Cyberpoète

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

poesies › René Daumal

Fil des billets

mercredi, juin 12 2013

René Daumal

daumal5.jpg












Pour faire suite a la première série de texte de Daumal a lire ici, encore quelques texte a découvrir ou redécouvrir.


La peau du monde

Je vis et je vais m'interrogeant de la vie,
et l'image méconnaissable de moi-même,
ce monde d'air, de roc, de maisons, de lumières,
de millions de visages sans lois, sans voix,
ce cuivre, ce bois verni, ces souffles, ces cris
tournent, couleurs à fleur de peau,
formes touchés, mangés, - o suis-je ?


(Non, non, ce n'est pas une devinette,
hélas, ce n'est pas une devinette,
que ce soit ici ou ailleurs,
je ne me reconnais plus.)


Ordre si fragile de la géométrie,
ne me prodigue plus les consolations de ton coeur de fer.
Ces jours, je vais dans les couleurs et les sons même,
et je vois la nuit dans les plus vives lumières,
monde, monstrueux fantôme,
ton jour est la plus vide des nuits.
Une voix dit : o suis-je ? qui suis-je ?
Est-ce ma voix dans ce désert ?

La surface de chaque chose
est tendue par la nuit qui la gonfle,
- oh! cette nuit en voiles de soleil!-
Oui, cette parole dans la bulle d'illusion, cette parole perdue,
ce n'est jamais que la mienne.

Le contre-ciel - Poesie Gallimard


Les dernières paroles du poète (extrait du final)

Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson.
Toute la nuit il essaya de s'arracher du cœur le mot imprononçable. Mais le mot grossissait dans sa poitrine et l'étouffait et lui montait dans la gorge et tournait toujours dans sa tête comme un lion en cage.
Il se répétait :
« De toute façon je serai pendu à l'aube. »
Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore :
« Il n'y aurait qu'un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient :
– Nous savons déjà. Pendez, pendez ce radoteur. »
Ou bien ils diraient :
– Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes, alors que le fouet de l'envahisseur nous déchire déjà la peau. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre. Pendez, pendez ce malfaiteur !
Et de toute façon je serai pendu.
Que leur dirai-je ?
On entendit des bruits de baïonnettes et d'éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l'estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche vociférant :
« Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole ! »
Mais ce fut son premier et dernier poème.

Le peuple était déjà bien trop terrorisé.
Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort.
Sous ses pieds les petits mangeurs de pourriture guettent cette charogne qui mûrit à la branche. Au-dessus de sa tête tourne son dernier cri, qui n'a personne où se poser.
(Car c'est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt.)

René Daumal, Le Contre-ciel, 1936

dimanche, mai 27 2012

René Daumal - l'Errant

René Daumal, né en 1908  fait parti de ces poètes inclassables, qui écrivent leur œuvres en dehors des mouvement littéraire, tout en étant fortement marqué par leur époque.

Toute sa vie fut une quête métaphysique qu'il commença à la manière de Rimbaud, en cherchant "le dérèglement des sens".
Très tôt en effet il s'essaya avec quelques amis à une littérature novatrice. Il fonde la revue littéraire "le Grand Jeu" avec Roger-Gilbert Lecomte, Roger Vailland et le peintre josef Sima.

Sorte de hippie avant l'heure, il s’intéresse de très près à l'inde, s'adonnent au drogues et suit un temps la doctrine de Gurdjeff, une figure de l’ésotérisme.

Il vit d’expédient, traduisant des textes anglais ou sanskrit, écrivant des chroniques pour la NRF ou des revue de pataphysique.
 
Vivant dans une grande pauvreté, Sans domicile fixe, et atteint de tuberculose,  Il meurt en 1944.


L'ERRANT

Il courait, il courait, le malheureux,
sous la lune et dans les cendres,
son pied glissait sur les plages
et la forêt vierge arrachait ses cheveux.

Il courait, il courait comme un fou,
gesticulant de ses longs membres noirs;
la neige pénétrait son sang,
le sable sa cervelle.

Dans chaque capitale il trouvait des amis
au fond d'un café des faubourgs,
ils l'embrassaient, lui donnaient de l'alcool,
des cigares et des femmes aux yeux bêtes.

Il caressait leurs cheveux,
il mangeait une assiettée de soupe et s'en allait,
ses grands bras ridicules
levés vers un ciel gris et jaune.

Ah! qu'il en avait des amis, des amis,
de vrais amis de par le monde,
il courait, il courait sur les routes et les plages,
parce que ce n'était jamais cela.

Il court encore, mes amis, mes amis,
ne prenez pas cet air stupide,
un oeil de trop, un nez de moins,
et chaque fois le tableau est manqué.

Il court, il court, et dans les bars des faubourgs,
on discute de son cas;
les piles d'assiettes tombent des bras des servantes, chacun rentre chez soi seul, se mordant les lèvres.

Il tourne, il tourne, mes amis,
à s'en rompre les artères.

vendredi, février 29 2008

René Daumal - La peau du monde

C'est l'un des poètes maudits du XXe siècle. Il mérite que l'on s'intéresse a lui, car c'est un précurseur des mouvement qui dans les années 60, vingt ans après sa mort, on redécouvert l'inde et les mystiques indiennes.
Ce poète, mort a 36 ans, a passé sa vie en quête d'un ailleurs, en perpétuel fuite d'un monde monotone et sans saveurs.



Je vis et je vais m'interrogeant de la vie,
et l'image méconnaissable de moi-même,
ce monde d'air, de roc, de maisons, de lumières,
de millions de visages sans lois, sans voix,
ce cuivre, ce bois verni, ces souffles, ces cris
tournent, couleurs à fleur de peau,
formes touchés, mangés, - o suis-je ?


(Non, non, ce n'est pas une devinette,
hélas, ce n'est pas une devinette,
que ce soit ici ou ailleurs,
je ne me reconnais plus.)


Ordre si fragile de la géométrie,
ne me prodigue plus les consolations de ton coeur de fer.
Ces jours, je vais dans les couleurs et les sons même,
et je vois la nuit dans les plus vives lumières,
monde, monstrueux fantôme,
ton jour est la plus vide des nuits.
Une voix dit : o suis-je ? qui suis-je ?
Est-ce ma voix dans ce désert ?

La surface de chaque chose
est tendue par la nuit qui la gonfle,
- oh! cette nuit en voiles de soleil!-
Oui, cette parole dans la bulle d'illusion, cette parole perdue,
ce n'est jamais que la mienne.

Le contre-ciel - Poesie Gallimard