Jean Bodel est un trouvère qui naquit en 1165 a Arras et mourut de la lèpre en 1210. Les trouvères sont les équivalents des troubadours, ils écrivaient en langue d'oil, langue qui donna naissance au français moderne.

Il fut membre de la confrérie des jongleurs et bourgeois d'Arras et prends la croix lors d'une prédication de Foulques de Neuilly qui prélude a la IVe croisade, mais la lèpre l'empèche d'y prendre part. Il se retire alors dans une léproserie où il laissera la vie dix ans plus tard.


(Jean Bodel lisant l'un de ses textes)

Jean Bodel classa les diverses thèmes mythologiques de la littérature médiévale en cycles qu'il appela :

  • matière de Rome pour les légendes issues de l'antiquité classique
  • matière de Bretagne pour celles concernant Arthur et les thèmes celtiques
  • matière de France pour tous ce qui concernait Charlemagne et sa cour palatines.
Il fut lui même l'auteur de la chanson de Saisne qui conte la guerre entre Charlemagne et le roi saxon Widukind. 
Il écrivit aussi "le jeu de St Nicolas" une pièce de théâtre, qui conte la façon dont St Nicolas fit restituer un trésor volé par des païens sarrasins.

Jean Bodel est l'auteur de plusieurs fabliaux dont Brunain la vache au prêtre que je vous propose ci après
(source Wikisource ici)



(miniature extraite d'un recueil de poésie du XIIe siècle)

Version originale en ancien français :

D'un vilain cont et de sa fame,
C'un jor de feste Nostre Dame
Aloient ourer a l'yglise.
Li prestres, devant le servise,
Vint a son proisne sermoner,
Et dist qu'il fesoit bon doner
Por Dieu, qui reson entendoit;
Que Dieus au double li rendoit
Celui qui le fesoit de cuer.

«Os, fet li vilains, bele suer,
Que noz prestres a en couvent:
Qui por Dieu done a escïent,
Que Dieus li fet mouteploier;
Mieus ne poons nous emploier
No vache, se bel te doit estre,
Que pour Dieu le donons le prestre;
Ausi rent ele petit lait.»
- «Sire, je vueil bien que il l'ait,
Fet la dame, par tel reson».
A tant s'en vienent en meson,
Que ne firent plus longue fable.
Li vilains s'en entre en l'estable,
Sa vache prent par le lïen,
Presenter le vait au doïen.
Li prestres est sages et cointes.
 
«Biaus Sire», fet-il a mains jointes,
«Por l'amor Dieu Blerain vous doing.»
Le lïen li a mis el poing,
Si jure que plus n'a d'avoir.
«Amis, or as tu fet savoir»,
Fet li provoires dans Constans,
Qui a prendre bee toz tans.
«Va-t'en, bien as fet ton message,
Quar fussent or tuit ausi sage
Mi paroiscien come vous estes,
S'averoie plenté de bestes.»

Li vilains se part du provoire.
Li prestres comanda en oirre
C'on face por aprivoisier
Blerain avoec Brunain lier,
La seue grant vache demaine.
Li clers en lor jardin la maine,
Lor vache trueve, ce me samble.
Andeus les acoupla ensamble;
Atant s'en torne, si les lesse.
La vache le prestre s'abesse,
Por ce que voloit pasturer,
Mes Blere nel vout endurer,
Ainz sache le lïen si fors,
Du jardin la traïna fors;
Tant l'a mence par ostez,
Par chanevieres et par prez,
Qu'ele est reperie a son estre
Avoecques la vache le prestre
Qu'i mout a mener li grevoit.
Li vilains garde, si le voit;
Mout en a grant joie en son cuer.
«Ha, fet li vilains, bele suer,
Voirement est Dieus bon doublere,
Quar li et autre revient Blere;
Une grant vache amaine brune;
Or en avons nous deux por une:
Petis sera nostre toitiaus.»

Par example dist cis fabliaus
Que fols est qui ne s'abandone;
Cil a le bien cui Dieus le done,
Non cil qui le muce et enfuet;
Nus hom mouteploier ne puet
Sanz grant eür, c'est or del mains.
Par grant eür ot li vilains
Deus vaches, et li prestres nule.
Tels cuide avancier qui recule.

Et maintenant la Traduction en Français moderne :


C’est d’un vilain et de sa femme
que je veux vous raconter l’histoire.
Pour la fête de Notre-Dame, ils
allaient prier à l’église. Avant
de commencer l’office, le curé
vint faire son sermon ; il dit
qu’il était bon de donner
de tout son cœur au Bon Dieu et que celui-ci vous rendait le double.
« Entends-tu, belle sœur, ce qu’a dit le
fou ? » fait le vilain à sa femme.
« Qui pour Dieu donne de bon cœur
recevra de Dieu deux fois plus.
Nous ne pourrions pas mieux employer
notre vache, si bon te semble,
que de la donner au curé.
Elle a d’ailleurs si peu de lait.
— Oui, sire, je veux bien qu’il l’ait,
dit-elle, de cette façon. »
Ils regagnent donc leur maison,
et sans en dire davantage.
Le vilain va dans son étable ;
prenant la vache par la corde,
il la présente à son curé.
Le prêtre était fin et madré :
« Beau sire, dit l’autre, mains jointes,
pour Dieu je vous donne Blérain. »
Il lui a mis la corde au poing,
et jure qu’elle n’est plus sienne.
« Ami, tu viens d’agir en sage,
répond le curé dom Constant
qui toujours est d’humeur à prendre;
Retourne en paix, tu as bien fait ton
devoir: si tous mes paroissiens étaient
aussi avisés que toi, j’aurais du bétail
en abondance. » Le vilain prend congé
du prêtre qui commande aussitôt
qu’on fasse, pour l’accoutumer, lier
Blérain avec Brunain, sa propre vache.

Le curé les mène en son clos,
trouve sa vache, ce me semble,
les laisse attachées l’une à l’autre.
La vache du prêtre se baisse,
car elle voulait pâturer.
Mais Blérain ne veut l’endurer
et tire la corde si fort
qu’elle entraîne l’autre dehors
et la mène tant par maison,
par chènevières et par prés
qu’elle revient enfin chez elle,
avec la vache du curé
qu’elle avait bien de la peine à mener.
Le vilain regarde, la voit ;
il en a grande joie au cœur.
« Ah ! dit-il alors, chère sœur,
il est vrai que Dieu donne au double.
Blérain revient avec une autre:
c’est une belle vache brune.
Nous en avons donc deux pour une.
Notre étable sera petite ! »

Par cet exemple, ce fabliau nous montre
que fol est qui ne se résigne.
Le bien est à qui Dieu le donne
et non à celui qui le cache et enfouit.
Nul ne doublera son avoir
sans grande chance, pour le moins.
C’est par chance que le vilain
eut deux vaches, et le prêtre aucune.
Tel croit avancer qui recule.