes. Sa descente rectiligne le conduisait à ma main droite qu'il déchirait du bec, avant de remonter rejoindre la troupe qui s'approchait vertigineusement de l'horizon.

      Je m'aperçus bientôt que j'étais immobile, la terre tournant sous mes pieds et les oiseaux donnant de grands coups d'ailes afin de se maintenir à ma hauteur. J'enfonçais les horizons comme des miroirs successifs, chacun de mes pieds posé dans un sillon qui me servait de rail et le regard fixé au sillage des vautours.

      Mais finalement ceux-ci me dépassèrent. Gonflant toutes les cavités de leur être afin de s'alléger, ils se confondirent avec le soleil. La terre s'arrêta brusquement, et je tombai dans un puits profond rempli d'ossements, un ancien four à chaux hérissé de stalagmites : dissolution rapide et pétrification des rois.

*

      Très bas au-dessous de moi, s'étend une plaine entièrement couverte par un immense troupeau de moutons noirs qui se bousculent entre eux. Des chiens escaladent l'horizon et pressent les flancs du troupeau, lui faisant prendre la forme d'un rectangle de moins en moins oblong. Je suis maintenant au-dessus d'une forêt de bouleaux dont les cimes pommelées s'entrechoquent, se flétrissent rapidement, tandis que les troncs, se dépouillant eux-mêmes de leur peau blanche, construisent une grande boîte carrée, seul accident qui demeure dans la plaine dénudée.

      Au centre de la boîte, comme une médaille dans un écrin, repose la plus mince tranche du dernier tronc et j'aperçois distinctement le coeur, l'écorce et l'aubier.

      Le disque de bois, où les faisceaux médullaires apparaissent en filigrane, n'est qu'un hublot de verre, l'orifice d'un cône qui découpe dans l'épaisse paroi qui m'enveloppe l'unique fenêtre de ma durée.

*

      Dans l'hémisphère de la nuit, je ne vois que les jambes blanches et solides de l'idole, mais je sais que plus haut, dans la glace éternelle, son buste est un trou noir comme le néant de la substance nue et sans attributs.

      Parmi la foule amassée autour du piédestal, quelqu'un répète inlassablement : « La reliure du sépulcre solaire blanchit les tombes... La reliure du sépulcre... Etc. ».

*

      Entre le sommeil des voix et le règne des statues, une rose enrichit le sang où se baigne le bleu corporel assimilable par fragments. La saveur des couronnes qui descendent au niveau des bouches closes suggère un calcul plus rapide que celui des gestes instantanés. Les laminaires ont tracé des cercles pour blesser nos fronts. Je pense au guerrier romain qui veille sur mes rêves; il élève son bouclier à hauteur de mes yeux et me fait lire deux mots :

attol     et     sépulcrons.

      Si le pari de Pascal peut se figurer par la croix obtenue en développant un dé à jouer, que pourra m'apprendre la décomposition du bouclier ?

      Depuis longtemps déjà, j'ai arraché fibre à fibre la face du guerrier : j'ai d'abord obtenu le profil d'une médaille, puis une surface herbeuse et un marécage sans presque de limites d'où émergent des fûts brisés. Aujourd'hui je suis parvenu à mettre un nom sur chaque parcelle de chair. Le blanc des yeux s'appelle : courage, — le rose des joues s'écrit : adieu, — et les volutes du casque épousent si exactement la forme des fumées que je ne puis les nommer que : somnifères.

      Mais le ventre du bouclier représente une gorgone hideuse, dont les cheveux sont des chiffres 3 et 5 entrelacés. Le 8 de la somme se renverse, et j'arrive à l'Infini, serpent du sexe qui se mord soi-même. C'est alors que la chiourme des lignes se couche sous le fouet de la matière. Il ne me reste qu'à accomplir le meurtre devant une architecture sans fin. Je briserai les statues et tracerai des croix sur le sol avec mon couteau. Les soupiraux s'élargiront et des astres sortiront silencieusement des caves, — fruits des sphères et des statues, grappes de globes lumineux montant comme les bulles transparentes d'un fumeur de savon, à travers les pigments de la mort et le bulbe rouge de la lampe de charbon.

*

      Au cours de ma vie blanche et noire, la marée du sommeil obéit au mouvement des planètes, comme le cycle des menstrues et les migrations périodiques d'oiseaux. Derrière les cadres, une rame délicieuse va s'élever encore : au monde aéré du jour se substitue la nuit liquide, les plumes se changent en écailles et le poisson doré monte des abîmes pour prendre la place de l'oiseau, couché dans son nid de feuilles et de membres d'insectes. Des galets couverts de mots, — mots eux-mêmes bousculés, délavés et polis, — s'incrustent dans le sable parmi les rameaux et coquilles d'algues, lorsque toute vie terrestre se rétracte et se cache dans son domicile obscur : les orifices des minéraux.

Zénith,     Porphyre,     Péage,

sont les trois vocables que je lis le plus souvent.

      Ils ne m'apparurent d'abord que partiellement : le Z en zébrure ou zigzag de conflit, fuite oblique vers les incidences puis persévérance dans une voie parallèle, — l'Y de l'outre-terre (Ailleurs, qu'Y a-t-il ? Y serons-nous sibYlles ? Qu'Y pourrai-je faire si je n'ai plus mes Yeux ?), — l'A écartant de plus en plus son angle rapace sous-tendu par un horizon fictif, tandis que P Poussait la Porte des Passions.

      Puis les trois mots se formèrent et je pus les faire sauter dans mes mains avec d'autres mots que je possédais déjà, lisant au passage la phrase qu'ils composèrent :

      Payes-tu, ô Zénith, le péage du porphyre ? À quoi je répondis, lançant mes cailloux en ricochets :

      — Le porphyre du Zénith n'est pas notre péage.

La Révolution surréaliste, no 2, Paris, Gallimard, 15 janvier 1925, p. 27-29.