Cyberpoète

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

poesies › Francois Villon

Fil des billets

mercredi, octobre 7 2015

Francois Villon - A bien juger

villon.jpg

A bien juger mon propre affaire
Et piteux cas, sans riens en taire,

Plus qu’autre croire me debvez,
Se par advanture n’avez
Information de contraire.

Celle ou celluy qui m’a brassé
Ce maulvais los et pourchassé
Me het et ne vous ayme pas ;
Mais il quiert que soye chacié
De vostre amour et effacié.
Je congnois bien telz advocas.

Se vous avez voulu refaire
Leur voulenté pour me deffaire,
Vous faictes mal et me grevez.
Considerez que vous sçavez
Qu’onc vers vous ne voulus meffaire
A bien juger.

samedi, janvier 31 2015

Francois Villon - Ballade des pendus

villon_1_lg.gifL'épitaphe en forme de ballade
Que feit Villon pour luy et ses compagnons, s’attendant estre pendu avec eulx.

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cueurs contre nous endurciz,
Car, si pitié de nous pouvres avez,
Dieu en aura plustost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six :

Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s’en rie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Se vous clamons, frères, pas n’en devez
Avoir desdaing, quoyque fusmes occis
Par justice. Toutesfois, vous sçavez
Que tous les hommes n’ont pas bon sens assis ;
Intercedez doncques, de cueur rassis,
Envers le Filz de la Vierge Marie,
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l’infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

La pluye nous a debuez et lavez,
Et le soleil dessechez et noirciz ;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,
Et arrachez la barbe et les sourcilz.
Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d’oyseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrairie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

ENVOI.

Prince Jesus, qui sur tous seigneurie,
Garde qu’Enfer n’ayt de nous la maistrie :
A luy n’ayons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n’usez de mocquerie
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

mardi, avril 10 2012

Francois Villon - Le grand Testament

Orphelin pauvre, François de Moncorbier est recueilli par Guillaume de Villon, chanoine de Saint-Benoît. Il prendra plus tard le nom de son tuteur, qui l'inscrit à la Sorbonne, passage obligé pour qui veut devenir clerc ou magistrat. En 1452, il est licencié et maître ès arts.

Cependant, sa destinée sera beaucoup plus tumultueuse : il court les tavernes, se compromet joyeusement avec une population louche et pittoresque de joueurs, d'escrocs et de voleurs, tout en fréquentant la jeunesse dorée et nantie de l'époque. Il raffole de cette vie mouvementée, insouciante et périlleuse.

En 1455, il blesse mortellement un prêtre, Philippe Sermoise, lors d'une échauffourée provoquée par une certaine Isabeau. Il s'enfuit de Paris, erre en province et se lie à des malandrins aussi bien qu'à de grands seigneurs. C'est à cette même époque qu'il commence la rédaction des Lais ou Petit Testament.

Au bout de quelques mois, il réapparaît à Paris, commet un nouveau forfait : un vol au collège de Navarre. Puis, il s'évanouit dans la nature.

On le retrouve à Blois en 1457 à la cour de Charles d'Orleans, le poète fera apparaitre des oeuvres de Villon dans un manuscrit ou il compile ses oeuvres avec celle de ses courtisans. Il disparait de nouveau.


On retrouve sa trace dans un cachot de Meung-sur-Loire où il croupit, au pain sec et à l'eau, pour on ne sait quelle affaire. Il doit sa liberté à Louis XI qui distribue moult grâces à l'occasion de son récent avènement.


Revenu à Paris, il compose le Grand Testament, recueil de poésies et de ballades, dont la plus célèbre est la Ballade des Dames du temps jadis.

Nouvelle condamnation, vers 1463, après une rixe qu'il provoque avec trois de ses compagnons. Il subit la question avant d'être condamné à mort. Pieux aux heures sombres, il écrit alors la Ballade des Pendus, ou Epitaphe Villon. Sa sentence est commuée en bannissement. Dès lors, on perd sa trace.





Le grand testament 


I

En l'an de mon trentiesme aage,
Que toutes mes hontes j'euz beues,
Ne du tout fol ne du tout saige
Non obstant maintes peines eues
Lesquelles j'ay toutes receues
Soubz la 'nain Thibault d'Aucigny
S'esvesque il est, signant les rues,
Qu'il soit le mien, je le regny.

