220px-Pierre_Desfontaines.jpgLE VAIN USAGE DE LA VIE.
ODE.

Faut-il que d’une main avare
Le ciel ait mesuré nos jours,
Et que la nature barbare
En termine si-tôt le cours ?
Une est longue carrière
Séduit nos yeux à la barrière ;
Bientôt le terme est aperçu ;
Vainement on voudrait poursuivre,
À peine songe-t-on a vivre
Qu’il faut songer qu’on a vécu.


Mortels ingrats, rendons justice
Aux dieux auteurs de notre sort :
N’imputons point à leur caprice
Les pas empressés de la mort.
Tems précieux, nos ames folles,
Dans mille amusemens frivoles,
Nous font sans cesse évanouir ;
Et prodigues de ces années
Que nous comptent les destinées,
Nous les comptons sans en jouir.

Toi, de qui l’ame est asservie
Sous le joug de la volupté,
Qui cent fois profanas ta vie,
Sais-tu jouir de la clarté ?
Voici la mort qui te menace :
Pourquoi te plaindre de l’espace

Que le ciel t’a fait parcourir ?
Doit-il éterniser tes vices ?
Insensé, leurs courtes délices
T’instruisaient à bientôt mourir.

La vie est la première idole,
Qui reçoit l’encens des mortels ;
Cependant, hélas ! on l’immole
Aux pieds de ses propres autels.
L’ambition la sacrifie
À la glorieuse manie
De s’exposer dans les combats ;
Comme si la funeste gloire
Que nous assure la victoire,
Nous dédommageait du trépas.

La vie est courte ; la sagesse
Doit en dispenser les momens ;
Mais, non : notre stupide ivresse
Dédaigne ces ménagemens.
Évitons un repos stérile ;
Dans une indolence tranquille
Craignons de nous ensevelir :
La sage et froide économie
Des heures d’une courte vie
Ne pourrait que nous avilir.

Ainsi parle un mortel avide
Qui cent fois traversant les flots,
Au gré d’un élément perfide
Livre sa vie et son repos,
Vil esclave d’un gain funeste,
Es-lu digne du bien céleste
Dont tu connais si mal le prix ?
Ce bien te semble peu de chose,
Et les richesses du Potose
Te coûtent peu, quand tu péris,


Loin de moi fatale opulence,
Ne viens plus m’arracher des vœux !
Dans une sage indifférence
Je veux couler des jours heureux ;
Mais quoi ? le fils de la paresse
L’ennui, père de la tristesse,
Vient déjà pour me dévorer.
De nos malheurs je vois la source
Il faut précipiter sa course,
Et jamais ne la mesurer.

Le tems rapide se consume
À blâmer sa triste lenteur,
Et dans l’avenir on présume
De trouver enfin son bonheur.
Souvent, par une ardeur fatale,
L’homme se plaint de l’intervalle
Qui retarde un heureux moment ;
Épris d’une indiscrète envie
Il consent d’abréger sa vie,
Pour hâter son contentement.

Mais contemplons la vaste scène
Des habitans de l’univers ;
Quels acteurs ! Ô ciel, que de peines
Pour jouer ces rôles divers !
Est-ce pour soi qu’on se fatigue,
Qu’on se livre, qu’on se prodigue ?
De nos intérêts peu jaloux,
Ceux d’autrui sont toujours les nôtres,
Toujours nous vivons pour les autres,
Nous vivons rarement pour nous.

Je sais quelle est la loi suprême,
Et que l’homme pour l’homme est né ;
À ne rien faire pour lui-même
Est-il par elle condamné ?

Au préjugé faut-il se rendre.
Esclave d’une amitié tendre ?
Ses amis sont-ils ses tyrans ?
Unis sans cesse à nos semblables
Par des liens inévitables
Nous, serons-nous indifférens ?

Notre amour propre est le principe
Qui fait naître tous nos désirs ;
Cependant ce qui nous dissipe
Fait aussi naître nos plaisirs.
Ah ! s’il est vrai que l’homme s’aime,
D’où vient que de se voir lui-même
Jamais son cœur ne se repaît ?
Quelle erreur, ou quelle faiblesse !
À le voir s’éviter sans cesse,
Ne dirait-on pas qu’il se hait ?

Toi, que la parque favorable
A laissé doucement vieillir,
Dis-moi de la course durable
Quel fruit as-tu su recueillir ?
Par quelles actions illustres
As-tu signalé tous ces lustres
Dont tu regrettes les instans ?
Ô que d’inutiles journées !
Non, malgré tes longues années
Tu n’as vécu que peu de tems


Tout ce que notre ame égarée
Donne à ses folles passions,
Nous l’avons pris sur la durée
Des momens dont nous jouissons.
Un navire que la tempête
Sur l’Océan long-temps arrête,
Est l’image de notre sort.
Infortuné jouet de l’onde,
Malgré sa course vagabonde,
Il est encore près du port.

La vie est un trésor immense
Qu’on ne croit jamais épuiser ;
Mais chaque instant que l’on dépense
Ne fait, hélas ! que nous user.
Vois du trépas, la porte ouverte,
Ce jour dont tu plains peu la perte
Se compte au nombre de tes jours.
Tu crains la redoutable barque,
Et tu vis comme si la Parque
Te devait épargner toujours


De mes ans le meilleur usage
Est d’en étudier la fin,
Et de faire l’apprentissage
Des lois sévères du destin.
Telle est la leçon que nous donne
Le noble espoir d’une couronne
Que le temps ne pourra flétrir.
C’est la route qu’il nous faut suivre ;
Mais apprenons au moins à vivre,
Si nous n’apprenons à mourir.

Par M. Guyot des Fontaines.