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poesies › Jean de la Fontaine

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dimanche, avril 10 2016

Jean de La Fontaine - Le savetier et le finnancier

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Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir :
            C'était merveilles de le voir,
Merveilles de l'ouïr; il faisait des passages,
            Plus content qu'aucun des Sept Sages . 
Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,
            Chantait peu, dormait moins encor.
            C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour, parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l'éveillait,
            Et le Financier se plaignait
            Que les soins de la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
            Comme le manger et le boire.
            En son hôtel il fait venir
Le Chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire, 
Que gagnez-vous par an ?  Par an ? Ma foi, monsieur,
            Dit avec un ton de rieur
Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte ; et je n'entasse guère
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
            J'attrape le bout de l'année :
            Chaque jour amène son pain.
 Et bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
 Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
        Qu'il faut chommer (5) ; on nous ruine en fêtes .
L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,
            Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre
            Avait, depuis plus de cent ans
            Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
            L'argent et sa joie à la fois.
            Plus de chant ; il perdit la voix
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
            Le sommeil quitta son logis,
            Il eut pour hôte les soucis,
            Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'oeil au guet; et la nuit,
            Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent : à la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus.
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
            Et reprenez vos cent écus.


dimanche, septembre 28 2014

Jean de la Fontaine - Le cochet, le chat et le souriceau

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Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
            Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l'aventure à sa mère.
J'avais franchi les monts qui bornent cet État
            Et trottais comme un jeune Rat
            Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ;
            L'un doux, bénin et gracieux,
Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude.
            Il a la voix perçante et rude ;
            Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,
            Comme pour prendre sa volée ;
            La queue en panache étalée.
Or c'était un Cochet dont notre Souriceau
            Fit à sa Mère le tableau,
Comme d'un animal venu de l'Amérique.
Il se battait,dit-il, les flancs avec ses bras,
            Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
            En ai pris la fuite de peur,
            Le maudissant de très bon cœur.
            Sans lui j'aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m'a semblé si doux.
            Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant :
            Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
            En figure aux nôtres pareilles.
Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat
            L'autre m'a fait prendre la fuite.
 Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
            Qui sous son minois hypocrite,
            Contre toute ta parenté
            D'un malin vouloir est porté.
            L'autre animal tout au contraire,
            Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
            Garde-toi, tant que tu vivras,
            De juger des gens sur la mine.

jeudi, avril 24 2014

Quelques fables à méditer

Pour la plupart d'entre nous, les Fables de La Fontaine sont liées a des souvenirs de récitations enfantines.

Elles n'offrent guère d'intérêt aux yeux de la majorité, et bien peu de lecteur en ont lu la totalité.


Dire en société qu'on lit de la poésie est presque synonyme de bannissement perpétuel (:-D), alors parler de la Fontaine et surtout aimer ses textes, est le meilleur moyen de passer pour l'hurluberlu de service.

Et pourtant, il est vraiment dommage de se priver de ces petits chef d'œuvres que sont les Fables.


La honte m'ayant fui depuis longtemps, je met donc ces deux fables en ligne, je pense qu'elle mériterait d'être lue et méditée par bien des politiques et dirigeants.



Jean de la Fontaine

Le lion et le rat

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d'un Lion,
Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie :
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un Lion d'un Rat eût affaire ?
Cependant il advint qu'au sortir des forêts
Le Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage


Les deux taureaux et une grenouille

Deux Taureaux combattaient à qui posséderait
Une Génisse avec l'empire.
Une Grenouille en soupirait.
Qu'avez-vous? se mit à lui dire.
Quelqu'un du peuple croassant.
- Et ne voyez-vous pas, dit-elle,
Que la fin de cette querelle
Sera l'exil de l'un ; que l'autre le chassant
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies,
Viendra dans nos marais régner sur les Roseaux,
Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,
Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse
Du combat qu'a causé Madame la Génisse.
Cette crainte était de bon sens ;
L'un des Taureaux en leur demeure
S'alla cacher à leurs dépens :
Il en écrasait vingt par heure,
Hélas ! on voit que de tout temps
Les petits ont pâti des sottises des grands.