 II

Mon seigneur n'est ne mon evesque,
Soubz luy ne tiens s'il n'est en friche;
Foy ne luy doy n'ommaige avecque,
Je ne suis son serf ne sa biche.
Peu m'a d'une petite miche
Et de froide eaue tout ung esté;
Large ou estroit, moult Me fut chiche.
Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté!

III

Et s'aucun me vouloit reprendre
Et dire que je le maudiz,
Non faiz, se bien me scet comprendre;
En riens de luy je ne mesdiz.
Vecy tout le mal que j'en dis:
S'il m'a esté misericors,
Jhesus, le roy de paradis,
Tel luy soit a l'ame et au corps!

IV

Et s'esté m'a dur ne cruel,
Trop plus que cy je ne raconte,
Je veul que le Dieu eternel
Luy soit dont semblable a ce compte.
Et l'Eglise nous dit et compte
Que prions pour noz annemys;
Je vous diray j'ay tort et honte,
Quoy qu'il m'aist fait, a Dieu remys.

V

Sy prieray pour luy de bon cueur,
Pour l'ame du bon feu Cotart;
Mais quoy! ce sera donc par cueur,
Car de lire je suis fetart.
Priere en feray de picart:
S'il ne le scet, voise l'apprendre,
S'il m'en croit, ains qu'il soit plus tart,
A Douay ou a L'Ysle en Flandre!

VI

Combien, s'oveult que l'on prie
Pour luy, foy que doy mon baptesme,
Obstant qu'a chacun ne le crye,
Il ne fauldra pas a son esme:
Ou psaultier prens, quant suis a mesme,
Qui n'est de beuf ne cordouen,
Le verselet escript septiesme
Du psëaulme Deus laudem.

VII

Si prie au benoist filz de Dieu,
Qu'a tous mes besoings je reclame,
Que ma povre priere ait lieu
Vers luy, de qui tiens corps et ame,
Qui m'a preservé de maint blasme
Et franchy de ville puissance;
Loué soit il, et Nostre Dame,
Et Loÿs, le bon roy de France,

VIII

Auquel doint Dieu Peur de Jacob
Et de Salmon l'onneur et gloire
—Quant de prouesse, il en a trop,
De force aussi, par m'ame, voire—,
En ce monde cy transsitoire
Tant qu'il a de long ne de lé,
Afin que de lui soit memoire,
Vivre autant que Mathussalé,

IX

Et douze beaux enffans, tous masles,
Veoir de son cher sang royal,
Aussi preux que fut le grant Charles,
Conceuz en ventre nuptïal,
Bons comme fut saint Marcial.
Ainsi en preigne au feu daulphin!
Je ne lui soubzhaicte autre mal,
Et puis paradis en la fin.

X

Pour ce que foible je me sens,
Trop plus de biens que de sancté,
Tant que je suis en mon plain sens,
Sy peu que Dieu m'en a presté,
Car d'autre ne l'ay emprunté,
J'ay ce testament tres estable
Fait, de derreniere voulenté,
Seul pour tout et inrevocable.

XI

Escript l'ay l'an soixante et ung,
Lors que le roy me delivra
De la dure prison de Mehun
Et que vie me recouvra,
Dont suis, tant que mon cueur vivra,
Tenu vers luy m'usmilier,
Ce que feray jusqu'il moura:
Bienfait ne se doit oublier.

XII

Or est vray qu'après plains et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Après tritresses et douleurs,
Labeurs et griefz cheminemens,
Travail mes lubres sentemens,
Esguisez comme une pelocte,
M'ouvrist plus que tous les commens
D'Averroÿs sur Arristote.

XIV

Je suis pecheur, je le sçay bien,
Pourtant ne veult pas Dieu ma mort,
Mais convertisse et vive en bien,
Et tout autre que pechié mort.
Combien qu'en peché soye mort,
Dieu vit, et sa misericorde,
Se conscïence me remort,
Par sa grace pardon m'acorde.

XV

Et comme le noble Roumant
De la Rose
dit et confesse
En son premier commancement
C'on doit jeune cueur en jeunesse,
Quant on le voit viel en viellesse,
Excuser, helas! il dit voir;
Ceulx donc qui me font telle presse
En meureté ne me vouldroient voir.

