Tristan Corbière fait parti de ceux que Verlaine appelait les "poètes maudits".

Mort avant d'avoir 30 ans, malade et solitaire, lui qui voulait être marin passa sa vie à terre, inconnu, oublié de tous jusqu’à ce que Verlaine et Huysmans ne le révèle.

Il n'édita qu'un recueil de poésie, à compte d'auteur, et quitta ce monde qui décidément ne lui avait pas fait de cadeau.

Ci après, deux extraits des amours jaunes, l'un ouvrant le bal des poèmes, le second le fermant.


LE POÈTE ET LA CIGALE

Un poète ayant rimé,
Vit sa Muse dépourvue
De marraine, et presque nue :
Pas le plus petit morceau
De vers... ou de vermisseau.
Il alla crier famine
Chez une blonde voisine,
La priant de lui prêter
Son petit nom pour rimer.
(C’était une rime en elle

– Oh ! je vous paîrai, Marcelle,
Avant l’août, foi d’animal !
Intérêt et principal. –
La voisine est très prêteuse,
C’est son plus joli défaut :
– Quoi : c’est tout ce qu’il vous faut ?
Votre Muse est bien heureuse...
Nuit et jour, à tout venant,
Rimez mon nom.... Qu’il vous plaise !
Et moi j’en serai fort aise.

Voyons : chantez maintenant.



<...>



LA CIGALE ET LE POÈTE
 
Le poète ayant chanté,
          Déchanté,
Vit sa Muse, presque bue,
Rouler en bas de sa nue
De carton, sur des lambeaux
De papiers et d’oripeaux.
Il alla coller sa mine
Aux carreaux de sa voisine,
Pour lui peindre ses regrets
D’avoir fait – Oh : pas exprès ! –
Son honteux monstre de livre !...

– « Mais : vous étiez donc bien ivre ?
– Ivre de vous !... Est-ce mal ?
– Écrivain public banal !
Qui pouvait si bien le dire...
Et, si bien ne pas l’écrire !
– J’y pensais, en revenant...
On n’est pas parfait, Marcelle...
– Oh ! c’est tout comme, dit-elle,
Si vous chantiez, maintenant !