XVI

Se pour ma mort le bien publicque
D'aucune chose vaulsist mieulx,
A mourir comme ung homme inique
Je me jugasse, ainsi m'est Dieux!
Griefz ne faiz a jeunes ne vieux,
Soie sur piez ou soye en bierre:
Les mons ne bougent de leurs lieux
Pour ung povre, n'avant n'arriere.

XVII

Ou temps qu'Alexandre regna,
Ungs homs nommé Dïomedés
Devant lui on lui admena
Engrillonné pousses et detz
Comme larron, car il fut des
Escumeurs que voyons courir;
Sy fut mis devant ce cadés
Pour estre jugiez a mourir.

XVIII

L'empereur si Paraisonna:
« Pourquoy es tu laron en mer? »
L'autre responce lui donna:
« Pourquoy laron me faiz clamer?
Pour ce qu'on me voit escumer
En une petiote faste?
Se comme toy me peusse armer,
Comme toy empereur je feusse.

XIX

» Mais que veulx tu! de ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement,
Qui si faulcement me fortune,
Me vient tout ce gouvernement.
Excusez moy aucunement
Et saichiez qu'en grant povreté,
Ce mot se dit communement,
Ne gist pas grande loyaulté. »

XX

Quant l'empereur ot remiré
De Dïomedés tout le dit,
« Ta fortune je te mueray
Mauvaise en bonne », ce lui dist.
Si fist il; onc puis ne mesdit
A personne, mais fut vray homme.
Valere pour vray le bauldit
Qui fut nommé le Grant a Romme.

XXI

Se Dieu m'eust donné rencontrer
Ung autre piteux Alixandre
Qui m'eust fait en bon eur entrer,
Et lors qui m'eust veu condescendre
A mal, estre ars et mis en cendre
Jugié me feusse de ma voys.
Neccessité fait gens mesprendre
Et fain saillir le loup du boys.

XXII

Je plains le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre gallé
Jusqu'a l'entree de viellesse,
Qui son partement m'a cellé:
Il ne s'en est a pié alé
N'a cheval, helas! comment don?
Soudainement s'en est vollé
Et ne m'a laissié quelque don.

XXIII

Alé s'en est, et je demeure,
Povre de sens et de savoir,
Triste, failly, plus noir que meure,
Qui n'ay ne cens, rente n'avoir.
Des miens le mendre, je dy voir,
De me desavouer s'avance,
Oubliant naturel devoir
Par faulte d'un peu de chevance.

XXIV

Si ne crains avoir despendu
Par friander ne par lescher;
Par trop amer n'ay riens vendu
Qu'amis me peussent reprouchier,
Au moins qui leur couste moult cher;
Je le dy et ne croys mesdire.
De ce je me puis revanchier:
Qui n'a meffait ne le doit dire.

XXV

Bien est verté que j'é aymé
Et aymeroye voulentiers;
Mais triste cueur, ventre affamé,
Qui n'est rassasïé au tiers,
M'oste des amoureux sentiers.
Au fort, quelc'um s'en recompence
Qui est remply sur les chantiers,
Car la dance vient de la pance!

XXVI

Bien sçay, se j'eusse estudïé
Ou temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes meurs dedïé,
J'eusse maison et couche molle
Mais quoy! je fuyoie l'escolle
Comme fait le mauvaiz enffant.
En escripvant ceste parolle,
A peu que le cueur ne me fent.

XXVII

Le dit du Saige trop lui feiz
Favourable, bien en puis mais!
Qui dist: « Esjoïs toy, mon filz,
En ton adolessence », mes
Ailleurs sert bien d'un autre mes,
Car « Jeunesse et adolessance
—C'est son parler, ne moins ne mes —
Ne sont qu'abuz et ygnorance ».

XXVIII

Mes jours s'en sont alez errant,
Comme, dit Job, d'une touaille
Font les filletz, quant fixerant
En son poing tient ardente paille:
Lors s'il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Sy ne crains plus que riens m'assaille,
Car a la mort tout s'assouvit.

XXIX

Ou sont les gradeux galans
Que je suivoye ou temps jadiz,
Si bien chantans, si bien parlans,
Sy plaisans en faiz et en diz?
Les aucuns sont mors et roidiz,
D'eulx n'est il plus riens maintenant
—Respit aient en paradis,
Et Dieu saulve le remenant!

XXX

Et les autres sont devenuz
Dieu mercy, grans seigneurs et maistres 
Les autres mendient tous nuz
Et pain ne voient qu'aux fenestres 
Les autres sont entrez en cloistres
De Celestins et de Chartreux
Bostés, houlsés com pescheurs d'oestres
Voyez l'estat divers d'entr'eux!

XXXI

Aux grands maistres Dieu doint bien fere
Vivans en paix et en requoy
En eulx il n'y a que reffaire
Si s'en fait bon taire tout quoy.
Mais aux povres qui n'ont de quoy,
Comme moy, Dieu doint pascîence.
Aux autres ne fault qui ne quoy,
Car assez ont pain et pictence.

XXXII

Bons vins ont, souvent embrochez,
Saulces, brouestz et groz poissons,
Tartes, flans, oefz fritz et pochetz,
Perduz et en toutes façons.
Pas ne ressemblent les maçons
Que servir fault a si grant peine :
Ilz ne veullent nulz eschançons,
De soy verser chacun se paine.

XXXIII

En cest incident me suis mis,
Qui de riens ne sert a mon fait.
Je ne suis juge ne commis
Pour pugnir n'assouldre meffait 
De tous suis le plus imparfait 
Loué soit le doulx Jhesu Crist!
Que par moy leur soit satisfait :
Ce que j'ay escript est escript.

XXXIV

Laissons le moustier ou il est,
Parlons de chose plus plaisante;
Ceste matiere a tous ne plest,
Ennuieuse est et desplaisante.
Povreté, chagrine, doulente,
Tousjours, despiteuse et rebelle,
Dit quelque parolle cuisante;
S'elle n'ose, si le pense elle.

XXXV

Povre je suis de ma jeunesse,
De povre et de peticte extrasse;
Mon pere n'eust oncq grant richesse,
Ne son ayeul nommé Orrace;
Povreté tous nous suit et trace.
Sur les tumbeaux de mes ancestres,
Les ames desquelz Dieu embrasse,
On n'y voit couronnes ne ceptres.

XXXVI

De povreté me grementarit,
Souventeffoiz me dit le cueur:
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne demaine tel douleur!
Se tu n'as tant qu'eust Jaques Cueur,
Mieulx vault vivre soubz groz bureau
Pouvre, qu'avoir esté seigneur
Et pourrir soubz riche tumbeau. »

XXXVII

Qu'avoir esté seigneur Que dis?
Seigneur, lasse! ne l'est il mais?
Selon les davitiques diz
Son lieu ne congnoistra jamaiz.
Quant du seurplus, je m'en desmez:
Il n'appartient a moy, pecheur;
Aux theologiens le remectz,
Car c'est office de prescheur.

XXXVIII

Sy ne suis, bien le considere,
Filz d'ange portant diadame
D'estoille ne d'autre sidoire:
Mon pere est mort, Dieu en ait l'ame!
Quant est du corps, il gist soubz lame;
J'entens que ma mere mourra
—El le scet bien, la povre femme! —
Et le filz pas ne demourra.

XXXIX

Je congnois que pouvres et riches,
Sagez et folz, prestres et laiz,
Nobles, villains, larges et chiches,
Petiz et grans, et beaulx et laitz,
Dames a rebrassés colletz,
De quelconque condicion,
Portans atours et bourreletz,
Mort saisit sans excepcïon.

XL

Et meure Paris ou Elayne,
Quicunques meurt meurt a douleur
Telle qu'il pert vent et alaine,
Son fiel se criesve sur son cueur,
Puis sue Dieu scet quel sueur...
Et n'est qui de ses maulx Palege,
Car enffant n'a, frere ne seur,
Qui lors voulsist estre son pleige.

XLI

La mort le fait fremir, pallir,
Le nez courber, les vaines tendre,
Le col enfiler, la chair moslir,
Joinctes et nerfz croistre et estendre...
Corps femenin, qui tant est tendre,
Poly, souëf, si precieulx,
Te fauldra il ces maulx attendre?
Oy, ou tout vif aler es cieulx.